La télé est un média mourant. De l'info ? J'en reçois déjà trop. De la réalité ? Les réseaux sociaux en vomissent. Des séries ? Vos préférées ont toutes été téléchargées. Bref le tuyau est crevé. Pourtant, en écoutant Simon Astier, je n'ai reçu que des infirmations. A l'entendre, c'est toujours la télé qui gagne à la fin.

Hero_CorpJoie des coïncidences : j’ai terminé Breaking Bad en même temps que Julie Lescaut s’arrêtait. Tout une époque ; le top des séries U.S. rencontre le pire du petit écran. Maintenant on annonce l’arrivée de Netflix, le vidéo-club du numérique. La télé morfle de tous les côtés. Un truc comme Breaking Bad ou The Wire te fait te demander combien de fois tu as pris un tel pied ces 5 dernières années. Alors que le reste… Dire que pendant des années les animateurs et producteurs télé se sont écharpés pour qu’on sache si le petit écran avait une fonction d’élévation culturelle ou de simple divertissement ; et aujourd’hui personne n’en attend plus rien. C’est sur le web que se trouve l’essentiel de ce qui m’alimente quotidiennement. Ce qui me fait rire, me cultive, me remet en question passe d’abord par le média internet, que ce soit volontairement digital (web-séries et web-documentaires déjà acclamées pour les raisons résumées ici) ou accidentel (bonjour RapidShare…). Or, c’est marrant, pendant des semaines j’avais laissé de côté une interview de Simon Astier qui avance de front sur les deux canaux TV+Web avec sa série Hero Corp en se foutant pas mal de savoir si cela va plaire. Ces deux caractéristiques cumulées – faire ce qu’on veut / pas ce qu’il faut, et le faire sur différent supports qui se complètent sans se répéter – m’ont rapidement fait penser à quelqu’un d’autre. Un acteur du web qui aurait quitter le pure player pour développer une branche “papier” par exemple…

It’s in the freakiest shooow…

Previou… euh non en fait, « précédemment ». Hero Corp c’est une série télé sur des super-héros franchouillards et nazebroques (si si, ils vivent au fond de la Lozère). Niveau story, un jeune type – John, joué par Simon Astier – découvre cette communauté, développe ses pouvoirs pour finalement se révéler être l’élu. Changement de level. L’histoire d’un newbie qui devient un big boss. Pas de quoi casser ses pattes à super-canard mais la série s’avère aussi souvent judicieuse que laborieuse. Du pur sucre pour devenir culte quoi.

Pourquoi en parler alors ? Parce qu’elle est un support sur lequel s’élève Astier à tous points de vue. L’écriture progresse ; tantôt sur les dialogues, tantôt sur la narration “feuilletonnante”. La réalisation progresse ; les prises de vue, le type de plans. La production progresse, s’étoffe d’effets, de guests, et surtout d’ingéniosité. Ce truc quasiment invisible à l’écran mais tangible tout au long des saisons. La mécanique glisse mieux, les pièces s’emboîtent sans dépasser. Une finition qui cesse de vous coller les échardes des productions amateurs sans choper l’affreux polish des gros studios… Si je me suis mis à harceler son attachée de presse pour capter Simon Astier, c’était pour approcher ce phénomène là : un jeune comédien de formation qui s’improvise auteur à une époque où tout semble possible, puis réalisateur, puis producteur et se perfectionne. Changement de level…

Et c’est ainsi qu’un matin : « Allo ? C’est Simon Astier, vous avez essayé de me joindre ? » Oui plutôt oui, ça fait 2 mois que je veux comprendre où se trouve la passerelle qui va de la télé au web. Et dans ce sens hein ! Pour sentir la nuance, il faut redéfinir ce qu’est la TV…

Etat des lieux d’une télévision

73b3e7d913270cf1dd32e3056a410508Pour ça, commençons par revenir aux origines : comment une web-série a réussi à signer avec CALT dès le début ? Pour Simon c’est intéressant comme question parce qu’Hero Corp n’est pas une web-série mais une série télé. Bim. D’abord par sa diffusion (Comédie+, Game One, et maintenant France 4) même si le peer-to-peer et le soutien des forums ont joué en sa faveur. Mais dans sa forme, sa réalisation, sa construction, on y retrouve tout ce qui fait le -euh disons le charme des web-séries. Et ensuite, justement par sa boite de prod ! Si CALT a accepté c’est d’abord par copinage, Kaamelott faisant le go-between, mais clairement aussi parce que sa mentalité l’y incitait : tous ses programmes courts ont du caractère (Caméra Café, Soda, Kaamelott...) et cette constante n’a pas baissé une fois la ligne du prime-time franchie. Le fait que le fric rentre enfin a même incité à chercher plus pointu. « Et si j’étais producteur, confesse Astier, je ferais exactement la même chose. Des gros trucs pour faire tourner la boite et dénicher à côté des trucs originaux ». Lui oui ; mais la télé française ne nous a pas habitué à ça. C’est parce qu’on n’oublie que la France est un marché spécial, rétorque-t-il : les gens râlent tout le temps qu’il n’y a pas de bonne série et pas d’originalité alors même qu’ils entretiennent une vilaine tradition de série policière sociéto-familiale extrêmement ancrée. La faute au public donc ? Un peu, et si vous comptiez imputer le succès tout relatif de Hero Corp à la mode des adaptations de Marvel qui encombrent les box-offices, Simon vous répondra qu’on a désormais autant de gens qui se plaignent qu’il y a trop de films de super-héros. Alors qu’ils ne se plaindront jamais d’avoir vu un énième polar ! Simon, one point…

Autre coupable, les diffuseurs qui jouent la sécurité de l’audimat. A une époque où l’on sait plus que jamais ce qu’aime et veut le public par le biais des prises de parole sur le web, cette demande exprimée est de moins en moins satisfaite par le programmation. L’exemple d’Hero Corp, première série sauvée par ses fans, est éloquent. Combien d’autres séries adulées sont abandonnées ou diffusées trop tard ?… Le visionnage illégal des séries (téléchargement ou streaming de TV-rip) accentue encore cette frilosité et le concurrent Netflix tarde toujours à venir jouer les trouble-fête en France. Résultat, les produits sont uniformisés, sans risques, enduits de marketing pour ratisser encore un poil plus large. Pourtant les chaînes progressent : « On est face à une nouvelle génération de diffuseurs qui connaît l’écriture de scénario, et qui raisonne dans une globalité d’audience et non plus sur le gros coup d’un soir pour vendre de la pub. C’est plus pointu maintenant : Quelle répercussion tu fais sur les réseaux sociaux ? Quels résultats en terme d’image sur les tranches d’âge visées ?… Il n’y a qu’à voir ce que propose France 4, la politique et les gens qu’ils mettent en place, ils se bougent le cul dans le bon sens du terme. La réflexion est plus précise, plus intelligente même. Au final, leur choix de récupérer la saison 3 d’Hero Corp est un pari très mesuré… »

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La France a un incroyable talent

Vous dénoncez un manque d’auteurs compétents en France ? Absurdité ! Pour Simon on doit bien avoir 125 auteurs capables d’écrire Dexter et Breaking Bad. « Prenons François Descraques par exemple [NDA créateur de web-séries dont Le Visiteur du Futur; tout le monde dit que c’est un futur grand, mais pour moi c’est déjà un grand. C’est un futur géant. » Alors pourquoi est-ce qu’on ne les voit pas ? Parce que quand ils marchent sur le web et qu’on récupère ces petits génies, on leur demande de faire une resucée de ce qu’ils faisaient en ligne. Ce qu’ils faisaient avec leurs tripes, avec cette urgence qu’Astier qualifie de « vie ou de mort », il faut soudain la recopier et dans un confort relatif. Aberration ! Il faut leur donner les clés de la boutique, les laisser montrer ce qui hurle dans leur ventre car c’est à ça qu’ils sont bons. « Ce sont des créatifs. Ils ont fait exactement ce qu’ils voulaient eux. On ne sait pas combien de temps cela peut durer, mais c’est ça qui manque, cette sincérité. »

A ce niveau de l’entretien, le constat du pro semble rejoindre le mien : si nouveauté il y a, elle émergera sur le net et pas en télé. Ne serait-ce que parce qu’on peut y faire ce qu’on veut à peu de frais. Et bien pas forcément. Deux raisons, l’une fondamentale et l’autre pragmatique : « Moi quand je faisais mes courts métrages au début, je le faisais pas pour les passer sur le web. Déjà parce que ça n’existait pas – ça me met un coup de vieux de le reconnaître –  mais surtout parce que j’avais [juste] envie de sortir mes tripes. (…) Aujourd’hui tout le monde vient me voir avec sa web-série produite dans le garage, et me dire “tu veux pas nous produire ?” je dis “Mais faites pas le chemin à l’envers, commencez par le début ; faites le vous !” ». C’est con hein ? A se demander pourquoi ce n’est pas ça le moteur du monde au lieu de vouloir gagner trois points d’audimat ou 50 likes sur Facebook. Pour Simon Astier c’est évident, l’avenir est détenu par ceux qui font ce qu’ils aiment. Un monde de passionnés. La recrudescence de financement participatif lui donne raison. Pourtant, loin de tomber dans l’angélisme, tout ce bel enthousiasme retombe au sol quand il abat sa deuxième raison : Le web ne battra pas la Télé car l’argent n’y est pas. Ouch !

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Money for mo’ things

D’abord il faut savoir le coût d’une série. On parle de millions. Or Hero Corp ne peut pas être comparé au Visiteur du futur, petit budget sans convention collective puisque tout le monde y est pote ; pas comparé à Kaamelott qui a pour 3 minutes 30 le budget que Simon a pour 26 minutes ; et pas comparables aux séries normales bien sûr… Preuve que les choses changent, François Descraque est soutenu par un mécénat d’Ankama, gros éditeur de manga. Mais : « aujourd’hui il y a beaucoup beaucoup de séries qui produisent à ce niveau de budget ; mais lors du tournage de la saison 1, on était les premiers. (…) Moi, on me donne une enveloppe (très mince) avec laquelle je dois rendre à la fin une série télé. Dans cette enveloppe il y a : CALT, Universal, et la région dans laquelle on tourne ce qui me permet d’avoir des beaux décors, et c’est un tout. » Pas comparable donc ; mettons. Mais je persiste, si c’était dans la façon de gérer ce blé plutôt que dans la quantité ? « Aujourd’hui il y a beaucoup de gens qui profitent des séries low-cost, dont Orange et tout ça. Moi j’ai une vision à l’ancienne, je n’ai jamais tiré sur mon équipe : faire des heures supp non payées, investir dans le temps… pfff je dis non. Moi, je me demande comment on peut être inventif dans le cadre qu’on se donne, quitte à modifier l’écriture pour ne pas être frustré. » Hero Corp se révèle un exercice de style de production. Chaque année plutôt que d’obtenir plus de budget, il gagne en efficacité : « On va enlever une semaine de prépa à tel poste puisque le gars connaît son boulot mieux que l’an dernier. La différence, on va la mettre dans les effets spéciaux par exemple. C’est juste du saupoudrage ; même équation, mêmes éléments, et on essaye de faire quand même mieux. »

Entêté j’y vois justement le DIY typique des pure players : des coûts faibles qu’on essaye de maîtriser au mieux pour pouvoir investir dans de nouveaux champs. Mais le web n’est pas un monde pour Simon, pas une génération ou un milieu. Les sites, les applis ne sont que des supports de plus. « J’ai pris l’écran d’un iPhone, j’ai bâti une fiction autour d’une carte à pointer… Voilà ! Si demain tu me donnes des hologrammes dans un salon, j’écrirais un truc là-dessus. Mais ce ne sont que des nouvelles perspectives pour raconter des histoires avec conviction, avec cohérence. »
Pourtant le web fourni toute une génération d’animateurs ou créateurs aux chaînes. Des émissions qui nous balancent sans vergognes des vidéos pixelisées ça ne manque pas ! Ce n’est pas du vent ça. Et bien si c’est infime. On assiste seulement à la réunification des deux blocs. Les gens passent de l’un à l’autre, c’est très à la mode. L’avenir ne se dévoilera que lorsque l’effet de mode sera passé. Alors on verra ceux qui restent ; ce seront eux les gagnants. Ce seront les artisans de demain.

Working class super-héros

Moi qui voyais déjà les pipelines de fric se détourner vers les producteurs de contenu du web, « il est trop tôt » semble la conclusion de cet entretien. Même si WatTV encaisse des chèques de TF1 et qu’M6 alimente Golden Moustache – qui est ce qu’il y a de plus drôle depuis Les Nuls ou les Monty Pythons, il faut le dire. Et d’ailleurs à quoi bon ? C’est Breaking Bad qui était bon, pas AMC ou son twitto. Que meure Julie Lescaut et que Netflix vienne étrangler les vieilles chaînes de son câble argenté, il faudra encore de bons programmes. « Je pense que la fiction française va rester ce qu’elle est et dépendre de gens qui mettent le pied dans la porte en jouant avec les règles imposées. » Hier De Caunes, Ardisson ; aujourd’hui Astier, Descraques ; demain… Instagram ? Bienvenue aux super-héros du quotidien.

www.herocorpfrance.com

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