Il y a des rites initiatiques à côté desquels une jeune fille ne peut pas ne pas passer : renoncer à épouser, renoncer à danser un jour le ballet de

Il y a des rites initiatiques à côté desquels une jeune fille ne peut pas ne pas passer : renoncer à épouser, renoncer à danser un jour le ballet de Casse Noisette sur la scène de l’Opéra Bastille, renoncer à son premier amour … et renoncer à acheter le dernier Tori Amos parce que là, plus de doute, c’est la fin.

Pour être tout-à-fait exacte, ça fait quatre albums que c’est la fin. Seulement Abnormally Attracted to Sin, le dixième album studio de l’américaine me donne la force de le crier haut et fort : Tori Amos nous sert de la soupe et, comble de la trahison, elle a laissé son sex-appeal chez son médecin esthétique.

Je ne m’y fais pas. Comment celle qui a été pour moi à la fois guide spirituel et fantasme saphique absolu a pu passer du statut de songwritteuse inspirée à celui de poupée de cire figée?

Esprit retors, mes soupçons se portent sur un phénomène naturel à la dangerosité tue: la maternité et la vie de famille lénifiante trop souvent associée. Tori Amos est de ces artistes immensément doués pour sublimer la douleur mais qui, une fois un semblant de sérénité retrouvé (ou la maturité acquise ? -j’en frissonne-), tombent dans la mièvrerie la plus abyssale.

Reprenons… Quelque part entre 95 et 96, à l’heure où je sortais de l’influence d’Ariel la petite sirène et bien que mes parents m’aient préservée du phénomène Mylène Farmer, j’avais découvert, fascinée, Tori Amos :  Tori Amos et son regard de biche égarée, Tori Amos et sa chevelure incandescente, Tori Amos et sa divine bouche à pipes, Tori Amos et ses constantes simulations de masturbation sur ses tabourets de piano…

Du haut de mes 12 ans, remplie par la mélancolie dont souffrirait n’importe quelle gamine qui a eu un peu trop de temps libre pour l’introspection, j’étais la cible privilégiée des balades torturées de cette fille balançant négligemment entre l’enfant et la putain. Bienvenue dans l’âge ingrat.

Myra Ellen Amos est la fille d’un pasteur de l’Eglise Méthodiste, capable de sublimer avec  une grâce inouïe son rapport complexe à la religion (elle appartient à la même Eglise que Georges Walker Bush) et plus précisément à cette idée de péché originel inextricablement liée à la condition féminine. Tori Amos a vécu un viol, plusieurs fausses couches et a réussi l’espace de quelques albums à transcender la douleur par de puissantes et tortueuses mélodies piano/voix. Nous sommes au début des années 90 et le succès de Little Earthquakes puis de Under the Pink coïncide avec les heures  les plus inspirées de l’artiste qui s’offre le luxe de coopérer (et accessoirement  de coucher) avec Trent Reznor.

Boys For Pele et To the Choirgirl Hotel enrichissent l’univers musical de l’idole des jeunes filles en fleur écorchées, oscillant entre le mauvais goût et le sublime : le remix de Professional Widow par Armand Van Elden devient  un hymne dance international qui trouve un écho distordu dans le merveilleux et entêtant Raspberry Swirl sur lequel j’aurais pu passer des soirées entières à danser seule dans ma chambre.


En 1999, j’ai 15 ans et  je suis enchantée de trouver To Venus and back à-peine-sorti-déjà-bradé dans le bac musique des Galeries Lafayette. Cet album marque le début de la collaboration de Tori avec Mark Hawley, producteur et futur géniteur de son enfant. Etrangement, la sensualité cède le pas aux arrangements electro et la distance commence à se creuser. Deux ans et un enfant plus tard, en manque d’inspiration flagrant, Mrs Amos entame sa déchéance schizophrénique avec Strange Little Girls, album de reprises inégal sur lequel même le travail de Cindy Sherman, génialissime photographe pourtant experte és distorsion de personnalité, semble ininspiré et insipide.

La rupture s’est confirmée lorsqu’un jour de février 2005, affairée à choisir entre épinards hachés ou épinards en branches au milieu du rayon « conserves » de mon supermarché,  j’ai entendu sur les ondes de Radio Monop’ l’immonde Sleeps With Butterflies, extrait de l’album The Beekeeper. Tori (ou peut-être l’un de ses avatars) avait cédé  à la guimauve, poussant le mauvais goût jusqu’à choisir le morceau le plus sirupeux de l’album comme premier single.

Après avoir continué ses pérégrinations schizophréniques sur Scarlet’s Walk et American Doll Posse, album easy listening faisant la part belle aux guitares rock fadasses, Mrs Amos enfonce aujourd’hui le clou avec Abnormally Attracted To Sin lancé par un Welcome to England à l’image de l’album: déjà entendu et franchement pénible.

Regarder 4 minutes durant celle qui a été la femme de votre vie déambuler hagarde (faute d’être inspirée), les traits crispés par un abus de botox… c’est long, très long. Tori Amos, vidée de ton âme, tes envolées suraigües et ta prononciation improbable ne font plus recette.

Plus de doute possible, Tori et moi sommes sorties de l’adolescence. Le divorce est consommé.

http://www.myspace.com/toriamos

(En concert le 3 octobre prochain au Palais des Congrès de Paris.)



15 commentaires

  1. Enfin je découvre cet article et l’horrible morceau clipé qui l’accompagne. Que dire ? J’aurais écris la même chose, à cette différence que j’étais un poil plus vieux quand j’ai découvert Tori Amos et que je suis pas une nana. Comme quoi dans les héros/avatars ce n’est pas forcément l’entrejambe qui prime ! J’ai l’impression que Tori Amos a suivi un peu la même évolution que sa consoeur Alanis, qu’elle s’est Mariah Careytisé, mais quand même moins rapidement qu’Alanis.

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