De Conan à Tyrion Lannister, la science-fiction en armure a beaucoup changé. Ce que les Anglais appellent la fantasy, depuis que tout le monde la regarde, plus personne ne la voit. Attaque en règle du sujet par l’un de ses champions, Michael Moorcock romancier et (brain)storm bringer.

Moorcock_Runestaff-1Avant de viser les types qui ont jailbreaké leur iPad, l’épithète « geek » désignait auparavant une sombre niche de fans de Star Wars et autres joueurs de Donjons & Dragons – certes avides de chaînes câblées et de jeux vidéo mais aussi lecteurs de Frank Herbert, Michael Moorcock, Lovecraft et Tolkien. Âgé d’une douzaine d’années, j’étais de ceux-là. Missionnaire de la fiction ayant renié tout espoir de vie sociale et sentimentale (les filles étaient tout simplement absentes de notre univers) au profit d’une vie mentale d’aventure et d’exploration de mondes imaginaires. Littérature doublée d’une pratique des jeux de rôle avec leurs dés aux formes aberrantes et leurs fiches de personnages absconses. Avec les années mes choix littéraires devinrent plus complexes, plus cérébraux et accentuèrent mes doutes adolescents jusqu’aux révisions du bac philo qui trouvaient d’étranges échos chez A. E. van Vogt ou Isaac Asimov.

Vingt ans ont passé et les elfes ont envahi nos écrans, des sorciers renversent du pop-corn jusque sur mes Vans, Philip K. Dick est confondu avec le domaine public, et Facebook regorge d’allusions à des épisodes de « Game of Thrones » pas encore diffusés. De Harry Potter au Hobbit, la magie s’est banalisée et les combats à l’épée emploient les chorégraphes médiévistes à temps plein. Autant ce constat ne m’étonna pas (la « longue traîne », internet et les cultures de niches, tout ça tout ça…) autant une question m’est venue l’an dernier en visionnant coup sur coup le téléfilm adapté de « Discworld » et le piteux remake de « Conan le Barbare »: puisqu’on en est là, pourquoi les nombreuses séries d’heroic fantasy qui ont fait la fortune de Fleuve Noir et Pocket échappent-elles à l’industrie du cool d’Hollywood ? Et plus précisément celles de Michael Moorcock, troublantes sagas tragiques mélangeant spiritualité et médiéval-fantastique. Mystère et boule de g(n)omme.

Réflexion oubliée quand, aux premiers beaux jours, j’apprends que le vieil Anglais va venir réchauffer ses mains rhumatisantes sous le soleil méridional à l’occasion d’un festival littéraire où quelques libraires aiment encore enchaîner des auteurs complaisant à des tréteaux.
Je laisse les badauds se marcher dessus pour une dédicace futile et prends rendez-vous avec le ponte le lendemain dans l’hôtel trois étoiles où il réside avec pour seule consigne de le ramener au train. Le jour dit, on nous libère un petit salon où les moulures se disputent avec le papier peint verdâtre les vestiges d’un luxe passé de mode. Canne orthopédique en main, Michael Moorcock s’abandonne pesamment dans un canapé de velours et je fais un effort mental pour ne scruter ni cette barbe plus blanche que blonde, ni une bière ale dont la mousse serait éventée, ni ses doigts gourds bagués. Le septuagénaire sourit aimablement à ma question et me rassure d’emblée, on lui a déjà posé, sa réponse sera donc directe et c’est tant mieux : « Aussi réussies soient ces best-sellers – les “Game Of Thrones”, “Seigneur des Anneaux” et autre  “Harry Potter” – ce ne sont que des histoires. De pures histoires sans rien en dessous. » Et bim, va me parer celle-là, Jaime Lannister !

Le livre dont vous êtes le terreau

« “Le Trône de Ferc’est pas mal, mais si vous voulez mon avis cela vaut guère mieux que d’autres best-sellers. Ce n’est rien de plus que la Guerre des Roses transposée en fantasy. Martin s’est régulièrement exprimé sur le fait qu’il n’y a pas d’allégorie chrétienne ou politique dans ses romans, même s’il nous semble en discerner. Tous ces bouquins-là se ressemblent. Ils vous divertissent correctement, ils vous plantent un décor assez agréable, mais ils ne remettent rien en question. La Sci-Fi que j’écris – car c’est de la science fiction à sa façon – et que j’ai défendu depuis cinquante ans est un challenge pour l’esprit. »

En tête me reviennent des bribes de ses romans et notamment de l’emblématique Cycle d’Elric mainte fois adapté. L’histoire d’un faible roi albinos dégénéré qui trouve Stormbringer, une épée volant la vitalité de ses victimes pour l’offrir à son porteur. Au cours d’aventures comparables aux milliers du genre – où de gros musclés se taillent un chemin à coups de hache dans des donjons mal famés – Michael Moorcock y interrogeait tour à tour le manichéisme, le bien-fondé de la Loi, les implications de la fonction des gouvernants, la légitimité de la nature d’une dynastie… Oui, des concepts tortueux, il y en avait une pelletée, un exemple parlant : un panthéon de dieux nocifs complote pour faire pencher l’équilibre cosmique vers le Chaos ou la Loi.
Réflexion sous-jacente : la vie est par essence chaotique alors que la rigueur des vertus de la Loi implique un régime des plus despotiques donc inhumain. « Finalement ce n’est pas le genre qui importe, la fantasy n’y est pour rien. Ce sont ces questions qui dérangent. Car elles sont le propre de la science-fiction. Questionner son époque et son avenir, cela fait trop pour pas mal de gens. Les auteurs que j’admire ne sont pas à l’écran ; ce qu’ils écrivent vous met mal à l’aise, inconfortable. Le genre de choses qui n’intéressent pas les classements du New York Times»

Alors que l’iPhone enregistre encore la voix chevrotante, je réalise que cette balance imaginaire a fait des émules ; dès sa première édition Donjons & Dragons l’a pompé en imposant aux personnages joués de choisir un alignement opposant Loyal à Chaotique et Bon à Mauvais. Bref, si tous ces concepts sont régulièrement remâchés par les scénaristes les mieux syndiqués de Californie, ils ne l’étaient pas en 1961 à l’apparition d’Elric. Plus flou encore, l’auteur anglais a développé un concept qui fait socle pour la majorité de sa conséquente bibliographie, celui de « Multivers ». Soit la notion de fragmentation d’univers en plans qui se recouperaient à certains points. Deux bonnes décennies avant Code Quantum, il rédigeait les tribulations quantiques du Champion Éternel, condamné à errer entre les plans pour redresser la Balance Cosmique. Euh, vous suivez toujours ? Parce que rien qu’à rédiger tout cela, j’ai un peu le tournis.


Extrait de la couverture de la nouvelle adaptation d’Elric par Recht & Poli,« Elric Tome 1. Le trône de Rubis » sortie chez Glénat en 2013

De Burroughs à Burroughs

D’abord initié par Tarzan et John Carter d’Edgar Rice Burroughs, Moorcock a très tôt repoussé la S-F classique au profit de Brecht, Camus, Jarry et les existentialistes. Sa vision de la science-fiction est de tordre une réalité comme on essore une serpillière, pour en faire jaillir son essence et son avenir. Quant à Tolkien, il le fout dans le même sac que Winnie l’ourson… « Ceux des auteurs que je connais et qui sont adaptés à l’écran, continue-t-il encore sur sa lancée, sont des gens cupides. Moi-même j’ai été frustré de ce manque de reconnaissance, j’en ai parlé avec les auteurs que je côtoie, or nous sommes tous d’accord : si nous avions pu écrire ces livres qui vendent, ce genre d’histoires qui ressemblent à nos univers mais ne posent pas de question, aucun de nous ne l’aurait fait. »

Des auteurs il en a côtoyé pas mal. En 1964, il reprend en main la revue fantastique New Worlds publiant Roger Zelazny, J. G. Ballard, ou William Burroughs – alors loin d’être reconnu de ce côté de l’Atlantique. De chics types à l’esprit préoccupés, renouvelant la littérature dans sa forme comme dans ses thèmes sans chercher à être populaire. « À quoi bon rallier la masse ? J’ai toujours préféré rester en position de défi plutôt que rejoindre l’establishment. »
Une marotte qui va l’inciter à amener l’écriture sur d’autres territoires, s’essayant à la bande dessinée, au cinoche, aux paroles (pour Blue Öyster Cult) et autres spoken words qu’il déclame sur scène aux côtés du prog-rock d’Hawkwind pour un résultat discutable. Une sorte de vie parallèle chez lui, d’où émerge un notable détour en studio avec Brian Eno. Mais pour l’heure, l’enregistrement qui défile continue, lui, de parler auteurs : « Philip K. Dick était très doué, c’est certain, mais il a aussi fait de l’ombre à des tas de livres très stimulants intellectuellement, tels Pohl et Alfred Bester qu’il avait peut-être pas ‘pillé’ mais au moins absorbé car nous échangions tous beaucoup à l’époque. De même pour Ballard, avec qui j’étais très proche, particulièrement sur le plan spirituel. Mais il était carriériste et quand il écrivait un mauvais bouquin, il le reniait entièrement, alors que je m’en fichais qu’on pense mon œuvre imparfaite. On était extrêmement doués pour vendre des pitchs à nos éditeurs avant d’avoir écrit la moindre ligne ou mêmes savoir où ça menait… En tous cas, je me souviens qu’il avait fini par rejeter l’étiquette de Sci-Fi pour faire oublier certains livres, avant d’y revenir après le succès de ‘La Foire aux Atrocités’… De même, l’excellent ‘Cocaine Nights’ ne devait pas s’appeler ainsi ; il s’était rallié à cette proposition de son éditeur pour coller à une actualité de junkies, typiquement après Irvine Welsh. » C’est ainsi, il fallait bien manger. Refusant d’être faciles à lire, les livres devaient être faciles à vendre à l’éditeur.

Adieu Dragon

Amusant de constater que la récupération de cet univers barré s’est finalement opérée, mais là où on ne l’attendait pas : « C’est incompréhensible mais oui, il y eu beaucoup d’influences – revendiquées ou non – de mes livres dans le monde du hard rock. Il y a des groupes nommés Stormbringer, ou Tigers of Pan Tang comme l’île de mon livre, des allusions chez Black Sabbath, et un album de Deep Purple nommé ‘Stormbringer’ bien que ce ne fut jamais reconnu. Il y a cette interview très drôle dans le NME où le journaliste demande à David Coverdale ’Pourquoi avoir choisi ce nom tiré du livre de Mike Moorcock ?’ Coverdale répond ‘Ça ne vient pas de lui’ et le journaliste lui lance ’Bien sûr que si!’ »
Bien sûr, le vieux joueur de banjo n’est pas branché metal. Mais les illustrateurs des livres de fantasy qui s’en sont donné à cœur joie dans le grand n’importe quoi n’y sont probablement pas innocents. Car nombre des auteurs de cette génération qui avait dévoré Cthulhu et Conan le Cimmérien allaient faire fleurir le psychédélisme dans la tête des ceux qui s’emmêlaient cheveux et barbes dans les cordes de leur guitare. Psyché, puis hard, puis heavy… l’histoire est connue. Je n’ose creuser plus avant pour ne pas retomber sur Hawkwind. Repensez aux univers chamarrés de Moebius ou organiques de Druillet (qui adapta d’ailleurs la saga d’Elric dès 68). Chacun son new world.

Des tintements de vaisselle me parviennent d’à côté. Le personnel prépare le repas, l’heure du train approche. Et puisqu’on vient de parler BD, je pense aux super-héros, corollaire américain des figures de la SF. Ils se sont créés entre des guerres, des crises, et ont pris de l’envergure après les chocs pétroliers et les conflits qui suivirent. De nos jours, ils se vendent comme des petits pains à Hollywood. On devrait voir rejaillir la fantasy également. Mais non. On nous sert cette platitude que sont « Le Hobbit » et Rob Stark. Ma dernière question sera simple et nette: la fantasy d’hier est-elle morte ? « Il en va de même que pour le rock’n’roll d’antan, plus personne ne va où nous voulions aller. Quand un groupe entre en studio, son ingénieur lui propose de sonner comme Bo Diddley ou comme Eric Clapton. À l’époque, nous ne construisions pas sur des références. Quand j’ai publié ma première nouvelle à 18 ans, ma mère a lu la première ligne et a jeté la revue à travers la pièce en faisant ‘Bhaaa ! je ne sais pas d’où tu tiens ça, mais ni de moi et ni de ton père !’ J’étais ravi, je ne voulais pas faire quelque chose de déjà lu. Alors qu’encore hier, un monsieur m’a amené son fils en dédicace en me disant qu’il voulait devenir comme moi et qu’il l’encourageait… ».

En lui serrant la main sur le quai d’un train que j’imagine soudain noir acier et à vapeur, j’ai l’impression de quitter un vieux dragon qui va s’endormir pour toujours. Comme quoi, même l’imaginaire le plus psyché a ses clichés.

En partenariat avec Gaité Live,
plus d’infos sur http://www.multiverse.org/

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