Je spawn Zerg en haut à gauche de la map Autel Tal Darim, en face un Terran. Six drones sur le minerai, je lance la prod et le dominant au scout. Voilà que Third nous salue : "HI GL HF". En langage Starcraft, ça veut dire "bonjour, bonne chance et amuse toi bien". Hollow répond hi ;) Quoi un smiley ? Eh mec, c'est Starcraft 2. Je te hais déjà et bientôt tu me haïras aussi.

J’ai décidé de partir sur un build order standard, le 11 pool/18 hatch. La carte est grande, la partie s’oriente macro, ce que me confirme mon scout qui se fait fumer par un mur de bunkers à l’extension naturelle. Pendant ce temps je drone hardcore. Je vois une grosse traînée bleu qui traverse la mini map, il part all in. Il a scanné le bas de ma pente pour compter mes troupes, mais il a rien vu. Normal j’ai burrow 200 de pop de roachs et de baneling au beau milieu de la carte. Il ne me voit pas, je sors de terre, les tanks ne sont pas en mode siège, son armée fond dans l’acide en trois secondes.

Hollow has left the game. Rage quit.

Je finis de déblayer l’armée adverse, encore sous la fureur de l’adrénaline. Il ne reste plus rien de l’autre, je suis seul sur la carte, comme le dernier survivant d’un forum de discussion qui aurait mal tourné.

Je vous l’accorde, tout ceci est incompréhensible. Ok.

Car Starcraft 2 c’est d’abord un vocabulaire, c’est un langage, un monde, un mode de vie, qu’il faut comprendre, car derrière il y a tous les concepts de ce jeu. Un vocabulaire dominé par les anglo-saxons néanmoins, tant l’anglais semble la véritable langue européenne et mondiale, la monnaie d’échange entre les français, polonais, italiens ou russes (et même les québécois) : Londres dominant les mers, la finance et le langage, maudits anglais. A vrai dire, le seul défenseur d’une francophonie innovante de Starcraft 2 est mon fils (les drones s’appellent « les petites voitures bizarres »).

Starcraft c’est aussi un jeu, ce qui n’est pas si évident que ça. Là j’ai battu une ordure de Terran, je suis content. Mais une défaite peut concrètement m’accabler. Good Luck ? Mais il n’est aucunement question de chance. On ne peut même pas en vouloir au sort, insulter le dé. Ce n’est pas le Monopoly. Tu ne tires pas un dé qui t’emmène Rue de la Paix où tu donnes ton slip, en disant, c’est pas de ma faute, j’ai simplement été maudit.

Pas de chance ici, seulement du talent. Quand au fun… Il n’y a de fun que dans la victoire.

Un jeu d’échecs en temps réel (qui se compte en Starcraft-minutes, SC2 disposant de son propre temps) où tout le monde part avec les mêmes chances, comme un être humain dans un pays communiste démocratique : 6 ouvriers et un centre de commandement. Mais cette égalité des chances peut se révéler très humiliante : nul ne pourra accuser l’adversaire d’avoir débuté la partie avec trois reines. Nous ne sommes pas dans un jeu orienté farming, où l’objectif est d’accumuler de l’XP pour augmenter ses statistiques et ainsi battre des monstres plus puissants rapportant plus d’XP ad vitam.

Deuxième facteur ajoutant au stress : ici on joue contre des humains et non pas contre une machine, qui triche bien entendu. En face, il y a aussi un type qui vient de cliquer sur lancer la partie pour se refaire après trois défaites de suite. Il doute de son BO et a déjà probablement bu trop de whisky pour être réellement performant.

Cet inconnu, qui ne sera jamais ton ami, tu le rencontreras sur ce grand Fight Club de l’ère numérique, le ladder.

Le ladder, aka l’échelle, est un système mondiale de ligues redécoupées en serveurs (Amérique, Europe, Asie etc…) sur lequel on évolue selon que l’on gagne ou perde. C’est le classement ATP du joueur de SC2. Le système détermine ton niveau et te fait rencontrer des joueurs équivalents.
Aussi et contrairement au poète maudit qui depuis sa chambre de bonne pourra longtemps s’imaginer grand écrivain avant qu’il ne rencontre le réel pour de bon, ici le jugement tombe instantanément. Tu pensais être le Napoléon du World Wide Web ? Ah non désolé, 5 psys storms on eu raison de ton mass roach dont tu avais oublié d’upgrader la vitesse. Contre qui retourner sa rage ? La seule façon de rager à SC2, c’est de ragequit. C’est à dire de quitter la partie sans dire « gg », c’est à dire good game. Bien joué, quoi. Et de fait, quitter la partie sans un mot. Autant dire que ça ne suffit pas toujours à évacuer l’affront d’une défaite. Heureusement pour les plus rageux il reste toujours le « hope your family die in a car accident ».

Alors apprends. Le ladder est là pour t’enseigner que tu es une merde, croupissant dans la ligue bronze, un vaste dépotoir d’étrons où se retrouve les grands noobs, les sans grades, ceux qui peinent à progresser, ainsi que tous ceux qui n’arrivent pas à en sortir.

Le noob veut progresser, il va donc arpenter les forums de discussion sur Battlenet, Teamliquid. Comment contrer un 6 pool en protoss, comment 6-pooler un Zerg, contrer un mass Void drays… Mais attention : qu’il ne donne son avis sur aucune sujet, qu’il n’oublie jamais qu’il est une merde. Le noob n’a pas le droit de poser une question sur un forum, dans le sens où son jeu est si mauvais qu’il n’est même pas considéré comme capable de formuler une question pertinente. Qu’il se contente de lire les tutoriaux écrits par les masters. Sur les forums SC2, et ceci contrairement à la grande majorité des forums, notamment politique, une stricte hiérarchie se met en place, lié au placement sur le ladder, permettant de savoir rapidement qui a tort et qui a raison. C’est la Starcraft2cratie.

Starcraft 2 n’est pas un jeu, c’est un métier. Prise de décisions, automatisme, passera, passera pas. Des angoisses professionnelles, et avec le temps une fébrilité qui s’amenuise, à mesure de l’expérience. C’est le métier qui rentre. 

Il y a des centaines de milliers de parties qui se jouent en permanence dans le monde sur Battle.net, des compétitions professionnelles, avec des prize pools pouvant atteindre le million de dollars. Des joueurs en vivent, notamment en Corée, où Starcraft 1 avait déjà été vendu à 5 millions d’exemplaires et où Marine King Prime et Foxer sont des rock-stars. Il y a des chaînes de télé consacrées à ça, des commentateurs vedettes, tels Pomf et Thud en France, Artosis et Day9 aux USA. Des joueurs qui streament leurs parties en continu sur des chaînes spécialisés du net, des égos qui s’affrontent, il y a Destiny qui rage comme Zerg aux USA, Idra réputé pour ses rage quit, l’infâme Deezer, grand master réputé pour tricher honteusement en hackant les streams (il se débrouille pour lancer la partie au moment où un streamer fait de même, pour ainsi le rencontrer sur le ladder. Et donc mater sur sa télé ce que fait son adversaire et prévoir tous ses coups).

Le cinéma américain avait démontré que le jeu d’échecs c’étaient pour les no life avec des lunettes. Starcraft 2 c’est pareil, mais ça reste cool. Le sport de demain ne sera plus une question de muscles mais d’APM. Après tout, à l’heure du dopage, le muscle ne signifie plus grand chose.
Ce que je regrette néanmoins, c’est qu’il n’y ait pas d’amis sur le ladder de Starcraft 2 wings of liberty. Pourquoi toujours se battre à mort, systématiquement ? Un autre monde est-il possible ? N’y a-t-il pas assez de place pour deux sur la map ? Pourquoi toujours s’expandre et se mettre dessus comme de sauvages impérialistes ? Parfois, cette tentation de la trêve apparait. Les deux joueurs regrettant alors d’avoir à se foutre sur la gueule de la manière la plus fourbe possible (attaquer l’autre, sans le prévenir, avec une plus grosse armée, ce qui est le principe de SC2, c’est de la fourberie). Pourquoi ne pas simplement faire des courses de drones ?

Mais à quoi bon. Que faire hormis construire des armes. Sûrement pas écrire un roman. Alors, une fois que les armes sont construites, et les ressources de la carte épuisées, plutôt que d’en rester à ce désastre écologique, autant se mettre dessus pour le LOL.

Lexique de Stafcraft pour les noobs:

Spawner : Apparaître dans le monde de SC2. C’est comme une naissance, une nouvelle vie qui commence. L’ennui c’est que l’ennemi a spawn aussi.

Zerg : sorte d’aliens.

Terran : sorte d’humains.

Scouter : récupérer de l’information chez l’adversaire. L’information étant ce qu’il y a de plus important dans le jeu.

Build order : ordre de construction. Primordial, à Starcraft 2 comme en cuisine.

11 pool/18 hatch : Build order safe avec à 11 de population, la pool, et à 18, l’expand.

Roach : Cafard qui lance de l’acide.

Baneling : Couille verte qui explose.

Macro : Par opposition à micro, gestion fine des unités. Consiste à privilégier l’économie (récolte de ressources, recherche technologique, production d’armée) pour avoir une plus grosse armée que l’adversaire.

Droner : Trouble obsessionnelle compulsif Zerg qui consiste à fabriquer des drones au lieu de l’armée, même en cas d’attaque adverse.

All in : Peut se traduire par “tout dedans”. Décision irrévocable de lancer toutes ses troupes dans un ultime assaut.

Burrow : Enfouissement.

GG : Good Game. Forme polie d’acceptation de la défaite.

6 Pool : Agression fourbe et ultra rapide susceptible de mettre en colère son adversaire.

Protoss : sorte de robots efféminés, la troisième race du jeu.

Masters : Les 2% meilleurs joueurs de Starcraft 2. Au dessus il y a simplement les GrandMasters, 200 joueurs par continent.

APM : Action par minute

 

9 commentaires

  1. Tout à fait, mais c’est même plus compliqué que ça. Foxer c’est Marine King Prime, qui se faisait appeler Boxer avant que le Boxer historique ne reprenne du service sur SC2, et que du coup Marine King ne lui rende son pseudo et ne devienne Foxer aka Fake Boxer … Toujours est il que je me suis trompé.

  2. Ce que tu n’as pas compris Mido est que Blizzard est plus grand que la société. Wow et SC2 tiennent les promesses du capitalisme. Alors que dans l’IRL, les jeux sont truqués même si les promesses sont les mêmes. Wow est le programme sarkozyste accompli: travailler plus pour gagner plus. Tu peux toujours te gratter pour qu’il en soit de même dans ta vie. Et en ça, Blizzard est grand.

  3. De toute façon Mido, tu hais tout, à part les volcans. Sous le volcan, indeed, Malcolm Lowry et toutes ces choses. Ne claque pas dans un bordel de Tijuana.

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