Lily Allen disait qu'à l'écoute de Wagner on a envie d'envahir la Sologne. La pauvresse n'a rien compris. C'est pourtant simple, depuis le prélude de Tristan & Isolde, aucun Wagner (et ils sont nombreux) n'avait cultivé autant de majesté et de solennité dans un même morceau de vinyle. Rira bien qui Walkyrira le dernier, avec son premier album, "Forty Eight Hours", Wagner quitte la place du mort pendant que Yan se fait un prénom. Rencontre avec un Wagner sans utiliser de ouija.

Est-ce par nostalgie de l’indigestion dominicale face à ce défricheur hors-pair que fût Pascal Sevran, que la France donne à nouveau une chance aux chansons ? Non. Selon une étude récente, « plus de la moitié des Français se déclarent en effet prêts à payer plus cher un produit fabriqué en France« . La belle aubaine, le Français veut du made in France, inventons-lui la résurrection d’une scène pop locale qui n’a jamais passé l’arme à gauche. Ça s’appelle « Éducation Française » et ça sort le 15 octobre chez Columbia, entreprise au combien réputée pour sa valorisation du patrimoine français.

Pourquoi parler de ça ? Parce que le poujadisme ambiant et l’intention louable de vouloir défendre le petit commerce de nos terroirs n’éclipsent pas une sélection orpheline d’idées fortes. À croire que l’entrée d’Éducation Française se fait comme à la porte du Macumba club : sans que l’on en comprenne les critères. Je ne dis pas ici qu’il s’agit d’une compilation de cagoles, entendons-nous bien. Au premier rang, on trouve même des bons élèves (type Lescop ou Caandides) mais, le tracklisting n’étant franchement pas un collier de perles, on se dit que les absents n’ont pas toujours tort. Parmi eux Wagner, que l’on pousse à l’école buissonnière tandis qu’il ne manque ni d’éducation lorsqu’il se met à table, ni de noblesse française dans le sang quand il invite Daho à revivre l’époque Rose Bonbon (et inversement). Chose qui fera de lui un des « nouveaux jeunes gens modernes » de Technikart. « J’ai beaucoup aimé l’article et j’ai adoré la façon dont ça s’est déroulé. Par contre, le fait que ça s’ancre dans une scène, une sorte de dossier, moi j’ai rien contre, mais si on me demandait de qui je me sens proche, je ne répondrais pas ces gens-là. Surtout avec les groupes mentionnés, je pense que si on parlait musique, on n’aurait pas grand chose en commun. À mon sens, c’est plus une lubie journalistique, ou peut-être de la fainéantise, mais c’est quelque chose qui me casse les pieds. Déjà on se réfère à un âge d’or, une micro-période à laquelle le terme ne voulait déjà pas dire grand chose, mais c’est plus de la formule qu’autre chose. C’étaient pas des journalistes mais des publicitaires qui sortaient ces formules-là… Donc je me sens proche de quelques groupes, mais pas d’une scène. Une ‘scène’, il y en a une dans la techno, ça c’est sûr, du fait que les mecs se côtoient sans arrêt, là il y a une vraie camaraderie. Je pense à Arnaud  [Rebotini] par exemple, qui connaît tous les mecs qui font de la techno. Il y a un esprit de scène qui a du sens parce qu’ils ont quelque chose de commun à défendre. Je pense qu’on peut se rendre compte de ce genre de choses à posteriori, mais se dire ‘on a cinq groupes avec le même synthé et c’est parti‘… Ça ne veut rien dire. Je me contente de faire de la musique de mon côté, sans vraiment m’interroger là-dessus« .

Comme Jean-Jacques, Yan marche seul. C’est un solitaire le Wagner, comme Lorenzo Lamas, sauf qu’il est moins adepte du low kick de ce dernier que du gros kick de Richie Hawtin. C’est peut-être d’ailleurs ce pourquoi il est resté planté à la porte du club Éducation Française : Yan aime la techno. « Ce qui m’a donné envie de faire de la musique, c’est vraiment la techno. Au départ, je ne me voyais pas du tout chanter. À une époque, je honnissais même la pop. Il y a dix ans, je chiais sur les Beatles et sur la pop en générale. En tout cas, c’est vraiment la musique électronique qui m’a mis dedans, faire danser plein de gens, quand j’étais petit c’était le fantasme.«  Rien d’étonnant donc à retrouver Rebotini à la production de ce « Forty Eight Hours ». Rien d’étonnant non plus à ce que ce premier album soit mieux arrangé qu’une bloggeuse mode. Rebotini qui lui a d’ailleurs « promis bourré » de produire son album et qui a tenu parole avec une certaine sobriété. Le paradoxe Rebotinien ?

OK, une techno parade bat dans le cœur de Yan, mais du coup pourquoi figura-t-il un jour sur une photo de famille des « nouveaux jeunes gens modernes » ? Taxi Girl mixait-il au Berghain ? Non mais c’est gentil de poser la question. Disons-le avec élégance : Wagner, c’est pas le fils du facteur. Dans « Forty Eight Hours », le Jacno époque trigonométrie et parallélépipède (Triangle et le cosinus de Rectangle équivalent à la somme des tangentes de « Forty Eight Hours ») est présent à chaque angle. Et puis, au temps jadis, il y a bien des lunes de cela, la vague que les ancêtres appelèrent les  » jeunes gens modernes » intervint après deux chocs pétroliers successifs (73 et 79) qui gangrénèrent la création mondiale. Wagner, lui, se fait connaître avec Recession Song en pleine crise. L’Histoire radote mais ne se répète pas. Comme je dis à mon neveu con comme un lolcat : l’Histoire c’est pas un GIF, Dougie. Wagner n’est pas le revival de ses pères, simplement un fils. Il est aussi un fruit de son époque, donc son « Forty Eight Hours », il en fait un miroir de la politique d’austérité actuelle. Si l’album vous plaît, pensez à envoyer un petit mot à l’adresse suivante :

Mme Angela Merkel
6, rue du Bundestag
Berlin Cedex

La rigueur de Wagner ne vient donc pas d’une éducation militaire et d’années à faire son lit au carré. Tout amoureux de D.A.F. qu’il soit, ses productions de cachots nourries au pain sec et à l’eau, il les a trouvés dans le post-punk. Plastikman et Gang of Four peuvent sembler se mêler comme l’huile et l’eau, Yan a trouvé leur chromosome commun : le minimalisme. Lui appelle ça de la « retenue », un flegme en voie d’extinction en cette période d’hystérie, lui seyant comme un gant de fer sur sa main de velours. « Tu vois, par exemple, dans la techno j’aime pas quand ça crie pour rien. Le Justice et post-Justice c’est tonitruant, les dynamiques sont réduites à rien parce que c’est un mur du son permanent. La techno, c’est des silences, c’est un groove très simple mais les silences font que ça marche. C’est une retenue, ça peut tabasser mais uniquement quand il le faut. Et c’est un vrai défi. »

La retenue ou l’art de la distillation, du raffinement, que Yan manie mieux que l’odieux personnage commercialisant le Label 5. Moi je m’en sers surtout comme after-shave, mais ça me fait une curieuse réputation. Moins qu’à l’époque où je picolais du parfum ; ça me donnait un genre mais ça me faisait surtout marcher sur la tête, je faisais tout à l’envers : les préliminaires après le coït, je dormais au réveil, je mettais les fringues de mon con de neveu (qu’il faut que je rende à son père d’ailleurs) ou, pire, je finissais mes articles par le début. Comme ici. J’arrive pas à rester sobre… Il y a des Sephora partout… Bref, terminons sur le cursus scolaire de Monsieur. « J’ai fait des études d’histoire et je me suis intéressé au clubbing à NYC, donc je me suis mis à lire beaucoup de bios de musiciens. Des mecs qui en un single te révolutionnent la musique, tu en trouves plein. C’est des tas de petits groupes qu’on a oubliés. Et puis la plupart des génies sont des opportunistes.«  L’opportunisme des génies, voilà une notion importante. Car si l’oreille distraite (ou usée) n’y voit que poussière, New Order ou Depeche Mode, le moulin de Yan Wagner tourne pourtant à l’air du temps. Yan est un Pôle Austère en pleine rigueur et son premier album est ce que la gauche a fait de mieux depuis sa prise de fonction. Nous avons fait parvenir le disque à Jean-Luc Mélenchon et nous attendons son retour très bientôt dans nos lignes.

Yan Wagner // « Forty Eight Hours » // Pschent
https://www.facebook.com/yan.wagner.syrup

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8 commentaires

  1. Merci Blandine W,

    Nous autres les De La Motte cultivons l’art du couvre-chef de bon aloi. Et ce, depuis des générations.

    Bisou s’il en est,

    JLDLM

  2. C’est Woody Allen qui a dit que quand il écoutait trop de Wagner, il avait envie d’envahir la pologne et pas Lily Allen 😉
    Bonne interview !!

  3. Certes, mais il ressort de récentes études du CNRS que c’est bel et bien Lilly Allen qui, à l’occasion d’un voyage d’agréement en Corée du nord, aurait fait ce parrallèle burlesque autant que pertinent, entre l’écoute de wagner et la sologne.

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