Guillaume Gwardeath et Sam Guillerand signent une biographie illustrée et lourde comme un kettlebell de l’armée russe d’un des groupes les plus emblématiques de la scène française. Même si vous n’êtes pas monté sur un skateboard depuis le dernier septennat de Mitterrand et que vous préférez les Talking Heads aux Burning Heads, ça devrait quand même vous parler.

« Trente ans d’anecdotes, trente ans de souvenirs, trente tonnes d’herbe fumée », comme le dit l’un des chanteurs des Burning Heads. Un résumé succinct de Hey You ! Une histoire orale des Burning Heads, soit une somme de plus de 550 pages parue fin octobre aux éditions Metro Beach. Pendant des mois, Guillaume Gwardeath, journaliste et directeur de la Fanzinothèque de Poitiers, et Sam Guillerand, musicien et journaliste, ont interrogé le groupe et leur entourage étendu, recueillant les récits de plus d’une centaine de témoins, pour composer une épopée punk filant à toute berzingue. Et traversant en long, en large et en travers la France des années 1990 à aujourd’hui, à l’heure où L’Obs se demande s’il faut quitter le cluster de Paris pour gagner les villes de moins de 120 000 habitants.

Livre / book "Hey You! Une histoire orale des Burning Heads" | Burning Heads

Les vieux fans (ils sont nombreux) en auront pour leur compte. Les autres, les moins de 30 ans, les néophytes, les passés à côté, sensibles ou non au charme des tenants du skate-punk californien, précurseurs du hardcore mélodique en France (parfois à la sauce reggae), découvriront un groupe entier qui n’a jamais souffert les compromis. Ne s’est jamais accommodé des modes depuis sa formation en 1987, n’a jamais pris la pose ni fait de plan de carrière en compulsant frénétiquement le Guide-annuaire des musiques actuelles, traçant simplement sa route depuis son fief enfumé d’Orléans, des premiers concerts dans des rades bas de plafond jusqu’à la tournée anniversaire des 30 ans, en passant par l’Europe, les États-Unis ou le Japon.

Dessinant une trajectoire pas vraiment linéaire avec ses changements de line-up et de labels, Burning Heads est passé par toutes les phases, avec ses prises de bec, ses interrogations, ses moments de flottement (voir cette savoureuse rencontre avec Eudeline), ses hauts (enregistrement à Paris avec Jack Endino, l’homme a qui mis en boîte le Bleach de Nirvana, signature avec le label angélino de Bad Religion Epitaph, première partie de Noir Désir…) et ses bas (tournée de l’enfer en terres yankees, passages à vide…). Un genre de success-story à la française en dents de scie, à mille lieues de The Dirt (la confession scabreuse de Mötley Crüe), vivante et drôle, avec son lot d’anecdotes croustillantes.

Burning Heads 1999 | Nineteen Something

29 novembre 1997 Grin, Hemp, Burning Heads à Reze « MJC » – les vieux cons

Qui brosse aussi et surtout le portrait d’une certaine époque, celle des Drive Blind, Thugs, Condense, Portobello Bones, Seven Hate, Sloy, Mush, et autres Garlic Frog Diet. Celle d’avant Internet, et d’avant que les cadres sortis d’écoles de commerce ne rejoignent le business. Celle des distros, des MJC de banlieue, des concerts organisés au fax, de Radio Béton, des fanzines, des affiches faites avec les pieds, des squats, des disquaires, de la presse rock, des réseaux souterrains. Ce moment où l’underground s’est structuré, où « la scène » a commencé, peu à peu, à se professionnaliser et à s’institutionnaliser. Avec la naissance des boîtes de tournées, et l’arrivée de passionnés, issus du fanzinat ou de l’organisation DIY de concerts, dans les gros labels et festivals. Ce moment charnière des années 1990 où le milieu indé a rejoint le circuit « officiel », façonnant la scène telle qu’on la connaît aujourd’hui. Une scène française qui pourrait être personnifiée par les Burning Heads, qui ont côtoyé tout le monde, que tout le monde connaît, et qui ont traversé les époques.

“OK skater, OK boomer”, objecteront peut-être les esprits chagrins ? « On nous a demandé si ce n’était un trip ‘un peu trop nostalgique’ que de nous plonger à corps perdu, pendant trois ans, dans la rédaction de ce genre de livre et de ce genre de groupe. Notre réponse a été très claire : un groupe qui joue depuis plus de trois décennies le même style musical, sans sauter sur toutes les hype et autres courants éphémères au fil des années, qui continue de fonctionner de la même façon, avec plus ou moins les mêmes outils, qu’au début de leur carrière… n’est de toute évidence pas un groupe qui appartient au passé, ni qui tire les ficelles faciles de la nostalgie », explique Sam Guillerand dans la postface.

Une étonnante « aventure humaine », comme on dit dans Échappées belles, mais aussi un livre sur l’underground français comme on aimerait en lire plus souvent, et qui n’est pas près d’être adapté sur Netflix.

Hey You ! Une histoire orale des Burning Heads, Guillaume Gwardeath et Sam Guillerand, éditions Metro Beach, 560 pages, 32 euros. https://metrobeach.fr/

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