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21 juillet 2024

Qui a gagné le Hellfest 2024 ?

Crédit : Facebook officiel Hellfest (DR)

C’était trop tentant : la concomitance entre le dernier Hellfest et une séquence électorale particulièrement déglinguée rendait nécessaire ce débriefing en forme de commentaire politique guère plus absurde que les vrais. Disclaimer : c’est pour rire. Et parler un peu metal, aussi.

Commençons par une évidence : le Hellfest, c’est de droâte. Enfin il s’agit manifestement de ce qu’en pense Mediapart, qui rabâche assidument quantité d’allégations à son propos alors qu’il fout la paix aux autres festivals hexagonaux. Pêle-mêle, le Hellfest pollue inconsidérément, les violences sexistes et sexuelles y prospèrent, et l’on y invite certains artistes au CV taché de brun. Comme de juste, tout effort de l’organisation pour relativiser ou tempérer ces phénomènes largement consubstantiels aux événements d’une telle ampleur est qualifiée aussi sec d’un mot en « -washing ». Nouveauté cette année, le relais par le site d’opinion et parfois d’investigation d’une enquête locale dénotant une tendance du Hellfest à contourner la réglementation pour augmenter son emprise foncière. Tout ça est tellement de droite qu’on s’interroge encore sur l’absence d’Éric Ciotti parmi les festivaliers. D’ailleurs, la musique qu’on y écoute est pour l’essentiel brutale comme tout, et le chant souvent brâmé par des voix mâles résolument cisgenres. CQFD.

On peut aussi faire preuve de sérieux dans l’analyse. Ce qui marqua l’auteur de ces lignes lors de sa première venue au mythique festival fondé par deux fans de hardcore fut la coexistence de fringues siglées Lonsdale et Sea Shepherd dans les stands dédiés au merchandising. De la même manière, la programmation fait la part belle à des courants a priori opposés au plan idéologique, du punk rock pour idéalistes boutonneux au black metal ancré dans son terroir (on y reviendra), en notant tout de même que le pire de ce dernier – le NSBM, cherchez-en donc la signification – est proscrit. La grande famille du metal ne raffole pas de l’autorité et de l’ordre établi, qu’on penche vers les différentes nuances de noir de l’anarchie ou le libertarianisme côté séculier, ou qu’on rejette avec véhémence les religions organisées côté spirituel. Reste que l’argent, c’est plutôt de droite, et qu’une participation au Hellfest en requiert un certain montant. Le dénominateur commun des festivaliers eux-mêmes est leur pouvoir d’achat : le pass 4 jours vaut 340 balles, les prix de la bière et de la restauration augmentent régulièrement, et le très bien nommé stand « Sanctuary » propose chaque année plus de déclinaisons de la marque Hellfest au public métalleux si friand de souvenirs dispensables et d’heures passées dans les files d’attente.

Nouveauté 2024 : la Gardienne des ténèbres veille aussi sur le scrutin

Nouveauté 2024 : la Gardienne des ténèbres veille aussi sur le scrutin

Bref, on parle a priori d’un festival plus dense en cadres de directions Systèmes d’Informations qu’en punks à chien, désormais gentrifié comme un quartier populaire de centre-ville, ce que corrobore une étude réalisée en 2022 par l’anthropologue chevelu Corentin Charbonnier.
Ajoutons quand même que le tarif des places de concerts toute chapelles musicales confondues a franchement tendance à grimper en flèche, et que l’hilarante expression « gauche caviar » date de plus de 40 ans, manière de dire que le social-traitre à existence douillette n’est plus tout à fait un mouton à 5 pattes par chez nous et qu’il a parfaitement les moyens de venir lui aussi prendre des watts au Disneyland des métalleux. D’ailleurs, c’est peut-être mon cas. Passons. La dernière attraction en date du festival, immense hybride de femme et de scorpion intitulée La Gardienne des ténèbres, a été commandée à la compagnie La Machine que connaissent bien Nantais et Toulousains, pas tout à fait une émanation de l’Opus Dei. Et puis il y a l’authentique juge de paix : la musique. En pas loin de 180 groupes programmés cette année, le Hellfest couvre un spectre très large de sensibilités : si c’était la fête aux droitards annoncée, on peut légitimement imaginer que Didier Wampas y serait moins d’un an sur deux.

Plus intéressant encore en pleine période électorale éclatée où le pays peine à hiérarchiser ses blocs parlementaires, le festival s’organise lui-même en 3 espaces distincts et complémentaires en termes de programmation dont on peut se demander, en filant la métaphore en gros sabots, lequel des trois s’est imposé lors du dernier Hellfest. À un instant T, chacun de ces ensembles composés de deux scènes propose un concert tandis qu’un autre se prépare, de sorte qu’on peut passer un festival entier côté Valley / Warzone, Mainstages 1 / 2 ou Altar /Temple sans une seconde de répit musical. Chaque créneau de programmation constitue ainsi une sorte de circonscription au sein de laquelle le public vote avec ses pieds, se ralliant à l’un des trois blocs puis lâchant ses commentaires en ligne, les abstentionnistes préférant boire un coup, manger un bout, attendre au merchandising, se reposer au bois du Muscadet ou déserter le festival. Le vote blanc requiert du courage : on segmentera son temps de concert en se déplaçant d’une scène à l’autre. Osons ici un postulat ni très subtil, ni complètement déconnant : Valley / Warzone, c’est la gauche, Mainstages 1 / 2, le centre, et Altar / Temple, la droite plus vraiment complexée.

Valley / Warzone à gauche ? C’est l’alliance des gros riffs duveteux et planants du stoner rock et des moulinets énervés du punk hardcore, les progressistes contemplatifs qui enchaînent les bédos – du temps de la Valley couverte, l’odeur à mi-tente était légendaire – et ceux qui brûlent de monter des barricades. Pas toujours politiques mais jamais franchement réacs, les paroles des groupes concernés sont à l’avenant. Oui, dans la France de 2024, l’espace qui s’étend au-delà de la forêt du Muscadet ressemble beaucoup au NFP. Inversement, la zone des Mainstages 1 / 2 a des allures de vitrine macroniste : des têtes d’affiche parfois bling comme tout et pas forcément très metal, des sons modernes et mondialisés résultant parfois de collages inattendus, et un sens certain du « en même temps » en conviant des groupes dont la place légitime eût été plus à gauche ou à droite. Le bloc conservateur, en comparaison, c’est Altar / Temple, la première scène satisfaisant les envies de brutalité gratuite évoquant un doigt d’honneur nihiliste au système, pur vote contestataire sans guère de projet sous-jacent, la seconde proposant au-delà d’un paganisme fédérateur et parfois grand-guignolesque des musiques ancrées dans des traditions locales, une dimension identitaire qu’on trouve rarement dans le reste du spectre métalleux. C’est plus compliqué que ça ? Beaucoup, absolument, mais basta.

Jeudi : À l’ouest, du nouveau, au centre on compte les battus

Le premier créneau donne le ton : au centre, le death metal très classique du chanteur de Volbeat Michael Poulsen dans sa formation Asinhell ne démérite pas, au contraire, mais il est battu par l’enthousiasme des Bretons psychédéliques de Komodrag & The Mounodor en Valley, par ailleurs sérieux candidats au titre de meilleur nom de groupe de l’année. Le point va à la gauche, tandis qu’on s’interroge sur le choix d’un groupe de grindcore singapourien en Altar (Wormrot) à un moment si stratégique. La triangulaire la plus violente de la journée était prévue vers 19h30 : les dingues de la machette de Brujeria, leurs foulards de narcos sur le museau, leur Macarena déjantée et leur death grind de la mort, se présentaient en outsiders sérieux. Las, l’actrice galbée Jessica Pimientel, habituelle membre du trio de chanteurs et solide garantie de succès, a déclaré forfait. En face, l’aile droite de la Macronie tient dans le premier concert français du groupe de l’ex-Slayer éponyme Kerry King un atout maître, et le show poutre à l’avenant… surtout sur les plus vieilles compos, dont Disciple et l’enchaînement Raining blood – Black Magic. Mais là encore les forces de progrès surprennent leur monde : on connaissait Green Lung pour un dernier album plagiant quasiment la pop-metal de Ghost, on les retrouve sur scène dans un registre bien plus sabbathien et fédérateur. L’un des grands succès du festival 2024, pour une entrée triomphale au parlement métalleux.

Kerry King en Mainstage 1

Étrangement casté au centre bien qu’à droite de Donald Trump dans le civil, le cumulard briscard Dave Mustaine joue toujours son thrash en virtuose mais ne chante quasiment plus. Dans son sillage, Megadeth est débordé sur son flanc conservateur par le death metal mélodique au cordeau de Dark Tranquility en Altar. Un revers de plus pour la majorité relative présidentielle, tandis que le stoner rock léché et plaisant de Graveyard en Valley n’a pas tenu la violence du choc à trois. En Mainstage 2, les poupées japonaises en playback de Babymetal attirent du monde sur la promesse de jolies chorégraphies à trois, comme attendu, mais sont défaites par le metalcore vitaminé de leurs compatriotes de Crystal Lake en Warzone. Côté Temple, le blackgaze de Sylvaine manquait de biscotos malgré un joli final a cappella. Peut-on parler d’une déroute de Renaissance jusqu’à la lie ? Les têtes d’affiche d’Avenged Sevenfold misent étrangement sur leur album le plus récent quand l’électorat les attendait sur des thématiques plus classiques. La sanction tombe : après un recomptage des bulletins, le stoner très atmosphérique d’All Them Witches en Valley concède la victoire au thrash old school un rien bas du front des Allemands de Sodom en Altar. Où diable chercher les satisfactions dans le camp macroniste ?

Brujeria en Altar

Les Russes de Slaughter to Prevail passent un quart d’heure poussif en Mainstage 1 à réclamer le plus grand wall of death du monde réclamé sur les réseaux sociaux. Tout dans l’épate, et les Français ne s’en laissent pas compter, préférant l’hybride doom-heavy traditionnel de Khemmis en Valley – pour ne rien dire du mulet du chanteur – d’une courte tête devant le death metal glauque à souhait des Newyorkais d’Immolation en Altar. C’est finalement les invités de dernière minute qui sauvent l’honneur pour le centre, puisque le punk hardcore tirant sur le rap metal des Marseillais de Landmvrks en Mainstage 2 triomphe de l’emo hardcore un poil mollasson de Thursday en Warzone et du très brillant mais élitiste Shining en Temple – jazz et black metal, quoi. Et puis en fin de journée, des ministres sortants très ancrés dans le paysage clissonnais sauvent leur siège d’un rien : les Dropkicks Murphys et leur punk celtique de Pogues sous meth évitent toute originalité dispensable pour défaire le bazar electro-post hardcore d’Enter Shiraki et le black metal de train fantôme de Craddle of Filth. Bref, à l’issue de cette première journée, si la majorité sortante n’est pas fanny elle a de quoi s’inquiéter, tandis que l’ensemble Valley / Warzone infirme le raz-de-marée droitard prévu par les sondages.

Vendredi : Triomphe de la Valley en journée, triple match nul sur un final dantesque

La tendance se confirme au deuxième jour du Hellfest : l’aile gauche confirme sa percée dans le sillage d’une Valley triomphante. La social-démocratie cosy des gros riffs douillets n’est pas morte. Le stoner du power-trio médocain de Red Sun Atacama, le formidable hybride bostonien de grunge et de doom de Gozu, le stoner psychédélique transalpin de Black Rainbows – dont même les T shirts proposés au merchandising sentent la beuh -, le hard rock ultra catchy des Grecs de Planet of Zeus et le stoner très grungy de leurs compatriotes de 1000mods, tous ces candidats du début de journée éparpillent une masse de concurrents de tous profils, de la fusion de centre-gauche de Lofofora – malgré un très subtil backdrop « Nique le R-Haine » en Mainstage 2 et une bordée de critiques bon enfant pour le festoche et les collègues – au metal progressif néerlandais de Textures en Altar et aux branloteurs de manches virtuoses instrumentaux de Polyphia en Mainstage 1 en passant par le joyeusement bordélique métal alternatif espagnol d’Ankor, dans lequel un cochon ibérico ne retrouverait pas ses petits entre pop, rap, électro et grosses grattes. Battus aussi, la parodie de glam métal 80s désormais un tantinet éculée de Steel Panther en Mainstage 2, ou Ne Obliviscaris et son prog australien à deux voix et violon catherinelaresque, malgré une prestation très propre en Altar. Sur les créneaux d’après-midi des radicaux de la Warzone, la résistance des adversaires de la gauche s’avère plus aisée, hormis lors de la démonstration des enragés de Speed, Australiens eux-aussi mais bien plus adeptes de la corne de brume que du violon dans leur hardcore beatdown.

Gaupa en Valley

Côté terroirs et traditions, les Français de Houle et leur black metal en ciré noir d’inspiration marine font partie des révélations du festival en Temple, et si les toges blanches du black metal polaire d’Imperial Crystalline Entombement auront fait un vilain four pour cause de son affreux sous la même Temple on y aura plus tard assisté à l’émergence d’une véritable force d’outre-Rhin, mélange de Sabaton et de Rammstein envoyant un blackened death metal parfois mélodique sur des thématiques à 100% guerrières : les amateurs masqués d’uniformes, gros canons et lance-flammes de Kanonenfieber. On leur pardonnerait presque le casque à pointe du chanteur, qui constitue un marqueur des plus lisibles pour le présent compte-rendu. Temple s’en sort encore admirablement dans la triangulaire de 21h par la grâce du black metal très maîtrisé des tauliers Norvégiens de Satyricon. Le son soigné et le monumental backdrop issu de l’œuvre de Jérôme Bosch prouvent qu’il n’est pas nécessaire de verser dans la hideur crasse pour illustrer ce qu’est l’enfer. Emportés par leur raffinement impie, la star du Mainstage 1 Tom Morello, pourtant auteur d’une prestation digne en solo – le bougre est aussi virtuose avec ses dents -, et les pionniers suédois du rap metal de Clawfinger qui n’auront pas non plus démérité. Dans la foulée, Amorphis poutre la tente voisine d’Altar par la grâce d’un death metal atmosphérique tantôt chanté, tantôt growlé, disposant d’un Acid King un tantinet en-dessous des productions du jour en Valley ainsi que de la dissidence centriste du jour façon Aurélien Tâché, des Shaka Ponk énergiques et bavards aux frontières du métal, prodigues en consignes de votes et jamais à court d’un furieusement engagé « Fuck Macron » ou d’un élégant « Who’s my bitch » pour inviter des fans à les rejoindre sur le Mainstage 2… sans compter les 15 minutes passées à expliquer le principe du circle pit à un public raisonnablement sensibilisé a priori.

Biohazard en Warzone

La majorité sortante grappille une poignée de créneaux pas toujours attendus. Girls band japonais aux robes de princesses et aux frais minois, Lovbites démontre une compétence certaine dans l’exécution de son power metal très propre, en particulier sur les solos. Les forts accents de greenwashing macronien de Savage Lands en Mainstage 2, supergroupe formé par le batteur Dick Verbruggen de Megadeth dont le logo est présent jusque sur les pintes recyclables du festival, ne les empêche pas de coiffer Gaupa et sa chanteuse très « bjorkienne » en Valley ou le très progressif projet solo du chanteur de Leprous Einar Solberg en Altar. Mais pour le camp présidentiel la satisfaction du jour vient principalement d’un baron réputé en perde de vitesse, le pionnier californien du métal industriel Fear Factory. Si son nouveau chanteur à cheveux rouges paraît fragile comme tout, il assure suffisamment pour ne pas nuire à la production carrée du trio d’instrumentistes sur les plus grands tubes historiques du groupe, dont l’unique rescapé d’origine Dino Cazares. Le succès sur le hardcore mélodique un peu tendre des Français de Stinky en Warzone et le black metal un rien monotone des Norvégiens de Mork en Temple est aussi clair qu’inespéré. Et puis le centre rafle l’ultime siège mis en jeu ce vendredi avec un autre candidat plus ou moins dans les clous, bouleversé par le décès de son chanteur Keith Flint : le duo anglais d’electro-punk de The Prodigy, dont le set convertit la Mainstage 2 en club géant à ciel ouvert. Face à eux, Body Count en Valley paraît plombé par un Ice-T au flow un tantinet émoussé et très complaisant dans ses diatribes anti-woke… tout en tendant le micro à sa fille de 8 ans pour chanter Talk shit, get shot au cœur de la nuit ligérienne, tandis que les Anglais d’Anal Nathrakh assènent leur grindcore nihiliste à une assemblée heureuse de ce mauvais traitement en Temple. On a les dirigeants qu’on mérite.

On conclut l’analyse cette journée de vendredi avec l’affrontement le plus scruté des observateurs entre les têtes d’affiche américaines de Machine Head, colosses du groove/thrash de retour après 12 ans, et deux binômes de choix sur leur créneau à rallonge. Côté droit, les intellos scandinaves avec les patrons du black metal norvégien d’Emperor, auteurs d’un set classique, sans artifices et tout en efficacité en Temple, puis les ultra créatifs proggeux suédois de Pain of Salvation en Altar, qui auront enfilé sur un titre des masques de bergers allemands. Côté gauche, des tribuns, un enchaînement torrentiel entre les papes du rap metal de Brooklyn de Biohazard enfin au complet qui ravagent la Warzone, et des Fu Manchu cools et intenses à la fois dont le stoner aux riffs de mammouth et à la batterie créative enjaille une Valley pleine à craquer. Face à une concurrence de si haut niveau, Machine Head met les moyens : pyros, baudruches et discours à rallonge de Robb Flynn – ainsi qu’une curieuse invitation à faire tourner les T shirts -, au service d’une setlist extrêmement dense en tubes. Au risque d’obscurcir la lecture du résultat final, chaque camp peut légitimement revendiquer la victoire à l’issue de deux heures rappelant le prestige assez unique du Hellfest en tant que terrain d’affrontement des ténors politiques du monde (métalleux) entier.

Samedi : Sous la pluie, Metallica fait une Juppé

La pluie tombe de bon matin, comme pour apaiser les esprits après l’intense soirée de la veille, et le Hellfest fait un (petit) pas vers la parité en sacrant coup sur coup le heavy metal traditionnel des Polonais de Crystal Viper et leur chanteuse et guitariste Marta Gabriel en Mainstage 2, le garage rock du quatuor de Françaises des Fallen Lilies en Warzone et le doom metal très guttural des Danoises de Konvent en Valley. La droite se rebiffe avec les attendus clones de The Hu – très appréciés l’an dernier, également en Temple – de Uuhai, qui commencent carrément leur set de folk metal avant la fin du concert d’Altar. Le centre avait misé sur les Maoris d’Alien Weaponry, battus d’un cheveu avec leur thrash façon haka, tandis que la Warzone tentait un pari risqué avec le punk mélodique d’un groupe un tantinet caricatural dans les ses intentions gauchistes radicales, les Basques de The Dead Krazukies. Coup dur pour la Macronie, Eternal Champion, la relève américaine du heavy metal d’antan se présente en Mainstage 2 sans son bassiste Brad Raub décédé de fraîche date (NB : il jouait également dans Summerlands, programmé face à Konvent). C’est plus la légitime émotion de l’électorat que l’étrange cagoule en cotte de mailles qui joue finalement en leur faveur, sur un créneau où la concurrence à droite comme à gauche ne casse pas des briques. Émotion toujours, les trois soutiers canadiens d’Anvil, sortes d’attachés parlementaires payés au lance-pierre depuis 40 ans, décrochent enfin la timbale sur le Mainstage 1 – sans doute investis par Renaissance pour marquer enfin une prise de conscience du phénomène des gilets jaunes – malgré le nom assez formidable de leurs rivaux droitiers de Hrafngrimir (du folk nordique, forcément).

Anvil en Mainstage 1

Un parallèle s’impose avec la tête d’affiche du soir sur la même scène, preuve que des archifavoris peuvent se bananer faute d’avoir convenablement mouillé le maillot – en France, on dit « faire une Juppé ». On pense ici aux superstars de Metallica, très attendues pour leur second passage au Hellfest et défaits dans les grandes largeurs par le plus sincère et pêchu attelage de droite – certes utilement protégé des intempéries – formé par le très festif métal musette finlandais de Korpiklaani en Temple et le death metal suédois ultra classique de Dismember en Altar (l’Harley Quinn goth Julie Christmas et son post-metal n’ont pas eu à rougir en Valley). Après un départ pied au plancher, les Mets font presque plus une Biden qu’une Juppé, entre setlist mollassonne en son milieu, massacre intégral de L’Aventurier en guise d’hommage au pays hôte et pains de Fête de la Musique lycéenne sur l’inévitable Master of Puppets final… tandis que le refus probablement calculé de projeter des images géantes restreint leur vue aux happy few du parcage VIP monté spécialement pour l’occasion. Heureusement pour le camp présidentiel que les vétérans de la NWOBHM de Saxon s’imposent dans la foulée sur un show de clôture absolument grandiose, sans qu’on puisse reprocher grand-chose au crossover thrash si ajusté à la Warzone de Suicidal Tendencies ou au folk délicat des Îles Féroé d’Eivor présentés face à eux.

Pendant le grand écart centriste entre Anvil et Metallica, on eut droit à une neutralisation des blocs rivaux, qui raflèrent trois créneaux chacun. La droite burnée triompha avec l’un de ces candidats un peu teubés dont elle a le secret, les death métalleux américains de Sanguisugabogg et leur wall of death ouvert jusqu’à l’entrée d’Altar, puis avec l’interprétation autrement plus subtile et identitaire d’un black metal gorgé de country du Midwest par Wayfarer, et enfin par l’hybride historique de folk et de heavy metal traditionnel interprété au cordeau par Skyclad, dont une reprise d’Emerald de Thin Lizzy, disposant des pourtant carrés et valeureux tricolores de Mass Hysteria en Mainstage 1. Côté majorité sortante, on sut miser à bon escient sur le népotisme avec le succès de Mammoth WVH, formation de hard rock du fils d’Eddie Van Halen, puis sur le talent pur de Nuno Bettencourt à la guitare d’Extreme en dépit d’une setlist perfectible et d’un Gary Cherone au micro toujours plus près de Derek Zoolander dans le look et l’attitude. Avant de s’en remettre à la Deutsche qualität d’Accept, toujours aussi rigoureux que dénués de fantaisie en Mainstage 2. On eût dit six Bruno Lemaire en cuir et clous. C’est du côté du bloc progressiste que les victoires furent les plus brillantes, toutes en Valley, en commençant par l’émotion pure dispensée par le post-hardcore belge de Brutus, en enchaînant sur le black n’roll déjanté des Norvégiens de Kvelertak et leur chanteur défoncé mais vaillant, et en concluant sur le set glorieux de Mr Bungle, du haut d’une interprétation plus thrashy que sur album – les grimaces de Dave Lombardo et Scott Ian témoignaient de l’effort exigé –, d’un chant brillantissime assuré par Mike Patton derrière la déconne de façade, et de guests bien sentis, notamment Andreas Kisser sur une reprise dantesque de Territory. Le titan Bruce Dickinson aura rendu les armes en Mainstage 2 sans démériter le moins du monde. Bref, à l’issue du jour 3, la révolution bleu foncé reste contenue par une gauche toujours en forme et un centre qui limite les – réels – dégâts.

Dimanche : L’extrême contre-attaque, les  main stages sauvent les meubles

Le premier phénomène scruté avec attention par les observateurs, c’est le pari du centre sur l’ouverture à la société civile : cette journée du dimanche sonne bien peu extrême sur les Mainstages 1 / 2, ce qui constitue en soi une tentative d’ajustement à l’évolution sociologique du festival. Les électeurs sont-ils convaincus par cette stratégie ? En somme, c’est plutôt le cas, mais le bloc du milieu aura pu compter sur des candidats de gauche aux profils de seconds couteaux. Si le punk hardcore US de Gel en Warzone aura donné une réplique vigoureuse à leurs compatriotes d’High on Fire, au sludge metal assez proches du son de Valley, également victorieux d’un honorable black metal tricolore façon Orgues de Barback assez convaincant côté Temple avec Pensées Nocturnes, on sent le message des forces de progrès globalement peu audible, parfois au sens propre du terme avec le projet en duo de Chino Moreno Crosses perturbé par un problème technique en Valley, et surclassé sans péril par le rock alternatif efficace des Queens of the Sone Age de Josh Homme en Mainstage 1… mais surtout par la virtuosité du brutal death metal de 35 ans d’âge poncé par les Newyorkais de Suffocation, qui emportent le point pour le bloc conservateur. En revanche le choix grand public au centre fonctionne à merveille avec Frank Carter and the Rattlesnakes, toujours expert en mouvements de foule inclusifs et bienveillants sur un son punk assez sage, vainqueur depuis le Mainstage 2 du hardcore fourre-tout de Show me the body en Warzone et d’un black metal atmosphérique belge de Wiegedood bien inquiétant en comparaison côté Temple. Brillant par sa présence scénique, le binôme anglais d’urban punk Nova Twins n’a pas à forcer dans la violence pour défaire le post punk français tranquillou de Rendez-vous en Valley ou le blackened death metal allemand un tantinet générique de Thron, l’occasion pour nous de saluer nos élus fétichistes des pieds.

Yoth Ira en Temple

Dans le cadre de la stratégie d’ouverture des Mainstages, on attendait aussi les mythiques rockeuses de Heart, remplacées au pied levé pour raisons de santé par l’investiture des très chill et psychédéliques Suédois de Blues Pills sur la 2 ; ils auront donné une bonne réplique aux icônes du métal alternatif radio friendly des 90s de Therapy? en Valley, finalement victorieux du créneau en coiffant également de peu le deathcore symphonique énervé de Shadow of intent en Altar. Un rare succès du bloc de gauche sur cette dernière journée. Le punk pop très clivant aux allures de doudou des Québécois de Simple Plan a ses partisans au Hellfest, réunis devant la Mainstage 2, mais il est balayé par l’efficace post-hardcore des Américains de Drug Church en Warzone et surtout par les candidats déglingués du jour à droite, les Grecs de Yoth Iria au chanteur peinturluré et ostensiblement ivre, aux excentricités rattrapées avec peine par un suppléant et des musiciens irréprochables. Ils doivent leur succès au pur n’importe quoi du moment qui aura marqué les esprits. Configuration comparable à 17h30, où l’énergique duo basse-batterie anglais de Royal Blood ne démérite pas en Mainstage en surclassant une adversaire de gauche autrement plus barrée, Annelise Morel et son projet synthwave très sombre intitulé Sierra en Valley, mais tous deux s’inclinent face au death metal classique de The Black Dahlia Murder en Altar, certes orphelins du regretté Trevor Strnad mais très au point sur le régalien – en gros, la bonne baffe avec élan qu’on vient expressément chercher au Hellfest.

Batushka en Altar

En dépit d’un son parfois brouillon en Altar et en Temple, le bloc extrême collectionne aussi les succès dans la région traditionnellement déclassée du dernier début de journée, aux heures auxquelles l’électorat a bien besoin d’un réveil plus ou moins délicat, avec des groupes français tirant le meilleur de créneaux de 30 minutes. Citons ainsi les thrasheurs énervés de Deficiency, la cold wave de Sang Froid et le death metal mélodique soigné de Destinity. Notons aussi la victoire du brutal deathcore canadien très moderne à défaut d’être poétique de Brand of Sacrifice, qui rendit périlleuse toute tentative de digestion postprandiale autour de 13 heures. La compétition, la vraie, eut lieu dans les bastions des Mainstages que sont les concerts de clôture du Hellfest. On a parlé de l’échec de Queens of the Stone Age ; Corey Taylor, dans une configuration solo bien moins barbelée que lorsqu’il porte un masque, visait le rassemblement des forces vives de la nation en reprenant Slipknot et Stone Sour en plus de son répertoire personnel, agrémentant la performance de remerciements à sa femme pour son aide dans sa lutte contre la dépression. Ç’aurait pu suffire dans un duel contre les Londoniens de High Vis, sorte d’Oasis en version hardcore proposés en Warzone, mais la sombre liturgie black metal joliment scénographiée des Polonais de Batushka a éteint à elle seule l’enthousiasme général et donné le point aux conservateurs. Le succès du centre vient d’une triangulaire inattendue, celle où les candidats récurrents de The Offspring surprennent avec son propre très rare de leur part et un entrain plus qu’appréciable en Mainstage 2 ; ils ont d’autant plus de mérite que ni les vétérans galonnés du hardcore newyorkais de Madball en Warzone ni les originaux suédois de Tiamat au metal gothique très expérimental en Temple n’auront rien lâché sur scène. Les Foo Fighters, dont l’annonce en têtes d’affiche de l’édition 2024 aura beaucoup fait jaser chez les habitués du Hellfest, auront-il suivi l’exemple et parachevé un dimanche étonnamment positif pour le centre ? On dira que le parachutage final n’a pas tout à fait pris, malgré le professionnalisme de Dave Grohl et l’inextinguible sympathie qu’il inspire. Possible qu’un format de 2 heures au Hellfest ait été trop demander au groupe de Seattle sans lasser un chouïa autant de festivaliers aux tympans musculeux. Les deux binômes leur étant opposés livrèrent une copie plus proche des attentes, le heavy blues de Rival Sons en Valley suivi des icônes punk anglaises de Cock Sparrer en Warzone, et surtout I am Morbid reprenant les les plus effroyables standards death metal de Morbid Angel en Altar, suivi du black metal symphonique norvégien de Dimmu Borgir sous une Temple bondée en point d’orgue du Hellfest pour les inconditionnels de métal extrême. Là encore, la droite rafle le créneau et aura globalement dominé le jour du Seigneur.

Que dirait Brice Teinturier de l’analyse des résultats d’un festival 2024 dont 55% des candidats l’auront été pour la première fois ? Qu’il est à peu près aussi difficile d’en désigner le bloc vainqueur qu’après certaines législatives sous la Ive République. Une embellie incontestable à défaut d’un triomphe côté Valley / Warzone, un ensemble Altar / Temple en forme, mais qui fera toujours peur à une majorité d’oreilles chastes, et une érosion côté Mainstages à force de coups de poker plus ou moins maîtrisés dans la programmation qui n’empêche pas d’avoir sauvé les meubles. Toute ressemblance avec un merdier très actuel est bien sûr tout à fait fortuite.

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