« Laisseriez-vous votre fille épouser un Rolling Stone ? » L’accroche marketing lancée par André Vieux Jambon dans l’Angleterre des sixties prend un tout autre sens à la lecture des récits retraçant la vie d’épouses de rock stars, réunis dans le dernier livre de Pierre Mikaïloff. Épouser un Rolling Stone, selon celles qui ont tenté l’expérience, c’est souvent une mauvaise idée.

Elles s’appelaient Chrissie Shrimpton, Jane Asher, Suze Rotolo, Priscilla Beaulieu, Pattie Boyd, Cynthia Powell, Pamela Courson, Jane Birkin ou Ronnie Bennett. Contrairement à toutes les jeunettes qui rêvaient à leur idole avant de s’endormir, elles ont eu le privilège (tout relatif) d’en être les compagnes ou les épouses. Desperate Rock Wives (titre on ne peut plus évocateur) se penche sur la vie de ces femmes qui ont partagé la vie d’un – ou parfois de plusieurs – musiciens célèbres.

Le concept est séduisant et a le mérite d’être inédit. Il n’est pas ici question de groupies – à l’exception de Bebe Buell, qui se démerda pour être dans le même temps la mère de la fille de Steven Tyler et la régulière du pauvre Todd Rundgren, qui crut pendant des années être le géniteur de la petite Liv. Les groupies, on nous en a suffisamment rebattu les oreilles et, dans l’ensemble, elles furent plus chanceuses que les épouses légitimes (OK, Pamela Des Barres est bien émouvante lorsqu’elle nous raconte les jours entiers qu’elle a passés à pleurer à côté du téléphone en espérant que Jimmy Page l’appelle ; mais à côté d’une Ronnie Spector enfermée dans son manoir avec interdiction de lire les journaux ou même d’appeler sa mère, c’est du pipi de chat).

Sans surprise, Desperate Rock Wives évoque, dans l’ordre chronologique, les mêmes rock stars que tous les autres bouquins sur le rock : Elvis en premier, bien sûr, puis Phil Spector (qu’on peut considérer comme une rock star), Bob Dylan, John Lennon (le chapitre qui lui est consacré est fort logiquement titré « Oh ! Darling », d’après une chanson de McCartney), puis vient Paul McCartney (quand on parle du loup…), ensuite George Harrison (Et Ringo alors ? Rien sur Ringo. Un éternel oublié. Et après, on s’étonne qu’il n’y ait pas plus de vocations de batteur.), Eric Clapton, Brian Jones, Keith Richards, Mick Jagger (il manque un chapitre sur la vie amoureuse de Bill Wyman, qu’il eut pourtant été intéressant de développer), David Bowie. Puis viennent les couples bien de chez nous : Dutronc et Hardy, Gainsbourg et Birkin, Johnny Hallyday et sa brochette de gamines. Retour en Amérique avec Jim Morrison, la fameuse Bebe Buell fricotant avec Steven Tyler tout en vivant avec Todd Rundren, puis ce bon Rod Stewart, Fleetwood Mac et leurs micmacs amoureux, Patti Smith, Sid & Nancy, et même Bob Geldof (incongru ! On apprend toutefois que ce bon Bob, sans doute dévoré par une puissante haine pour l’humanité entière, ne s’est pas contenté de faire chier tout le monde avec son horrible Live Aid ; il a aussi prénommé ses propres filles Fifi Trixibelle, Peaches et Little Pixie). Enfin, sans grande originalité, Kurt Cobain et Courtney Love viennent clore l’ouvrage.

Pas de Kinks ne de Byrds (encore moins de Birds), pas non plus de Led Zep, ce qui est plus surprenant. Ce livre est clairement grand public, tous ses acteurs — et bon nombre de ses anecdotes — sont connus de quiconque s’intéresse, même vaguement, à l’histoire du rock. Cela s’explique en partie par le fait que l’auteur, pour écrire ce livre, a pris comme sources les autobiographies des rock wives elles-mêmes, des biographies de musiciens ou autres livres sur le rock, notamment le Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain. Pas sûr qu’on ait donné des sous à la femme de Dave Davies pour qu’elle rédige ses mémoires… Nous nous contenterons donc des confessions de Priscilla Presley, Ronnie Spector, Marianne Faithfull ou d’une certaine Pattie Boyd, dont l’histoire vaut son pesant de noix de cajou.

« Être amoureux de la femme de son meilleur ami est un premier pas vers la créativité. » Eric Clapton

Si je dis une « certaine » Pattie Boyd, c’est que tout le monde en a, sans le savoir, entendu parler : la chanson Layla d’Eric Clapton, ce tube incontournable qu’on entend jusque dans des pubs pour bagnoles, a été composée pour elle. Avec l’intégralité de l’album sur lequel elle se trouve, « Layla and Other Assorted Love Songs », signé Derek and the Dominos. Elle aurait également inspiré à George Harrison la ballade Something, sur « Abbey Road ». Pattie Boyd, mannequin de son état, rencontre George Harrison sur le tournage du film A Hard Day’s Night, dans lequel elle fait de la figuration. Peu de temps après, la jeune femme devient la cible de fans des Beatles jalouses, qui lui envoient lettres d’insultes et menaces de mort, lui reprochant d’avoir épousé « le plus mignon des Beatles ». Elle est même, une fois, agressée physiquement à la sortie d’un concert. La jeune épouse ne poursuit pas très longtemps sa carrière de mannequin : Harrison lui signifie que la place d’une femme est à la maison, derrière les fourneaux. L’égalité des sexes, les Beatles n’en entendront pas parler avant Yoko Ono, et, s’ils incarnent une certaine rébellion et la libération des mœurs, dans l’intimité leur conception de la famille est aussi rétrograde que celle de leurs parents, voire pire — Lennon par exemple, jaloux et quelque peu porté sur la bouteille, était capable de gifler sa petite amie si fort que sa tête en heurte le mur parce qu’elle avait simplement dansé avec un autre garçon ; ce qui ne l’empêchait nullement de la tromper ouvertement.

Pattie se met donc au tricot et attend, seule avec sa paire de cornes qui rayent le plafond de son manoir, que son époux daigne faire un passage à la maison. Dans le même temps, Eric Clapton fait son apparition dans l’entourage des Harrison. Le bluesman blanc tombe éperdument amoureux de Pattie qui, si elle n’est pas insensible à son charme, n’en est pas moins une bonne épouse, et choisit de rester avec son mari. C’est à cette période que Clapton compose pour elle Layla et les autres scies qui composent le disque de Derek and the Dominos. Il lui envoie des lettres d’amour enflammées, des fleurs, et la menace même de se mettre à l’héroïne si elle ne quitte pas son mari pour lui. Menace qu’il mettra à exécution. Quelques quatre années plus tard, alors que sa vie avec George Harrison est devenue un désastre (l’ex-Beatle convie régulièrement ses maîtresses à passer quelques jours dans la maison du couple) et que Clapton persiste à lui faire la cour, Pattie finit par céder et s’en va vivre avec lui. Fausse bonne idée : Clapton, qui s’est débarrassé de son addiction à l’héroïne pour mieux s’adonner à la picole (il est perpétuellement saoul ; chaque soir il se prépare une pinte de brandy qu’il pose sur sa table de chevet, au cas où il aurait une petite soif pendant la nuit ; sinon, il la vide au petit matin — un garçon prévoyant), lui fait vivre l’enfer. Maladivement jaloux, il l’empêche même de voir sa famille, et pique une crise si elle se risque à passer un coup de fil à sa mère. La femme dont il a été désespérément amoureux des années durant, une fois qu’elle lui appartient, ne semble plus avoir beaucoup d’intérêt. Il déclare d’ailleurs qu’« être amoureux de la femme de son meilleur ami est un premier pas vers la créativité ». Pour lui comme pour bon nombre de musiciens, l’amour n’est beau que s’il est impossible, ou perdu. Lorsque l’objet de sa passion habite sous son toit et fait la cuisine, il perd son goût d’absolu.

Comme George, il la trompe ouvertement. Il invitera, lui aussi, ses maîtresses à séjourner à la maison et, lorsque Pattie lui demande pourquoi il lui fait subir cela, il lui répond : « Parce que je suis amoureux de cette fille, alors laisse-nous tranquille. Va te faire foutre. » Quand l’une de ses maîtresses tombe enceinte et donne le jour à un fils, Clapton va jusqu’à proposer à Pattie Boyd de garder l’enfant et de l’élever comme si c’était le leur. Pour elle, c’est la goutte qui fait déborder le vase — un vase vachement grand tout de même — et elle se décide enfin à demander le divorce. Malgré les bouquets de fleurs et autres lettres d’amour du guitariste, elle ne cèdera pas. Mais celle qui fut l’un des plus grands top-models des sixties est devenue alcoolique, sa silhouette s’est salement alourdie. Et sa vie de femme semble bien loin derrière elle.

Ex-femme des sixties

Nombre d’épouses de musiciens ont eu un parcours, sinon similaire, du moins bien triste. Dans les sixties, à l’époque où l’égalité des sexes n’était pas un concept très en vogue, où la pilule était peu accessible et où l’on se devait d’épouser sa petite amie si on l’avait mise en cloque, beaucoup de musiciens se marièrent en traînant les pieds. George Harrison et Eric Clapton sont loin de faire figure d’exception quant à la façon dont ils traitèrent leur compagne. Elles sont nombreuses, belles, souvent artistes, chanteuses, mannequins, actrices ou peintres, à avoir renoncé à leur carrière pour satisfaire les désirs égoïstes d’un musicien défoncé, jaloux, infidèle et néanmoins possessif, et à avoir gâché leur vie. Ronnie Spector, pour ne citer qu’elle, a vécu bien pire que Pattie Boyd, enfermée dans le manoir de ce psychopathe notoire de Phil, n’ayant ni le droit de sortir de chez elle, ni celui de lire les journaux (il lui est souvent arrivé de n’apprendre des événements majeurs de l’actualité plusieurs semaines plus tard). Sans parler de cette malheureuse serveuse qui a un soir accepté d’accompagner l’inventeur du wall of sound dans son manoir, et en est ressortie les pieds devant.

Comment un homme assez sensible pour écrire des chansons magnifiques comme River Deep – Mountain High, ou encore Girl ou In My Life (là je cause de Lennon), ces perles plus belles que l’amour lui-même, peut se révéler à ce point ignoble avec sa propre femme ? L’amour, pour ces compositeurs de génie, n’est-il viable que lorsqu’il est sublimé ?
Pas mieux au pays du vin rouge et des droits de l’homme : la malheureuse Françoise Hardy a passé des décennies à attendre, seule, que son Jacques Dutronc daigne passer la voir au domicile conjugal, plus intéressé qu’il était par la pratique du lever de coude en compagnie de sa bande de potes. Jane Birkin ne fut pas beaucoup plus chanceuse, emménageant dans un appartement couvert de photos de Brigitte Bardot et passant après l’amoureuse des animaux pour enregistrer Je t’aime, moi non plus. Pire, elle dut subir les frasques d’un alcoolo notoire, ingérable, qui, bien qu’indéniablement amoureux, fit voir à sa compagne des vertes et des pas mûres.

« Rumours », l’album de l’Enfer

Dans un autre registre, il y a l’invraisemblable cas Fleetwood Mac, et notamment l’enregistrement de « Rumours » qui nécessiterait un livre à lui tout seul — un tel ouvrage existe d’ailleurs, en anglais, sous le titre Making Rumours : the inside story of the classic Fleetwood Mac album. Pour vous la faire courte, deux couples (John McVie, bassiste, et Christine McVie, pianiste, chanteuse, auteure et compositrice d’un côté, et de l’autre Lindsay Buckingham, guitariste, chanteur et compositeur, et Stevie Nicks, chanteuse et elle aussi auteure compositrice — ça va, vous suivez ?) viennent de se séparer quand ils entament l’enregistrement de ce qui deviendra l’album le plus vendu des années 70. Ajoutez à cela que le batteur Mick Fleetwood découvre que sa femme, qui n’est autre que Jenny Boyd (la sœur de la malheureuse Pattie évoquée plus haut), le trompe. Au cours de la tournée suivante, il aura une brève aventure avec Stevie Nicks. Christine McVie, après avoir quitté son mari, jette son dévolu sur l’éclairagiste du groupe. Et par-dessus tout cela, des litres d’alcool et des tonnes de coke (John McVie est alcoolique, Christine, de son propre aveu, descend chaque matin un magnum de Dom Pérignon « juste pour se sentir normale », le magazine Uncut estime que les dépenses de Mick Fleetwood en cocaïne s’élèveraient à 8 millions de dollars, et Stevie se met de telles quantités de poudre dans le nez qu’elle en aura les parois nasales détruites — les années 70 en Californie, quoi). L’album « Rumours » est un concentré du cauchemar qu’ont vécu les Mac à ce moment-là. Comme presque tous les membres du groupe composent, chacun y va de sa chanson sur la rupture, balance des horreurs à son ex ou lui dit combien il l’aime et souffre, par chanson interposée. Je n’ose pas imaginer la tête qu’a dû faire le bassiste récemment éconduit en découvrant You make loving fun, chanson dans laquelle son ex-femme parle de son nouvel amoureux. Un album étrange et, quoi qu’on en dise, vraiment créatif et d’une rare intensité.

Si Desperate Rock Wives regorge de ces histoires passionnantes, d’autres chapitres laissent franchement à désirer, par exemple ceux consacrés aux Stones ou à notre Johnny national, qui ne sont qu’une énumération mécanique de faits et de conquêtes amoureuses. D’un seul coup, on n’est plus dans un livre consacré aux femmes de rockers, mais aux rockers eux-mêmes et à leurs tableaux de chasse.

D’autres chapitres sont carrément hors sujet, comme celui sur Sid & Nancy (mais j’imagine qu’un meurtre, même rabâché des centaines de fois, fait toujours vendre du papier) ou celui sur Patti Smith, qui n’est pas une rock wive car bien plus célèbre que son mari Fred « Sonic » Smith, l’ancien guitariste du MC5, qui ne faisait d’ailleurs plus de musique à cette époque. En outre, on regrette les jugements portés par l’auteur sur l’état de décrépitude et le physique de Fred Smith, jugements qui n’ont rien à faire là. Pas plus que ceux qu’il nous impose sur Courtney Love (sa « crasse grunge » et son « make-up de pouffe »), sur les prostituées d’Amsterdam (« de la viande humaine en porte-jarretelles », sympathique pour ces dames) sur le « manque d’aptitudes pour la musique » de Linda McCartney (ne pourrait-on pas en juger par nous-même ?) ou l’ultime album de John Lennon, « Double Fantasy », « malheureusement entrecoupé de chansons de Yoko ». Yoko Ono dont l’auteur ne cesse de marteler qu’elle est « peu douée pour la musique » et, globalement, une bonne femme insupportable (à ce stade, on n’appelle même plus ça enfoncer une porte ouverte). À se demander si l’auteur est tellement plus féministe que les rock stars dont il nous parle.

Pierre Mikaïloff // Desperate Rock Wives // Fetjaine

3 commentaires

  1. Très chouette article ( et les commentaires personnels entre parenthèses apportent toute la distance appropriée). J’ai vachement aimé. En fait, je me demande si je ne vais pas acheter le bouquin de Pierre Mikailoff, moi…

  2. C’est un très bel article. Je voudrais simplement revenir sur certains points qui me paraissent appeler un contre-éclairage. Tout d’abord, la phrase attribuée à Eric Clapton est de moi. Le pauvre Eric a le cerveau trop cramé pour faire des phrases (il arrive déjà à peine à jouer de la guitare…) Concernant la présence de Patti Smith dans ces pages, je rappelle dans l’introduction que les rock wives mènent parfois une carrière, parallèlement à celle de leur rock husband, c’est son cas (même si elle mettra la sienne entre parenthèse pendant près de dix afin de fabriquer des bébés). Ai-je eu la dent dure avec Fred « Sonic » Smith ? Hélas, je ne crois pas… Dans les années 1980, rongé par l’alcool, croyez-moi, il est loin de ressembler au flamboyant guitar hero qu’on voit sur les photos du MC5. Quant à Linda… je lui reconnais un talent certain de photographe, mais que n’a-t-elle continué dans cette voie ! Cela nous aurait épargné bien des arrangements de synthé indigestes et bien des chœurs niais, déposés ici et là sur les albums de son époux. Terminons avec le cas « Yoko », une femme avisée, qui s’est toujours entourée de l’homme capable de faire avancer sa carrière. Avec John, elle a indéniablement décroché le pompon, et on ne peut qu’être admiratif de l’acharnement et de l’imagination déployés pour arriver à ses fins. Si rappeler ces quelques vérités relève de la misogynie, je n’y comprends plus rien… D’autant qu’à l’inverse, je souligne l’importance d’une Angie Bowie ou d’une Suze Rotolo dans la carrière de leur boy-friend/ husband.

  3. Le “pauvre Todd Rundgren” a toujours su que Liv Tyler n’était pas sa fille… Il a juste accepté, à la demande de Bebe Buell, de jouer le rôle du père, ce dont aurait été incapable le géniteur, trop occupé qu’il était à se fourrer le nez à la poudre et le bras aux seringues…

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