Un titre mystérieux, un joli rythme et une signature qui ne pouvait me laisser indifférente. Camille de Toledo, guide spirituel du début de la fin d’adolescence, vient de sortir "Oublier, trahir, puis disparaître". Comme la version papier de Gonzaï, le livre de Toledo part sur une énigme pop : qui a été choisi pour incarner la paix à Mostar (Bosnie-Herzégovine) ? BRUCE LEE.

Après consultation de ses habitants, la ville de Mostar a érigé une statue du maître ès arts martiaux comme allégorie de la paix. Chaque endroit connait un moment qui amène une frange de la population à s’élever contre une politique culturelle qui dérape. Paris a ses colonnes de Buren, Mostar a(vait) sa statue de Bruce Lee, première pierre de l’Europe nouvelle.

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Dans Oublier, trahir, puis disparaître, il y a de la prose déguisée en vers libre, il y a aussi un père et son fils (un vieillard et un enfant), un train et des personnages secondaires fantasmagoriques. Les figures symboliques succédant aux références réelles, cher Camille, j’ai perdu pied. Trop habituée à la culture fast food — ces créations immédiates dont il ne reste pas grand-chose lorsqu’on les a terminées — j’ai eu envie de jeter l’éponge et de m’excuser de ne pas parvenir là où mon idole voulait me mener.

Certes, avec Archimondain Jolipunk, son premier essai, Camille ne m’avait pas habituée à la facilité. Je savais qu’il était de ces auteurs à accoucher de livres-qui-font-chier — ceux qu’il faut reprendre à plusieurs reprises au risque de prendre du retard dans le visionnage de la série du moment. J’ai alors pensé à ces contacts Facebook, ceux que l’on ne prend pas la peine de qualifier d’amis, qui colonisent notre fil d’actualité en usant et abusant du copier/coller de paragraphes impénétrables. Qui a envie de se sentir plus con qu’un petit paon ? Aussi extraordinaires qu’en soient les idées, le parti-pris de ne pas rendre son propos accessible me paraît condamnable. C’est pour cette raison qu’un jour, chers contacts, je vous ferai disparaître de ma timeline. Mais parce que Facebook et la littérature n’ont en commun que le fait de mettre les égos en mouvement, il y a souvent mille bonnes raisons de ne pas lâcher un livre-qui-fait-chier. La mienne est qu’à la différence des paons Facebook, je suis prête à faire des efforts pour suivre Toledo. Parce que j’ai l’intuition qu’il pourrait, un jour, me faire renoncer au cynisme.

Oublier, trahir, puis disparaîtreCamille m’apprend qu’aujourd’hui il méprise l’immobilisme alors qu’il dénonçait l’aire du flux dans Archimondain Jolipunk. Toledo a grandi, il est devenu un vieillard et la mort empreigne son texte. Il s’interroge : Comment relier deux siècles ? Quoi transmettre  et comment ? Que faire de nos morts ? Oublier, trahir, puis disparaître, ne pousse pas à la rigolade, tout au plus m’aura-t-il vu esquisser un ou deux sourires.

« (…) je n’ai pas de grief, a priori, contre la culture. Je persiste à penser qu’il est bon dans certaines conditions, d’apprendre, de lire, de s’éduquer. Mais lorsque la culture se met à ce point à justifier n’importe quoi, en légitimant, entre autres, l’impensable d’une sculpture de Bruce Lee à Mostar, je dis qu’il est temps de célébrer l’ignorance. »

L’idole peut s’appeler Bruce Lee, elle peut s’appeler Camille de Toledo. J’ai déjà évoqué ma rupture avec Tori Amos mais je ne suis pas prête à me séparer de tous ceux qui m’ont construite. Alors bien sûr, sentir que son idole prend de la distance, c’est un coup dur. C’est aussi dans l’ordre des choses. Le jour où vous lui tapez dans le dos, le charme est rompu. Ainsi, cher Camille, si je dois lutter pour vous suivre — et tant que j’aurai besoin d’une idole — tout sera pour le mieux.

Camille de Toledo // Oublier, trahir, puis disparaître // Seuil

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