Parce qu’il y a ce rendez-vous immanquable (le jeudi 1er décembre à 19h, au Cercle Cosaque, Raphaël Sorin et Alfred Eibel évoqueront feu leur ami Jean-Pierre Martinet), Gonzaï se penche aujourd’hui sur une TPE qui sied au SNE : la petite maison d’édition de province.

S’ils avaient répondu à mes innombrables mails, les éditions Cent Pages auraient dû être mes essuyeurs de plâtres. Il est vrai que trois mails contre cent pages, ça fait pas lourd. Et puis c’est bien comme ça, désolé et merci, je saute mon premier et passe directement à mon deuxième qui, du coup, fait écho au deuxième (et dernier à ce jour) numéro de la revue Capharnaüm, éditée par les éditions Finitude et sortie en avril 2011.

Les éditions Finitude sont basées à Bordeaux et n’avaient, avant 2010, publié que des monographies (romans, nouvelles, journaux). Avec Capharnaüm, ils reprennent en quelque sorte les choses là où la revue Grandes Largeurs des éditions parisiennes Le Tout sur le tout (dont l’un des deux fondateurs, Dominique Gaultier, a créé depuis les éditions Le Dilettante) les a laissées. Le premier numéro donne le ton, de par sa couverture : photo de Raymond Guérin à mi-cou dans une eau limpide, essayant de sourire à l’appareil mais n’y réussissant pas, photo augmentée de cet exergue, pensée intime de l’écrivain au moment où le photographe appuie sur le déclencheur : « Je ne peux plus vivre pleinement heureux si je suis privé de soleil ». Life is leisure.

Comme nous le dit l’incipit du premier numéro du Capharnaüm en 2010, on reproche assez souvent à certains éditeurs de publier des fonds de tiroirs… Eh bien, Capharnaüm, ce ne sont que des fonds de tiroirs ! A l’heure où, pour un oui pour un non, un type à chaque coin de la rue de l’Odéon s’autoproclame écrivain et non écrivaillon, Finitude a bien raison de boycotter les vivants et de ne penser qu’à rééditer du cadavre. Rien d’original sous le soleil, aurait pu ajouter Raymond Guérin.
Reste que le cadavre est encore chaud ! Le numéro deux est entièrement consacré à Jean-Pierre Martinet, et plus particulièrement à sa correspondance épistolaire avec Alfred Eibel. Jean-Pierre Martinet est, pour ainsi dire, notre contemporain. Né en 1944, il est mort en 1993. Ce dont il parle dans ses lettres, c’est d’une ville de Tours qui n’a pas changé (ennui qui dégoise sous toit d’ardoise), pour peu qu’elle ait changé depuis les cinq derniers siècles, mon Dieu ! Martinet, qu’il sollicite pour fouetter à coups de figues molles l’intelligentsia germanopratine qu’il honnit (Matzneff, entre autres : « Gab-Gab le Magnifique, il devrait remporter la Palme d’or du gâtisme précoce »). Exilé volontaire sur les rives du Cher après un passage houleux à l’ORTF (« J’ai vraiment eu le sentiment d’avoir perdu mon temps à France-Cucul »), Jean-Pierre Martinet narre à son collègue éditeur un quotidien de libraire, quotidien qui se répète autant que la narration, et inversement proportionnel. De sa retraite de hibou, il l’a aigre-doux. Que ce soit le Tourangeau topinambou (« Je vois des gens toute la journée qui ne lisent pas une ligne et ne s’en portent pas mal pour autant »), le réassort à dormir debout (« Il faut se rendre à l’évidence, s’occuper tout seul d’une affaire, même aussi modeste que la mienne, n’est quand même pas aussi facile qu’on pourrait le croire à première vue, surtout quand on fait du slalom en permanence entre les traites des fournisseurs, les remboursements annuels, etc. ») ou encore le compte sous-sous (« à part ça, j’ai retrouvé Tours et le boulot sans le moindre plaisir, d’autant plus que l’on ne peut pas dire que l’argent ne coule pas à flots »), tout ça laisse peu de temps pour courir le guilledou, ce dont il se contrefout comme Kirikou.

Quant à Alfred Eibel, on ne sait ce qu’il pense puisque la correspondance marche seulement dans un sens, chose qui m’a d’ailleurs souvent étonné : pourquoi publie-t-on, de manière générale je veux dire, sous l’intitulé « correspondance » le monologue de seulement l’un des deux interlocuteurs ? Ca me travaille depuis longtemps, cette question. Si quelqu’un parmi vous pouvait m’éclairer là-dessus, je lui en serais reconnaissant. Bref. Ce même Eibel est bien plus qu’un simple contemporain puisqu’il vous suffira d’aller toquer à la porte de sa librairie, L’Amour du Noir (11, rue du Cardinal Lemoine, dans le Vème à Paris, eh oui… et uniquement le jeudi, c’est sa plage de service public à lui) pour lui demander de quoi il retourne quand il lui répond « Y aurait-y pas une lettre qui traînasse sur ce bureau encombré de polars d’occasion, Ô Bien Cher Monsieur Eibel ? ». A vrai dire, de quoi il retourne, Alfred Eibel l’explique, en intro du numéro. Il compare son ami au capitaine Achab, voguant entre folie et naufrage, encre amère contre ancre éphémère (« Comme pour Céline dans sa correspondance, où les jugements à l’emporte-pièce ne sont rien d’autre que ceux d’un homme emporté »)… Et l’esprit brouillé par l’eau trouble des spiritueux (notre Ignatius J. Reilly national n’est-il pas l’auteur d’un des plus beaux titres de la littérature française, Nuits bleues, calmes bières, à mettre devant Mort aux vaches et au champ d’honneur de Benjamin Péret mais après, évidemment, qui le contesterait, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé). Heu oui, je disais, l’esprit des spiritueux, oui, oui, nous y arrivons.

Autre correspondance, étonnante cette fois : non pas la Somnolence (roman de Martinet paru chez Pauvert en 1975 et réédité par Finitude en 2010) mais la ressemblance physique avec Frederick Exley, dont il fut question ici même. Jérôme (1978) est le cadet du Dernier stade de la soif (1968). Curieux comme la vie est mal faite : on peut penser que si Martinet avait publié son roman aux Etats-Unis, il serait peut-être devenu « culte » à l’heure actuelle du Tout-Culte. N’ont-ils pas là-bas, peut-être plus que nous, le goût du roman fleuve, surtout quand le fleuve se jette dans un océan de Bourbon et de bourdon ? Etrange enfin comment Martinet va lui-même vivre une descente aux enfers que son homologue américain fait vivre à son héros, et ce dix ans auparavant et de manière fictive. Je cite mon collègue William Buren : « S’il est tentant de rapprocher Le Dernier Stade de la soif des romans fondateurs de l’époque, comme Vol au-dessus d’un nid de coucou ou L’Attrape-cœurs, il porte une absence de concession au romanesque qui rappelle Martin Eden, l’autobiographie semi-fictive de Jack London. Dans ces deux romans, le narrateur et son héros parviennent à l’écriture au prix de leur vie, et de leur fantasme d’écrivain. Dans les deux romans, les dernières pages sont d’une rare beauté et Exley comme London n’épargne personne, surtout pas lui-même ». Moby Dick, Martin EdenJérôme Martinet ?

Étendons donc le cercle du lectorat confidentiel de Jean-Pierre Martinet en nous rendant tous au Cercle Cosaque (à cheval ?) le jeudi 1er décembre. C’est à 19 heures pétantes et c’est au 9, rue Sambre et Meuse, dans le Xème à Paris, eh oui… On s’keep in touch.

http://www.finitude.fr/accueil.htm
http://www.finitude.fr/auteurs/martinet.htm 

Capharnaüm n°1 et n°2, Finitude, 2010.

La Somnolence, Ed. Jean Jacques Pauvert, 1975. Réédition Finitude, 2010.

Jérôme, Le Sagittaire, 1978. Réédition Finitude, 2009, préface d’Alfred Eibel et postface de Raphaël Sorin.

Ceux qui n’en mènent pas large, Le Dilettante, 1986.

L’Ombre des forêts, La Table Ronde,1987.

Nuits bleues, calmes bières ; suivi de l’Orage, Finitude, 2006.

La grande vie, l’Arbre Vengeur, 2006.

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