Il y a onze ans, près des rives du Saint-Laurent, dans une galaxie très lointaine des parcs musicaux gaulois, un homme a eu la lumineuse idée d'imaginer un festival en plein Montréal. Grâce aux nombreuses salles, bars et églises à disposition, il a programmé des gangs de Québécois énervés en tabarnak avant de réunir la fine fleur indie.

Ensuite, après avoir posé les bases de Pop Montréal, l’homme mystère s’est permis d’agrémenter les régalades d’un Puce Pop, Film Pop, Art Pop et même Kids Pop… Pour un Français exilé et blasé des soirées parisiennes, il fallait voir ça de plus près, de l’intérieur, par la porte très lucrative du bénévolat. Quitte à se découvrir sous un autre jour à la fin de cinq nuits de nouba.

Épaisseur

Epais comme une poutine, le catalogue de Pop Montréal broie les dorsaux. Une chose est claire, malgré mon appétit gargantuesque, il me sera impossible de dévorer toutes ces alléchantes festivités (SUUNS, Grimes, Besnard Lakes, DIIV, The Soft Moon…). Ceci dit, le « all acces » comporte son revers au poignet : imaginons par exemple qu’à l’aube des années 2000 un mélomane découvre l’existence d’un site de vidéos en ligne. La réserve serait immense comme une rivière prête à déborder. Or, au fil des écoutes, l’esprit de l’humanoïde tend à se dérègler : son impatience à assécher l’illimité ajoutée à l’exercice d’un zapping quotidien finit même par provoquer quelques bugs dans son occiput. Conséquence : le gourmand pécheur ne prête plus l’oreille et finit par zapper au gré de ses errances connectées. C’est l’exact danger qui guette votre serviteur rendu dingo par la posologie de son agenda Pop. Car, vous l’aurez compris, Pop Montréal ce n’est pas vraiment le champ haute couture de Saint-Cloud ; adieu Placebo, Foster the People et tout le toutim, à moi pas moins de cent concerts qui se tirent la bourre chaque soir, au chaud, entre quatre murs.

Pas le temps de niaiser

Alors qu’il donne un concert le surlendemain, Bertrand Burgalat est invité à jaser de sa petite entreprise. Avec mes chums bénévoles, on reçoit l’ordre de grossir les rangs de l’auditoire. Si je compte bien, on est désormais neuf pélosses dans la salle. Concept frauduleux : on présente l’animateur mais pas l’ovni français. Erreur fatale: le vioque journaliste va dévoiler d’inquiétantes failles dans l’entretien qu’il semble poursuivre en se caressant la nouille. Un dinosaure de journaleux qui, plus tard, se vantera même de sa pro-activité alors qu’il a le profil de la pire espèce. Parenthèse close, l’autre B.B. (le troisième ? je sais plus) expose ses influences, ses pérégrinations et son parcours tricatelien jusqu’à ce que votre serviteur, le cerveau rongé, les mains moites, la glotte serrée, bouscule le monologue en évoquant l’épineuse question de l’impraticable paysage musical français d’alors. À l’instar d’un bon polar et entre deux soupirs fatigués de Burgalat, il sera question de hautes trahisons, mafias labellisées mais aussi de belles amitiés souterraines. Conclusion : Tricatel restera comme l’anomalie la plus pertinente dans le paysage de la Vieille France sonique de ces derniers années. Et Burgalat, un ovni pop plutôt humble pour toute l’inspiration qu’il trimballe.

Bénévolat oblige, après un premier shift à devoir supporter (et déchiffrer) du hip-hop franco-ricain amateur mais surtout halluciner devant un rappeur chicano portant les pompes futuristes (et clignotantes) de Marty McFly, les festivités commenceront le lendemain.

L’aventure s’ouvre avec Dirty Three à la Fédération ukrainienne. Avant de pénétrer la bâtisse, on croit à une blague, mais faut croire qu’en Amérique, l’Ukraine ne se résume pas uniquement à des rangs de blondes sur le périph’ parisien. Bref, c’est au cœur d’une chaleur torride que les trois sales déboulent sous les acclamations de gentils hipsters. Vu de moitié, le show est comparable à une visite au musée scandée par les errances beat d’un guide frappadingue (Warren Ellis, le barbu de Grinderman). Les longues galeries arpentées m’apparaissent longues et sans issue. Les tableaux, appelons-les fresques, aux lignes de fuite tracées par un violon en roule libre, ne m’inspirent aucune sorte de magnétisme. Bref, à l’exception d’une toile assez épique, tout laisse penser que ce musée ne demeurera qu’une bonne vieille institution bouffée par sa complaisance indé. Où est la sortie ?
Je réembarque mon bike que je gare devant le Divan Orange où s’apprête à jouer PS, I Love You, le groupe, pas le proto-film. From Kingston, Canada, le duo PS, I Love You brouille les pistes contemporaines en ne s’interdisant rien. La voix étranglée rappelle les grands malades du rock, la vibration, entre martèlements primaires et saillies bourdonnantes, produit un bain noisy-pop plus qu’écoutable ! Jusqu’au larsen final, l’obèse chanteur au physique de bûcheron va cracher sa bile et suer par tous les pores son statut de nouveau Jay Reatard au physique ingrat. Belle fessée au carrefour de Frank Black et des Buzzcocks, mais pas le temps de niaiser, j’embarque de nouveau pour aller mesurer ma cardio au rappeur Ill Bill.

Là, grosse fouille à l’entrée. Je m’inquiète auprès du gorille lorsque ses mains s’aventurent en terrain olé olé. La réponse est cash : « T’es à un show de hip-hop, man ! » En Amérique, surtout. Croisant les doigts pour qu’un gun fight ne soit pas au programme de la soirée, je tente de me conformer à la bad attitude ambiante et self-control (pour pas longtemps) le ressac de houblon qui s’agite en mon estomac. MC pigiste au sein du crew horrorcore Jedi Mind Tricks, Ill Bill est connu pour poser un flow ultra bourrin sur des instrus à l’enflure symphonique digne de la Grosse Pomme. Mieux torché que le dubstep crevé d’A$ap Rocky, son rap belliqueux se tient parfaitement entre les clous old school et tabasse avec force les gens de la haute. En point d’orgue d’un show massif et à la requête du MC qu’il-serait-proprement-malade-de-contredire, une marée de majeurs finira par se tendre dans la nuit déchirée. C’est désormais l’heure de prêcher l’after avec Peaches à l’Église Pop.

Peaches et Jesus Christ Superstar

Incrustée de huit implants mammaires, la reine désormais imberbe Peaches pénètre sous les feux en diva argentée et culotte de mère-grand. Heure tardive oblige, c’est la cervelle imbibée d’IPA que je crois percevoir les harmonies vocales d’un titre de « Dark Side of the Moon ». Câlisse, Peaches fume du Floyd maintenant ? En vérité,  je réalise rapidement que Peaches mérite mieux qu’un statut de folledingue à l’élan phallique. Après avoir sabré le champagne et fendu ses beats d’acier, la Canadienne révélera une autre paire d’organes lors d’un a capella lustré comme les pompes d’un VRP puant le pastis. En dessert, la « toune » masquée Free Pussy Riot finira par faire mouiller toutes les culottes proto-contestataires. Au Québec, on appelle ça faire la job. Ma job à moi consistera à jouer au funambule cycliste sur le bitume gelé de la métropole québécoise.
Le lendemain, un secret show est annoncé. Impossible de savoir si l’énigme de concert aura de l’allure, mais l’alliance Peaches + Chily Gonzales provoque d’une bouche jusqu’à mon oreille quelques sueurs froides. Car si la veille j’ai fièrement biberonné les contours de la première, le second, pianiste dingo de profession, m’est à cette heure quasi inconnu. Honte à moi, il s’avère que le virtuose des blanches et noires est aujourd’hui aussi tendance qu’un amuse-foutage-de-gueule XX ou un bon gueuleton à base de graines de sésame. Quand les deux énergumènes entrent en scène, Gonzalez tapote discrètement son énorme iPad tandis que la reine des pêches se tient face à moi comme d’autres mongols devant un jury de télé-crochet. Mais ce radio-crochet-là s’avère moins putassier qu’à l’accoutumée. Je ne sais si c’est l’influence du Floyd roulé plus haut, mais Peaches a imaginé une sorte d’opéra rock à la croisée du Rocky Horror Picture Show et de « Ziggy Stardust ». Elle y interprète une Marie-Madeleine futuriste qui voudrait pécho Jesus, Judas et toute la clique d’apôtres. Méchamment drôle, ironique et contemporain, le show tiendra en haleine même au-delà de l’entracte. Et jusqu’au bout, la performeuse Marie Peaches, pas vierge pour un sou, ne fera jamais sa prude.

Les gainsboros

Immense tour de Babel, la plurilinguistique cité de Montréal impose des retours au bercail, lovée sous le duvet de notre bonne vieille francophonie. Quoi de plus rassurant alors que de se tourner vers deux compositeurs gaulois invités pour l’occasion ? J’ai nommé le binoclé Burgalat et le nicotiné Arthur H. Deux gars plutôt respectables et classieux. Et même, à la réflexion, deux des plus intéressants héritiers, poétique et élégance confondus, de ce bon vieil homme à tête de chou. Au cabaret Mile End, accompagné de ses gentils Dragons et définitivement heureux comme un gardon, Burgalat trône à l’avant-scène devant son vieux synthé, en « bricoleur des accords oubliés ». Parmi une flanquée d’autres, Double Peine, Dubai my Love invitent les couples trentenaires à chalouper de la croupe. Même s’il n’a plus les zygomatiques pour se rappeler ses vieilles tounes, Burgalat tient idéalement son rôle de triste ambianceur. Il finira même par casser le mur pour mieux inviter les gens dans l’ombre à grimper sur l’estrade. Un membre de Jef Barbara (dernière signature de Tricatel) s’empare alors du B.B. clavier et votre serviteur, pas démonté pour un sou, invente de caressantes volutes du bassin sur le lit de Bardot Dance. Comme le dit si bien Bertrand, « aimer, c’est embrasser l’oubli ».

Le lendemain, rendez-vous noté entre les moulures rococo du Théâtre Rialto, pour le show ultra-couteux d’Arthur H. Moins indé et plus France Inter que Burgalat, Arthur H me laisse moins indifférent depuis qu’il traîne sa dégaine hédoniste de Baba Love. Le show dure un poil trop longtemps à mon goût, mais je suis définitivement bien installé. Mais jamais rassasié. La soirée se clôturera à l’Église Pop avec une ancienne gloire du disco nommée Jimmy ‘Bo’Horne, pour le plus drôle et pitoyable stand-up que j’aie jamais vu dans toute mon existence.

Le dimanche et dernier jour, malgré une gueule de bois du feu de Dieu, je descends jusqu’à l’Olympia voir s’il n’y a pas une place à gratter pour le show déjà complet de Grizzly Bear. Je me fais rembarrer, maudis ce foutu bracelet de bénévole et m’en vais écouter l’album sur le Net : c’est mignon, mais ça n’a pas l’envergure vendue. Puis, je ne sais pourquoi, je m’endors avant la fin.

Le lendemain à mon réveil, j’erre dans un autre monde. Face à mon reflet livide comme une purée de pois chiches, je ne me reconnais plus. Huit micro-tétons se sont incrustés autour de mon thorax. Sur mon front, je me découvre une gigantesque bite de grizzly et dans mon dos, je crois reconnaître un tatouage de Gainsbourg faisant un immense « fuck » à Arthur H et Burgalat. Aussitôt, j’appelle Kelly, la superviseuse des bénévoles de Pop Montréal. Elle déboule chez moi en Marie-Madeleine, accompagnée de douze apôtres bénévoles en galère comme moi. Certains arborent des sabots de The Besnard Lakes à la place des mains, d’autres des cratères de Soft Moon au niveau de l’estomac quand les derniers vomissent en permanence les tifs roses de Grimes. Après une fouille réglementaire à la porte, tout ça finira en une orgie même pas imaginable pour Sebastien Tellier. Au Québec, on appelle ça une party de Noël.

http://popmontreal.com

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