« Cercle » était le récit d'un saut dans l'existence, celui de Yannick Haenel abandonnant travail, femme et RER C direction Versailles sous l'injonction d'une voix lui grondant « c'est maintenant qu'il faut reprendre vie ». C'était station Champs de Mars, septième arrondissement. Le voici quelques années plus tard de retour dans «Les Renards pâles », semi-clochard dans sa voiture garée rue de Chine, 20ième arrondissement, à l'autre bout de Paris. Dérive de Saint Germain des Prés vers les quartiers populaires, effet collatéral de l'augmentation du prix de l'immobilier sur la littérature française. Qu'on ne dise pas qu'elle n'entretient plus de rapport avec le réel. Elle se fait même ici politique.

2013-08-21-renards_pales_huffingtonpost_fxCe n’est pas forcément ce à quoi nous avait habitué jusque là Yannick Haenel. Chantre de l’existence absolue, de la vie poétique, nous l’avions découvert au début de « Cercle » consumé par l’écriture, par le Logos même : «Je brûlais, mon corps n’était plus mon corps; mais un buisson de flammes d’où sortaient des phrases. Ces phrases tourbillonnaient dans la lumière, au-dessus de l’eau, comme des tapis volants. »1. Magie de l’Orient, genèse d’une création, on pense à l’esprit de Dieu se mouvant sur les eaux, on pense à Jean écrivant « Au commencement était le Verbe », voire carrément à Moïse face au buisson ardent, sauf que c’est ici Yannick qui devient le buisson ardent et se parle à lui-même. Tout un programme.

Un programme politique. Car que dit le buisson ardent ? Je vous délivrerai de l’esclavage en Egypte. Et pour cela vous demanderez à faire trois jours de marche dans le désert, pour aller offrir des sacrifices à l’Eternel. Le désert, notre héros s’est méthodiquement consacré à le rejoindre. Quitter son travail, sa femme, perde son appartement, son ficus, puis brûler sa carte d’électeur, ses papiers, jusqu’à abandonner son « je » pour fusionner dans le « nous ». La première partie du livre raconte l’errance hallucinée dans Paris, où Yannick en espadrilles croise les pas d’un Dieu Dogon rebelle, qu’il baptise initialement Godot, celui ci n’ayant pas encore révélé son nom, et dont il fait un petit fétiche à accrocher sur le rétroviseur de sa voiture. La ville grouille de rage. Ce sont les spectres de la Commune qui se lèvent du Père Lachaise. Ils fondent sur la ville et écrivent des slogans sur les murs : « LA SOCIETE N EXISTE PAS » ou « LA FRANCE, C’EST LE CRIME ». Yannick s’applique à disparaître des écrans radars, méthodiquement. Echapper aux machines de contrôle – bracelet électronique, caméras de vidéo surveillance -, la société c’est « Surveiller et Punir », et Yannick n’en veut pas, car il a lu Foucault.  « J’avais longtemps trimé en banlieue, puis je m’étais soustrait à cet esclavage ». Les autres veulent l’assigner à être quelqu’un, à avoir des opinions politiques, à une identité. Lui décide de ne plus répondre de rien, et de s’enfermer dans sa voiture, réduisant les contacts au plus strict minimum. Ne prend-il pas la société en aversion ? La seule communauté qu’il envisage, c’est la communauté des solitudes.

« Toutes les distances que les hommes ont créées autour d’eux sont dictées par cette phobie de contact » Elias Canneti

Réduit à la plus extrême misère, il ne transige néanmoins pas sur l’essentiel. Le poète vagabond, vivant son éternel adolescence, converse en imagination avec Vladimir et Estragon, mais trouve quand même l’argent pour se payer des bouteilles de vodka à la Flèche d’Or. Et quand il ne boit pas, il se fait branler dans les toilettes du Zorba ou serre – beau gosse – une femme croisée à la piscine municipale. Ce qui aboutira à une scène au symbolisme étrange, au père Lachaise. Ils sont seuls et nus dans les sapins, c’est la nuit, et il l’encule après lui avoir lubrifié l’anus à la Vodka, sur la tombe d’un héros polonais de la Commune de 1971.
Maintenant, il est temps de passer à la seconde partie de l’oeuvre. Le voici à Belleville avec un griot, et jusque là il disait « je ». Ensemble ils brûlent la carte d’identité du poète. « Les flammes étaient rouges et noires, comme les masques. Nous avons souri. ». L’ordre d’énonciation a désormais changé. Ce sera le « nous », celui de la communauté forgé autour de Godot, dont le nom révélé fut « Renard pâle ». Il a sa petite effigie, cette religion ne souffrant pas de l’interdit de la représentation. Et face au « nous », il y a le « vous », c’est à dire nous en fait, enfin tout ceux qui sont pas dans le délire. Le délire ici étant une insurrection généralisée à Paris. Une masse révolutionnaire et spontanée, organisée autour de la meute des renards pâles. Et Yannick qui jusque là n’avait fait que fuir la société, n’hésite pas une seconde lorsqu’il s’agit enfin de se libérer de son identité, en réalité de son individualité. Rejoindre les renards pâles, organisation mystico-révolutionnaire rejouant dans Paris la Commune de 1971. Réveil des damnés de la terre, pas ouvriers – il n’y en a plus dans Paris – cette fois mais migrants sans papiers. « Un spectre hante la France, c’est l’Afrique ».

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« C’est dans la masse seulement que l’homme peut être libéré de cette phobie du contact. » Elias Canneti

« Vous aurez beau nous contraindre à quitter le territoire, vous aurez beau nous chasser hors de vos frontières, nous reviendrons vous hanter, comme vous hantent les massacres dans vos anciennes colonies ; en Algérie, à Sétif et à Guelma »… etc. C’est donc bien la politique qu’a réanimé Yannick. En rétablissant l’antique et très, trop schmitienne, distinction ami / ennemi. Il y a une guerre civile nous dit-il. D’un côté les bourreaux, c’est à dire la France, de l’autre les victimes, c’est à dire les Africains, les sans papiers, raflés sans ménagement. Choisi ton camp camarade. Il faut dire que Yannick a rencontré deux éboueurs maliens qui l’ont sensibilisé au sort des migrants. On y parle de civilisation dominée par la Technique – critique très Heidegger post World War II – de l’hypocrisie du liberté égalité fraternité, des crimes de la République. Le discours est au fond cohérent avec ce qui avait déjà été dénoncé lors de la polémique « Jan Karski » : Haenel y établissait que les vainqueurs de Nuremberg étaient complices du crime nazi, par leur indifférence au sort du Yiddishland, et par là même les vrais coupables, puisque les nazis sont en quelque sorte des gens irresponsables  « Il n’y a pas eu de vainqueur en 1945, il n’y a eu que des complices et des menteurs ». Haenel a jugé l’Occident et il l’a déclaré coupable.

« Dès que l’on s’est abandonné à la masse, on ne redoute plus son contact. Dans le cas idéal qu’elle représente, tous sont égaux entre eux. Aucune différence ne compte, pas même celle des sexes. » Canetti

Yannick, ayant posé derrière lui toutes ses différences, ayant abandonné sa position sociale, ses papiers, son identité –  « Ce sont des fardeaux auxquels il est attelé sans pouvoir bouger », toujours dixit Canneti -, il peut enfin dire « nous avons choisi d’être noirs ». Toutes les différences, toutes les hiérarchies qui emprisonnent les hommes, et qui leurs pèsent tant, et qu’ils sont si heureux de pouvoir laisser de côté pour rejoindre le groupe, dans le stade, dans l’église, dans la guerre, dans l’émeute. Ce sentiment enivrant d’égalité est un soulagement immense. Ils y ont même abandonné leurs visages : dans la masse, il n’y a plus de visage, il y a des masques : symbole de la séparation. Faciès rigide. Tous égaux dans l’absence de visage. Toute masse dérive d’une meute : ici celle des Renards pâles. La fusion va jusqu’à la partouze, la partouze queer comme utopie révolutionnaire. Fantasme d’une meute de « dogons-communards » s’enculant joyeusement entre compagnons tandis que leurs femmes leurs sucent la queue. Je ne suis pas sûr que les jeunes émeutiers de Trappes y adhéreraient. La masse enfle, puisque c’est son essence même. La place de la Concorde est rebaptisé place de la Révolution – couper les têtes est le frisson du Français, et la modalité princeps de sa cohésion nationale –. La statue de la République est escamotée, comme le fut la tête de la royauté.

« Il souffre d’une illusion fondamentale : ces hommes qui se sentent soudain égaux ne sont devenus ni égaux ni réellement ni pour toujours. » Canetti

(C) Gilles Rapaport
(C) Gilles Rapaport

L’ouvrage s’achève ici, dans cette naïveté confondante, pour ne pas avoir à aborder le destin de cette masse. L’émeute comme horizon ultime, puisqu’il n’y a que dans le temps de l’émeute, de la rage destructrice de la masse que peut se vivre l’égalité. Mais cette égalité est illusoire, elle ne dure pas. Une fois achevée, comme s’achevèrent 1789, 1848, 1871 et 1968, le professeur de Français partira d’un côté, et l’éboueur malien sans papiers de l’autre.
Ce qui n’empêchera pas le premier de continuer à rêver de la révolution comme socle de l’identité nationale, à la revivre en rêve, en littérature et en conversation. Sans qu’il ne se passe jamais rien pour l’étranger. Supprimer la société est-elle la solution politique au problème des sans papiers ? Abattre le Leviathan, retourner à la guerre civile ? Même les guerres civiles finissent par mourir. Et personne n’en veut.

Qu’en est-il donc de ce roman pamphlétaire ? Rejeton dégénéré de la psyché nationale, syncrétisme révolutionnaire amusant compilant émeutes de banlieue, incendies de voiture, sans-papiérisme et tiers-mondisme. La logique de l’émeute étant d’amalgamer dans un même courant destructeur toutes les colères, d’être le point de convergence de toutes les luttes. Malheureusement ce n’est ni la conscience de classe, ni la colère qui est générée ici, mais le grotesque. Sous le masque, c’est le professeur de Français, le bourgeois oisif qu’on retrouve là grimé en damné de la terre, levant le poing face à la rangée de CRS.

Jamais la question de la violence révolutionnaire n’est abordée, et même si on parle de brûler des voitures, alors ce sont celle des bourgeois, des coupés Mercedes, comme si c’était à Neuilly ou Saint Cloud que les voitures brûlaient.

A Valle Giula, en Italie en 1968, les étudiants affrontèrent les forces de l’ordre, lors de l’occupation d’une université. Et Pasolini, le chrétien sans église, le marxiste contre le parti, leur dit : “vous, avec belles mises et vos gueules de fils à papa, pétries d’arrogance, le privilège de votre classe, les médias vous lèchent le cul parce qu’ils reconnaissent en vous leurs fils. Moi j’ai vu les policiers, et bien qu’ils aient absolument tort, j’ai sympathisé avec eux, parce que c’étaient eux les fils des pauvres“.

Yannick Haenel // Les renards pâles // Gallimard


1 Cercle, Yannick Haenel. Première page.

2 commentaires

  1. “la société c’est « Surveiller et Punir », et Yannick n’en veut pas, car il a lu Foucault.”

    Elle me fait bien marrer cette phrase, Sigismund. Je la poke.

    Sur ce, je vous laisse, j’ai de la coke coupée au glucose à 95% à vendre auprès de la jeunesse noctambule et oisive qui s’auto-aime grâce à l’argent mal reparti du mono parent.

    Le bisou.

    Guitou

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