Dans la grande chapelle du Rock'n'Roll, cela fait déjà bien longtemps qu'on ne se raconte plus d'histoires. "On a paumé les psaumes" dit l'un, "les fidèles ont disparu" répond l'autr

Dans la grande chapelle du Rock’n’Roll, cela fait déjà bien longtemps qu’on ne se raconte plus d’histoires. “On a paumé les psaumes” dit l’un, “les fidèles ont disparu” répond l’autre. Pour les nouveaux postulants, le trône est chaque fois libre et les places sont pourtant chères: “Et c’est qui ce type là bas, tu crois qu’il possède suffisamment la foi, suffisamment j’veux dire, pour brancher les doigts dans la prise?”.

Toujours moins nombreux et auréolés d’une calvitie grandissante, les fidèles de l’électricité se plaisent encore à dévisager les bouilles qui franchissent le pas de la porte. “Nan mais t’as vu sa gueule?” Qu’on soit chez Jésus ou chez Fender, on appelle cela un rite d’initiation. Les candidats du jour portent un nom d’esbroufe: Besnard Lakes. Leurs deux premiers disques s’étaient élevés tant bien que mal au-dessus des neiges de Montréal, Canada, que cela n’avait pas empêché la moitié des rockeurs de l’hémisphère nord – pléonasme – de pisser à coté de la cuvette. Les chansons s’appelaient Devastation, Disaster, les pochette brûlaient gentiment, on aurait tout aussi bien pu touiller la marmite électrique avec Arcad Fire, s’imaginer perdu à l’autre bout du monde avec des chiens de traîneaux et une scie sauteuse en bandoulière que le fantasme du “rock canadien qui fait trembler la terre entière” en aurait touché une sans secouer l’autre. Et puis Besnard Lakes, quel nom tout de même. De grands guignols à ranger aux cotés de Stillwater, le groupe d’Almost Famous, dans la catégorie des rockeurs qui impressionnent mais crèvent de trouille à l’idée d’embarquer sur un bimoteur. Presque célèbre, les Besnard Lakes l’étaient tellement qu’on en avait presque plus rien à foutre.

Like The Ocean, Like the Innocent pt. 1: The Innocent

Au loin, on entend du loup dans la nuit, la complainte du berger à la bergère égarée, quelque chose d’indicible comme le cri d’un enfant égaré dans les forets de l’Ontario. En guise de réponse, un long riff qui fait office de sifflet, des chants de naïades allongées sur une guitare ciselée, le son des cutters sur 7.18 minutes, le temps nécessaire pour ravaler sa langue et fermer sa gueule. Littéralement, leur troisième disque rugit dans la nuit, vieux lion au bord du précipice, étonnante surprise qu’on peine à exprimer par les mots. Plus lyrique que les pompiers extincteurs du Feu d’Arcade, moins portés sur le narguilé que leurs voisins chevelus de la Montagne Noire, le Bernard des lacs (avouez que même la traduction de leur nom est risible) est devenu une espèce comme on en voit plus trop à l’entrée des zones urbaines. Avec à son collier un disque pour les sioux dans un pays sans indien, des Huskies sacrifiés sur l’autel du progrès et du tibia congelé pour assurer la partie rythmique. Dans l’indifférence de la nuit, leur musique s’est subitement transformée beau blizzard. Désormais leur chapelet plaît. Enfin prêts à entrer dans le cercle très restreint des groupes dont on écoute les albums plus de deux fois. Une éternité donc.

Montreuil, 11.00 PM. Pluie sur stores en plastique.

Des perles il en tombe en trombe ce matin. Le ciel est gris bitume et Besnard Lakes vient juste de finir une session photo pour un magazine presque célèbre, lui aussi. Comme avec toutes les grandes rencontres, les présentations sont décevantes, deux étages en dessous du fantasme. Lui: Gueule d’adolescent attardé toute droit sorti d’un spin-off de That Seventies Show, collier de fleurs en moins mais verres fumés en plus. Elle: Visage ravagée par les rides échappé de Shining, gai sosie de Shelley Duvall portant un bonnet pour éviter les gerçures du temps qui passe. The Besnard Lakes are on a sofa, l’air cool de ceux qui ne le sont plus vraiment, plus proches de la quarantaine que de la gloire. Cool? Qui le serait ici, finalement, à répondre aux questions d’un type persuadé que Philip Glass est une incarnation divine descendue sur terre pour évangéliser les masses qui font la queue le samedi aux Monoprix?

Avec leurs mélodies très “Lancelot du lac dit bonjour aux Beach Boys”, Besnard et moi partageons la même vision du paradis et des contraires. Test micro avec l’homme du groupe, Jace Lasek: “La différence avec les autres disques, j’sais pas mec, on avait déjà des chansons comme Disaster sur l’album précédent, dur à dire. Et sur ce disque… Disons que j’adore Slayer, le métal”. Olga Goreas, sa compagne peignée comme la poupée Chucky, ricane. Il embraye: ” Ouais donc, j’aime bien l’esthétique de David Lynch, le contraste saisissant entre le mal et la beauté d’un paysage en feu. Sur la pochette du dernier disque (The Besnard Lakes Are the Dark Horse, 2007, NDR), on avait déja des chevaux qui brûlaient tu vois, doit bien y avoir quelque chose d’inscrit dans l’inconscient. (…) A l’origine, The Roaring Night devait être illustrée par une image plus… diabolique. L’idée du diable m’obsède, esthétiquement, c’est la sublimation. Comme avec le feu, on y trouve toujours un renouveau, un lendemain”. Sur Chicago Train, troisième titre du disque du couple croquignolesque, on entend très précisément l’orage briser le ciel, ce long riff déchiré annonçant la descente de Dieu portant des boots croco pour amerrir sur l’eau en feu. C’est vrai qu’il a raison Jace, difficile de comprendre le grand écart entre The Roaring Night et les précédents opus. La grande différence, c’est peut être qu’en étant “toujours un disque des Besnard Lakes, c’est aussi autre chose”. Quelque chose du beau de l’aurore, quand le soleil lèche les baies vitrées de Montréal.

And this is what we call progress

Saint mélange entre la pop à hélium d’un Brian Wilson et les nappes à carreaux de My Bloody Valentine, Besnard Lakes se démarque aussi par une colère du dedans, difficilement palpable sous leur esthétique rigoletto de grands échalas du Canada. La peur, l’urgence, la rage, tout est livré sur un plateau avec la huitième piste, And this is what we call progress. Sorte de supplique chrétienne à envisager comme l’envoi d’un mail au tout puissant, on y sent le son des vagues, le bruit des rouleaux qui repassent sur la figure de l’auditeur avec un bout de terre au loin. Le sosie de Shelley Duvall prend la parole, le cul engoncé dans un canapé dont on peine à définir la matière: ” Well, il y a de la menace, de la violence, mais je ne suis pas certaine qu’on ait eu conscience d’explorer notre dark side, right? Mais il y a de la haine inconsciente, for sure. De la magie aussi. Une attirance pour le fantastique et les eaux en feu, comment cela est-il possible? Ca me fascine yeah”. Le feu revient souvent chez Besnard Lakes. La guerre aussi, en trame de fond. Qui est l’ennemi, maintenant que plus personne n’est vraiment en guerre, que les blocs ont fondu comme neige au soleil? “Sûrement nous-même” plaisante Jace “la chanson dont tu parles (And this is what we call progress, NDR), je l’ai écrite avec un relent d’existentialisme, pour comprendre que ce que NOUS étions tous en train de faire. Je venais de finir un livre scientifique sur l’influence des civilisations sur l’environnement, un autre sur la fin de la nourriture, puis un autre sur la fin de l’essence, disons que j’étais très perturbé par l’idée du déclin…. La chanson est venue comme ça, en y transposant mes angoisses”.

La fin des choses, quand on rêve d’un album taillé pour les guerres civiles, c’est presque un minimum. Poussière tu es, poussière tu retourneras… Se passionne-t-il, comme l’intervieweur, pour les tests de bombes nucléaires explosant au milieu de déserts et d’atolls? “C’est étrange que tu dises ça” répond Jace, “j’ai commencé à regarder ce type de vidéo hier soir, c’était la première fois j’te jure, car nous cherchions des images sur Google qui pourraient illustrer l’urgence, la désolation d’après-guerre, de fil en aiguille je suis tombé sur des photos de test nucléaire, c’est effectivement magnifique, entre guillemets hein”. Entre guillemets oui, mais c’est beau quand même. On enchaîne sur les disques fondateurs: “Yeah, le shoegaze de Ride, The Swirlies… mais mes disques préférés datent des seventies, ceux où l’on peut sentir la colère, le son de la révolution et la noirceur. On voulait donc sortir un disque qui s’inspire aussi de ces années, mais un disque qui soient également un écho aux premiers Bee Gees, Brian Wilson, Roy Orbinson… C’est donc une rencontre entre le shoegaze et le rock des mid-seventies, les premiers Floyd, ELO… et le Beach Boys de Dennis Wilson, Surf’s up”.

Physical Surf. Yeah.

Des riffs lourds inspirés de Physical Graffiti, de la pop dépressive des Beach Boys période Don Quichotte; on retient surtout la console de Led Zeppelin, rachetée voilà quelques mois pour enregistrer leur troisième disque. En cherchant la trace du Yeti, on tombe toujours sur un monstre. Ou plus précisément sur les raisons du mojo saisissant de Roaring Night, le disque aux énigmes en forme de pas dans la neige: “La console de Led Zep, yeah, on bénit les dieux de l’avoir trouvé. On cherchait une nouvelle console, quelque chose de massif qui ne soit pas digital, comme c’est la mode actuellement. Et puis on est finalement tombé là dessus c’était exactement le son dont on rêvait depuis des années, dans son état d’origine. C’est fascinant de travailler sur cette console, de savoir que Led Zeppelin a enregistré Kashmir là dessus, ressentir l’histoire sous ses doigts, cela donne de la force, du voodoo. Dans les moments de doute, tu te dis que Led Zep a enregistré sur cette console, et que donc tout ira bien pour toi aussi”. Le tonnerre gronde à l’extérieur, les bulles de coca remontent comme des corps à la surface et très franchement, on n’a plus franchement envie de rire lorsqu’on tente un raccourci pour résumer leur musique: “Physical Surf, entre Led Zep et Beach Boys, yeah!”. A midi sous la pluie, tous les nuages sont gris. Mais quel disque mes amis, beau à se planter sous un arbre en pleine tempête.

Le soir même, à la nuit tombée, le couple a sans doute fait ses bagages, rassemblé ses affaires dans une chambre d’hôtel où la goutte de chasse d’eau s’accorde à la pluie de l’extérieur. Il a sûrement réunit K-Way, jeans délavés et T-shirs à bombe H dans une seule valise, parce que voyager léger permet de ménager la monture, elle s’est sans doute brosser les dents, pensant que demain matin il ferait plus sombre que la veille. L’histoire ne dit vers quelle ville il allait, ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il restait encore quelques paroisses à convertir.

Photos: Fiston

The Besnard Lakes // The Besnard Lakes Are The Roaring Night // Jagjaguwar (Differ-ant)

http://www.myspace.com/thebesnardlakes

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.