Nouvelles du front : la bande dessinée tremble. Des troupes d’auteurs préparant une série de raids contre le marché de la BD numérique ont été aperçues dans le no man’s land du Web. Des tirs de mortier rigolos ont déjà retenti, engendrant des victimes parmi les préjugés. C’est la guerre, mes loulous…

Réunion d’état-major. Cartes schématiques au mur, avec ces petites épingles qui ressemblent à des pions de Cluedo. Qui est l’ennemi ? Qu’avons-nous à craindre ? Ce sont trois revues numériques de bande dessinée qui jaillissent sur le Web avec des vues impérialistes sur les tablettes, les mobiles, et pourquoi pas carrément le business model de l’industrie de la BD. Il s’agit de Mauvais Esprit, Professeur Cyclope et La Revue Dessinée, visant respectivement l’humour en format court, la BD de récit innovant (pensée et écrite pour la lecture numérique) et le BD-journalisme.
Plus inquiétant encore, elles ne sont pas seules. Il y a eu des précédents, notamment en jeunesse, mais aussi le site 8comix.fr, ayant pré-publié Portugal de Pedrosa – rien de moins que le prix du public Fauve Fnac SNCF – avant de péricliter. Pas de hasard, on retrouve ce monsieur dans le projet Professeur Cyclope, ainsi que Gwen de Bonneval, le rédacteur en chef de feu la revue Capsule Cosmique, qui voulait éclater les codes des publications jeunesse. Elle fut, elle aussi, stoppée à temps par un éditeur ayant racheté le projet. Chez Mauvais Esprit également, on a repéré Guillaume Guerse, déjà co-fondateur des éditions moribondes Requins Marteaux, et nos espions parlent d’une collaboration de Bouzard qui était chef de file de 6 Pieds Sous Terre. Loin de rassurer, cela signifie aussi qu’on a affaire à un mouvement de fond. Une tendance. Une class(e) action ?

Un diplomate pose la question : que veulent-ils ? Quelles sont leurs réclamations ? Ils veulent être payés pour faire leur boulot, écrire, dessiner. Et arrêter de découper des pages pour les faire entrer dans des écrans avant de devoir les repenser en livre. Ils veulent que la BD numérique ne soit plus un produit dérivé. Et comment s’y prennent-ils ? Ils se rassemblent et s’éditent tous seuls, réclamant l’argent des lecteurs et le partageant entre eux. Des auteurs qui se prennent en main, comme lors de l’émergence des éditions indépendantes il y a vingt ans. Comme lors de la création de Fluide Glacial et L’Echo des Savanes il y a trente-cinq ans. Sans intermédiaire ! Une réprobation parcourt l’assistance. Des autonomistes, murmure-t-on ici et là…

On allume un projecteur et la voix de l’officier se met à raconter : le premier de ces récriminateurs se nomme Mauvais Esprit et publie tous les mardis un nouveau numéro depuis le 23 octobre dernier. Les autres prévoient leur mise en ligne pour janvier 2013. Nous avons pu interroger l’une des (mauvaises) têtes pensantes, certes, mais surtout parlante. (Ricanements.) Le dénommé James d’Ottoprod apparaît sur l’écran, on dirait une sorte d’ours mal léché ligoté à une chaise. Par intermittence, un soldat passe devant la caméra, d’un pas raide. Un enregistrement part dans les haut-parleurs.

Qui se cache derrière Mauvais Esprit ? Parle !

À l’origine du truc, il y a le blog Ottoprod lancé en janvier 2005 avec Boris Mirroir [auteur aussi connu de nos services sous le nom La Tête X, NdA]. C’était une sorte de pseudo-label qu’on s’était amusé à créer et qu’on a concrétisé en septembre 2012 puisque Ottoprod est devenu une vraie société éditrice de Mauvais Esprit. On s’est associé [financièrement] avec Laurent Parez, le libraire du Comic Strip Café d’Antibes, qui nous aide sur l’aspect gestion car lui sait piloter une entreprise alors que, c’est bien connu, les auteurs ne sont pas doués pour ça…

À combien s’élèvent vos troupes ?

On est deux au comité, Boris et moi ; je suis un peu plus rédac’ chef mais on discute de tout, avec droit de veto de chacun. Après, il s’agissait de trouver des gens susceptibles d’être intéressés pour participer à l’aventure, et j’avais envie de travailler avec des gens fiables. Non, attends ! Un : des gens qui me font vraiment rire. Donc trouver les meilleurs de leur génération. Et deux : des gens avec qui j’ai déjà eu l’occasion de collaborer. On est vingt dans le casting [1]. On n’a pas de star de la BD en terme de ventes, mais on a les auteurs les plus intéressants du moment. Des gens issus pour la plupart de Fluide Glacial, Charlie Hebdo, et des collaborateurs que j’ai fait bosser sur la revue Jade.

Pourquoi s’attaquer au numérique ?

Ça fait longtemps qu’on le pratique… Au bout de deux ou trois ans, j’avais fait le tour de ce qu’on peut raconter sur le blog d’Ottoprod, ça n’avait pas d’issue : on travaille, on met à disposition gratuitement mais voilà, à moins d’en faire un livre, il n’y a aucun moyen d’en vivre. Après, je me suis mis à faire des livres, mais aujourd’hui c’est aussi une impasse : les ventes de bouquins stagnent voire baissent, pareil pour la presse, a fortiori la presse BD. Il fallait tenter. C’est un pari qu’on fait, on ne sait pas du tout si Mauvais Esprit va marcher mais il faut tenter de trouver un nouveau modèle. Il faut être aventureux, sinon on reste dans ce schéma de la BD où l’on ne fait que des séries tout le temps, seule technique de fidélisation connue des éditeurs…

« Je ne crois pas tellement aux albums numériques tels que les éditeurs les font aujourd’hui. Ce pseudo-PDF, ça m’ennuie… »

Décrivez-nous votre mode d’opération.

Cela fait pas mal d’années que je cherche un moyen de faire un truc sur le numérique, sachant que je suis convaincu que sur Internet il faut être présent régulièrement ET fréquemment. C’est le monde de l’immédiat. Étant moi-même spécialisé en humour et en format court, seul ou à deux c’est très difficile de tenir une cadence ; il fallait donc se mettre à plusieurs pour pouvoir faire fréquemment quelque chose de conséquent. Une communauté d’auteurs proches les uns des autres. Ce constat, je l’ai fait il y a un an et demi, et depuis on travaille sur le site. C’est toujours un peu long, avec le reste de notre boulot à côté. Boulot d’auteur, hein – si je veux vivre, faut que je facture, donc il faut que je produise de la planche.

Ce territoire est la chasse gardée des majors. Vous auriez dû vous associer à un éditeur certifié…

On a eu un souci pendant trois ans pour négocier les droits numériques avec des éditeurs et les négos ont été gelées il y a quelques mois sans discussion possible. Aussi, ce genre de deal est dangereux à moins d’avoir une armée de juristes, car l’éditeur rachète la marque donc elle ne t’appartient plus. Souviens-toi de Capsule Cosmique amené à Milan d’abord, puis Bayard rachète Milan et ferme la boutique sans que personne n’ait rien à dire. Il fallait donc trouver un moyen de continuer à exercer notre métier. Puis je ne crois pas tellement aux albums numériques tels que les éditeurs les font aujourd’hui, ce pseudo-PDF, ça m’ennuie… Je suis un peu vieux, alors c’est peut-être un problème de génération, mais c’est pas mon truc. Mais surtout, les éditeurs n’ont strictement rien proposé. C’est ça le truc ! On a attendu pendant un moment de voir ce que les éditeurs allaient développer comme système économique, vu que la gratuité à long terme ne peut pas marcher, elle va tuer le secteur.

« Quand je leur ai présenté le projet, j’ai demandé aux auteurs de faire un pari. »

Quels sont vos armes et moyens d’action ?

Eh bien je suis particulièrement friand du format court, c’est-à-dire strips et cartoons, ou histoires très courtes. L’humour efficace, tu vas à l’essentiel. Parce qu’en France la presse n’a jamais soutenu ce format, contrairement aux États-Unis par exemple. Or je trouve que c’est un format unique et spécifique à la bande dessinée. Du récit long existe en film, en roman… Un strip, tu ne peux pas le faire autrement qu’en bande dessinée. En terme de mode de lecture, ce sera proche du blog, une lecture verticale en scrollant. C’est un fondamental du Web et les strips marchent très bien comme ça. Mais quant tu arrives sur le site, tu as le sommaire du numéro en cours avec une douzaine de projets changeant chaque semaine.

Votre propagande encourage donc l’achat du numéro.

Oui, le concept c’est ça. Tu peux racheter d’anciens numéros pour retrouver un auteur en particulier (il y a une liste de participations) mais tu achètes un numéro, pas un strip en particulier, ni un auteur. Et donc tu acquiers les douze strips de ce numéro, définitivement. Après, il y a un tarif faible (1,50 €) qui est dégressif. Et les deux premiers numéros sont entièrement gratuits et le resteront.

Revenons au business model. Quels sont vos moyens ?

Quand je leur ai présenté le projet, j’ai demandé aux auteurs de faire un pari. La répartition des droits sera meilleure qu’entre un éditeur et un auteur sur papier : c’est plus de l’ordre du 50/50. Dès le premier abonné, ils touchent ! S’il n’y en a qu’un, ils ne touchent pas grand chose, mais il n’y a pas de plafond. C’est au prorata du nombre d’abonnés et achats de numéro, pas du trafic Web !

Jusqu’où projetez-vous d’aller ? Jusqu’à l’édition, ou bien laisserez-vous un auteur porter ses planches chez un éditeur ?

Les auteurs sont libres d’aller où ils veulent. Ça, c’est important. Si on a les moyens de les éditer, on pourra le faire, mais eux feront ce qu’ils veulent. Le contenu leur appartient. On souhaite développer une sorte de contrat de « droits numériques non exclusifs ». L’auteur ne peut simplement pas demander le retrait de planches du site, puisque les numéros sont déjà possédés par nos abonnés. La grande nouveauté c’est d’avoir une avance dans les discussions avec l’éditeur concernant le numérique, pour une fois. J’ai moi-même un projet sur Mauvais Esprit qui est signé chez Delcourt et j’ai déjà réglé avec eux le droit de diffusion numérique…

La vidéo se fige sur l’ultime sourire de James qui, le temps qu’on rallume les lumières et qu’on coupe le projecteur, finit par ressembler à une grimace moqueuse. Que rajouter, messieurs ? Que Professeur Cyclope a, lui, annoncé avoir choisi un modèle freemium, soit gratuit avec une partie payante privée, alors que La Revue Dessinée passera par la vente au numéro (trimestriel)  via une application iPad et un recueil imprimé annuel. Que cette dernière pourrait bien avoir conclu un partenariat avec une radio nationale pour vraiment se rapprocher du journalisme sur le terrain. Il va sans dire que cette fronde pourrait s’étendre et gagner d’autres secteurs de la presse que la seule BD. Suivez mon regard…

Quant au contenu, tous ceux qui ont déjà pris le temps de vérifier à deux reprises que leur bureau était safe avant de cliquer pour lire l’horrible blog de Terreur Graphique, les élucubrations de Pochep ou les vilénies de Thibault Soulcié, sont sans doute déjà abonnés. De même que les anciens lecteurs du soap en BD quotidien qu’était Les Autres Gens.
Non, ce que nous pouvons craindre désormais, c’est que les derniers lecteurs de Fluide soient contaminés également, entraînant avec eux d’anciens lecteurs et leur progéniture comme le firent les acheteurs de Hara Kiri en abonnant leurs mômes à Grodada à l’époque, ou les lecteurs de Pilote qui suivirent Moebius chez Métal Hurlant dont on connaît le succès et l’importance dans l’histoire de la BD. L’heure est grave, vous dis-je.

www.mauvaisesprit.com
www.larevuedessinee.fr

www.professeurcyclope.fr


[1]” Le casting complet : Guillaume Guerse, Terreur Graphique, Pascal Jousselin, Joël Legars, Florence Dupré-Latour, Fabcaro, Fabrice Erre, Pluttark (enfin Rudy Spiessert comme tu veux, mais sous la signature Pluttark), Boris et moi, Guillaume Bouzard, Thierry Martin, Emmanuel Reuzé, Nicolas Poupon, B-Gnet, Soulcié, Nicolas Pinet, Pochep, Marc Dubuisson et Jérôme Anfré.”

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.