C'est l'histoire d'un scénariste au bout du rouleau. C'est le scénario d'une histoire au bout du rouleau. C'est l'histoire de son seul véritable chef-d'œuvre (son fils) qui réécrirait par-dessus l'histoire de son scénariste de père. "Je vous dis merde" de Philppe Sfez, c'est aussi une intrigue qui intrigue, parce qu'elle redéfinit la position du lecteur : il est un spectateur comme les autres. Au fond, écrire un roman, c'est se faire des films.

Je vous dis merde est sorti voilà presque – déjà – un an, accouché par la plume de Philippe Sfez. Mais attention, on ne blagouille pas dans la même catégorie que l’autre Philippe (Katerine), celui qui le dit et qui nous emmerde. Car même si l’auteur part d’un personnage en perte de vitesse et en quête d’inspiration, il fout un coup de gomme sur la page blanche et la sature au maximum de name dropping, de remixes de name dropping (Jacques Querouaque, Mouloland Draïve, « pas le temps de faire des Salma Hayek »), de public jokes, d’anecdotes  (du poulet dans les cheveux, du sperme dans un verre de whisky…), des lignes de grossièretés (« fléau de ce monde ») très très grasses sauvées par des traits de grâce, de rimes internes, d’allers-retours au Paradis, à Hollywood ou vers un futur qui n’existera jamais (sic), de répétitions. Bref, un bordel épique.

S’il s’agissait d’un disque, on dirait : pompier. Quand c’est trop, c’est trop de picole ? Non, Je vous dis merde est une romance lucide sur ses excès, une hystérie contrôlée par un mec, Philippe Sfez, qui partirait le plus loin possible, au bout, parce qu’il en reviendrait tout juste – même si parfois ça vole haut dans le bas de plafond. S’il était un film, Je vous dis merde serait soit un anti-blockbuster avec la gueule rafraîchie d’une grosse machine déclenchée par un hold-up improvisé, soit du cinéma de série Z qui rirait même de sa propre auto-déraison (« Je me sentais aussi lourd que Nagui dans Taratata »), une comédie ultra calibrée, donc très bien montée, un trip à bord d’un tramway, ouais, nommé délire.
Écrire des romans, c’est d’abord se faire des films. C’est se les rediffuser mentalement, quand on est soi-même cinéphilou et qu’on recrache ses références pour éviter d’avoir à les digérer. C’est créer de l’autrefiction – comme l’autofiction, mais projetée sur quelqu’un d’autre – à partir de mythes qu’on s’amusera à bafouer (Clooney) ou de mites qu’on tordrait et retordrait comme de la pâte à modeler (Bogdanov, Carla Bruni…) histoire de jouer avec.

Les livres connaissent ce privilège de pouvoir intégrer des stars sans avoir à débourser un seul centime. C’est imaginer un bon film français, c’est le sujet-prétexte provocateur et gratuit du livre, sous l’ordre suprême de Tony Montana (oui, Dieu a une barbe blanche parce qu’il l’a trop trempée dans la coke). Écrire un roman, c’est se faire des films encore, mais les années 2000 se placent sous le signe de l’orgie, alors c’est se faire des séries de films, à égalité avec – toujours 2000 – des films-séries ; Je vous dis merde se lit comme une juxtaposition d’au minimum trois romans potentiels. Première approche, nous feuilletons des feuilletons. Deuxième, l’accroche : on ne quitte plus la salle, on se retient de pisser (de rire). Coup de maître : on a cette soif de cette fin au pluriel. Malin, Sfez en imagine des alternatives. Pluriels aussi, les axes qui ne prennent pas le noms des narrateurs comme dans La Maison du bout du monde de Cunningham (ou des séries), ou qui se complètent amoureusement comme dans O Révolutions de Danielewski, mais proposent des versions originales pour chacun des personnages (au chapitre suivant, « je » est bien un autre). Nous sommes dans un scénario littéraire. Un film-fantasme, donc pléonasme.

Retour à 2010 : devrions-nous parler de trois livres ou de livre en trois dimensions ? Numéro 1, le récit ; numéro 2, le long-métrage dans le récit ; numéro 3, le livre qui s’immisce dans le réel. Encore filou, Sfez a monté la promo de son livre en le traitant comme un film. Le fond : très troisième degré aussi.
Je vous dis merde
? Un chaudron dans lequel s’entasseraient Costes, BKZ, Groland, Le Créateur, Jodorowsky, Aurore Picture Show et même, pourquoi pas, quelqu’un de chez Gonzaï. De quoi dire, à propos du premier roman de Philippe Sfez, qu’il ne vous dit pas « merde ». Et qu’on enquille avec une rencontre à douze degrés et demi avec cet auteur qui n’a pas besoin de boire pour y croire.

Gonzaï : Bon bah on se voit un an pile après la sortie du livre…

Philippe Sfez : Non non, tu me vois pour la sortie du livre : des étagères, des librairies…

Ahahah ! Tu es fâché avec ton éditeur, tu as organisé toute ta promo tout seul, avec les mini-films, les interventions dans différents événements, le site Internet dans sa globalité…

Je me suis rendu au Salon du Livre en bonniche avec le livre agrippé autour du cou, en m’asseyant dans des espèces de colloques très sérieux où j’étais en happening en permanence. Au Salon de l’érotisme, aussi ! Là tu fais des photos à côté d’actrices pornos avec ta blouse, ta moustache et, derrière toi, une vulve géante.

Le livre fonctionne comme un objet filmique, avec les à-côtés logiques : les bonus (trailers, témoignages des personnages…), ce qui n’existe pas à l’intérieur des bouquins papiers – sauf dans les œuvres complètes mais, pour ça, il faut d’abord mourir. Est-ce que tu aurais eu la même démarche si Je vous dis merde n’était pas étroitement lié au cinéma ?

Peut-être pas. Mais là, le personnage principal, le premier Shlomo, représente un loser du cinéma,  puis il y a cette espèce de rêve où il se plaît en nana… Ce qui a moins de sens, c’est la dimension schizophrène après coup. Je fréquente souvent La Féline (bar situé dans le XXe arrondissement de Paris – NDA) et on a pris des séries de photos d’hôpital où j’amassais des organes dans une pelle pour faire la bonniche junkie. Dans l’esprit des figurants, j’incarnais mon personnage, normal. Jusqu’où jour où je m’y suis pointé dans le même costume sans aucune raison promotionnelle. À partir de là, on m’a fait remarquer que j’avais passé un cap, que je devenais un peu beaucoup ce mec-là.

Les premières lignes d’écrivains pas encore publiés, plus ou moins jeunes, ont souvent tendance à s’acharner sur la littérature ; peut-être par aigreur, peut-être parce que leur prose ne propose pas un format adéquat à l’édition, peut-être par absence de curiosité pour les livres du fait d’être trop concentré sur leur propre travail… Toi, tu t’en prends au cinéma, un milieu que tu connais bien qui plus est, puisque tu viens de là.

Mon livre de chevet, c’est Portnoy et son Complexe de Philip Roth ;  l’histoire d’un Juif qui s’autodéfonce. Une base, un concentré puissant d’humour. J’arrive à un âge où je me sens moins acharné. Jusqu’ici, j’écrivais des scenarios, plus-carré-tu-meurs comme écriture, académique même – acte I, II, III, épilogue. L’univers du cinéma français reste un fond, les sujets primordiaux sont la filiation, l’abandon, la privation des libertés. Le cinéma, j’ai commencé à 17 ans, je passais des castings, un monde totalement décalé avec ma vie ; j’étais un punk junk des années 80 et on me prenait pour un film. Dichotomie. Improbable. Jamais digéré, d’autant plus que je ne me suis jamais senti acteur.

« Aujourd’hui tu vis plus vieux, mais tu deviens obsolète plus tôt. »

En même temps, tu aimes faire l’acteur… mais quand c’est toi qui te tailles le personnage sur mesure, moins si quelqu’un d’autre t’en impose un.

C’est ça. Je me suis raté en 94 avec Le Grand Pardon II et, la même année, j’ai tourné dans  L’Aigle et le Cheval, un western épique avec David Carradine ! J’ai voulu arrêter pour faire des films, j’ai entamé les courts-métrages. Depuis 2005-2006, j’essaye de passer au long, mais pas le même ; en sept ou huit ans, j’ai essayé de monter environ quatre films. Et pof, petit coup de mou, j’ai créé ce scénariste foireux qui en veut à la terre entière. Un exutoire que je souhaitais drôle et surtout pas aigri, jamais, parce qu’au fond, je m’en branle complètement.

Pourquoi avoir choisi cet espace de liberté, en particulier pour, après, partir vraiment en cacahuète ?

Pour que le livre parte d’un point A, point concret – du moins dans les 50 premières pages – et arrive à un point Z ; d’un coup, ça part en vrille, en restant plutôt crédible. Les gens peuvent dire que c’est trop, mais les gens ont trop souvent tendance à dire que c’est trop. Cet espace, c’est celui d’un loser du cinéma français qui navigue dans des eaux troubles, accompagné de son rejeton. Une première pierre, en réalité, une première fausse piste. On croit bizarrement que le père va nous emmener au bout de l’histoire et non, la ligne directrice vient du fils, son évolution, sans parents… Un enfant moderne. Le visage de l’innocence. Un pervers naïf. Un être d’une totale pureté au commencement puis, au gré des éléments qu’on lui présente pour survivre, se métamorphose en pervers.

C’est très rousseauiste, ça.

Oui. Réflexion post-écriture : les narrateurs qui emploient un ton de pervers naïfs sont inconsciemment calqués sur le robot de La Caste des Métabarons de Jodorowsky (scénariste de la BD en question – NDA), qui sert un maître absolument ignoble.

Dans un premier roman, généralement on veut caler ses névroses, ses obsessions. Je me pose la question moi-même : trouver cet espace qui me permettrait de les caser.

Tes propres névroses ne doivent jamais prendre le pas sur les névroses de tes personnages. Autrement c’est chiant, autrement c’est Christine Angot. Je voulais plusieurs axes et points de vue – cinématographiques, caméras – comme chez Tarantino ou, par exemple, dans Ghost of Mars de Carpenter. Qu’on puisse traîner dans la boue certains personnages et que, si ces mêmes personnages détiennent la narration, le point de vue sur eux puisse changer. Après, tu trouves ce même prisme, le mien, qui n’est pas pour autant un parti-pris. Parfois tu te dis que non, tu ne peux pas enculer ta voisine de palier, eh bah si, et c’est ça qui m’intéresse, Monsieur. Il faut que tu aimes tes personnages à égalité, que tu te reconnaisses à travers eux, qu’ils soient immondes ou non. Je retrouve énormément de mon adolescence chez Zoltan, le fils, ainsi que beaucoup de questions personnelles chez les « adultes » qui peuplent le livre. À propos des quinquas qui hantent la plupart des gens qui ne sont plus dans la course : aujourd’hui tu vis plus vieux, mais tu deviens obsolète plus tôt. Tout ça – hormis le fait que je ne suis pas du tout misogyne mais que ça m’amuse beaucoup de jouer avec ça.

À ce sujet, et ne te connaissant pas du tout personnellement, je me suis dit que tu le faisais pour te choquer toi-même. C’est un truc très con mais c’est ce que je me dis souvent : si l’émetteur peut être lui-même choqué par son propre propos, il se dit qu’il ne sera pas le seul à s’insurger.

Exactement. À cause des passages sur les femmes, l’éditeur ne voulait pas me publier. Je soupçonne qu’il y ait une sorte de vision croisée des choses. Je pense qu’il ne respecte pas du tout les femmes et que certaines parties renvoient à ses propres pensées, qu’elles les reflètent. Moi, je n’ai aucun problème avec ça.

Les trois actes ont des titres à l’américaine mais le bouquin conserve le titre français du film, Je vous dis merde, pourquoi ?

Pour le double sens, surtout « dans le métier » comme on dit ; c’est une expression consacrée, pas du tout vindicative, et c’est une insulte. 99 % des gens le reçoivent néanmoins dans son sens nihiliste ; pour moi aussi, c’est allez vous faire enculer. Quand j’envoie un mail, l’objet c’est « Je vous dis merde » ahaha mais, en même temps quand tu le prends dans l’autre sens, c’est vraiment bienveillant. Je n’allais pas l’appeler Break a Leg. En revanche, les titres sont venus comme ça, clinquants, à la one again. Puis avec des citations que j’aime particulièrement.

« Tomates salade oignons ! »

J’ai des fils ados et pour eux, le grec, c’est une religion ! On dirait qu’il s’agit d’un mets absolument succulent. Au début, je voulais l’écrire avec des fautes. Ma citation préférée reste celle de Groucho Marx : « J’ai passé une excellente soirée… mais ça n’était pas celle-ci. » Puis tous ces personnages qui ont marqué mon enfance de cinéphile… J’allais voir plusieurs films par jour au Styx, ce cinéma d’horreur jonché de cercueils et de squelettes. Et enfin, inventer d’autres choses sur ce qui nous attend.

Ashton Kutcher avec du bide, Clooney qui peint des clowns…

Ce que m’a reproché mon éditeur : le bouquin sera vraiment ancré dans une époque Sarkozyenne. Tous les « artistes » nommés qui rampent à la fin – des Bogdanov à Montagné – ont soutenu la droite.

Roselyne Bachelot prend vraiment très cher…

Oui, je la déteste. Autant il y a plein de mecs que je conspue mais que j’aime bien, autant elle, si elle revient comme un gimmick, c’est parce que je hais ce qu’elle est, sa façon de rire à la face des gens, de prendre les sujets par dessus la jambe… Moi, j’ai assez souffert des cinq années sarkozystes. Malgré tout, pour ne pas que Je vous dis merde s’enferme dans une époque, j’espérais sincèrement que Sarkozy repasse ; dans le livre, il est élu trois fois de suite, pareil pour Obama et sa femme. Et la première dame de France… à la partouze où va Zoltan emmené par Mademoiselle S., les bonnes soirées parisiennes desquelles Strauss-Khan a été soupçonné de faire partie. En plus, l’histoire de Nafissatou avait eu lieu la veille, je l’ai rajouté donc rapidement…

« On se restreint de plus en plus depuis les années 80… »

Et puis il y a aussi le rabbin Lars Von Trier. Je me suis demandé comment tu avais fait pour réussir à caler tout ça en temps et en heure, sachant qu’il ne s’était écoulé que trois mois environ entre sa déclaration et la sortie du livre.

Dans les dernières corrections, j’ai mis des éléments de la journée pour que l’actualité ait une pérennité plus large. Globalement, je trouvais que la cellule française était beaucoup moins sympathique que la cellule américaine. Mais dans la cellule américaine, on retrouve aussi beaucoup de Français – vu qu’on est dans une époque où on voyage beaucoup, ahem. Cela dit, je regrette de ne pas avoir pu placer « Mourir comme Marion Cotillard » (dans le dernier Batman – NDA) ; jamais rien vu d’aussi choquant. Pas toi ?

Quand même pas ! Et dis-moi, comment en es-tu venu à travailler avec George Clooney ?

Je m’identifie à lui : on est sensiblement du même âge, j’ai une carrière cinématographique absolument foireuse, il a une carrière complètement exemplaire…

Ah bon, tu trouves ?

Cite-moi un film pourri avec Clooney.

Euuuh… Batman & Robin !

Wooow Batman, je l’avais oublié !!! Ah ouais, pas de souci ! Mais Clooney, j’aurais pu, si j’avais fait un peu plus de sport et mangé moins de kebab, avoir autant de charme. Et je le trouve extrêmement sympathique et marrant. À un moment donné, Clooney c’est moi, quoi, dans vingt ans, dans trente ans : est-ce qu’il se sera fait jeter de Hollywood comme une merde ? Et est-ce que sa femme qu’il aura enfin épousé lui demandera 700 millions de dollars ? Je trouvais marrant de prendre Clooney qui est vraiment le gars le plus aimé de Hollywood par les techniciens, les producteurs, les femmes, les mecs… Et qu’il soit vraiment le symbole, et de le tuer.

Il y a cette phrase de Slimane : « Le langage est une chose suffisamment riche et fragile pour aller s’encombrer d’argot, mots à l’envers, phonétiques, contresens et autres patois cannibales ». En tant qu’auteur, tu appliques justement le contraire.

Pour que ça ait une résonance, il fallait qu’un des personnages le souligne. Slimane est une chrysalide ; il vient du cloporte et se transforme à la fin en un papillon resplendissant. Il plie sous le joug de la vision globale, il devient une personne polie, timide… Je trouvais intéressant de montrer que les fréquentations peuvent te faire évoluer, qu’en venant de la plus grande des zones, tu peux devenir quelqu’un de… bien. Quant à la langue, il ne s’agit pas d’un choix ou s’il y en a un, c’est le français ; aujourd’hui, il va de Montherlant à Jamel Debbouze. On peut balancer du langage de physique nucléaire juste après du wouw nique ta race/nique ta mère. Vu qu’il est impossible d’être omniscient, autant se servir à tous les râteliers. Peut-être qu’avec trois dentistes, Tony Montana arriverait en docteur Mengele !!! C’est Dieu, il ne brasse pas qu’avec ses trois bonshommes ! Je vous dis merde, c’est aussi un pamphlet anti-religion, anti-déiste. Bon, ça reste un bouquin relativement hermétique, du moins pour les personnes qui s’arrêtent au style trash et qui ne savent pas le transgresser. Si, au lieu de dire un vagin, tu dis une chatte, ça peut bloquer des gens qui n’aiment pas ce genre de littérature. Mais pour ceux qui ont l’habitude d’appeler une chatte une chatte… Pas du tout le propos de choquer, ce qui s’avère choquant, ce sont les méandres entre les rapports humains, avec tes enfants, bien plus scandaleux qu’un langage ordurier. Il y a quand même 80 pages sans la moindre grossièreté. C’est aussi un livre sur la liberté : on se restreint de plus en plus depuis les années 80, c’est parti du sida, les mecs nous enculent petit à petit pour nous grignoter, nous serrer, l’exubérance se révèle de plus en plus compliquée, très rapidement récupérée, revendue en petites lamelles…

Mais qu’est-ce qui serait véritablement subversif aujourd’hui ?

Vraisemblablement aller dans une église et dire au président d’aller se faire enculer (sic) ; OK, ce n’est pas en France mais en Russie, mais on se trouve sur la même planète, merde ! On vit dans une époque où une fille a de moins en moins le droit de se mettre en minijupe, on retourne au Moyen-âge. Là, je te parle de la subversion du peuple. Je me rappelle qu’à mon époque, au collège, tu t’habillais n’importe comment, tu pouvais suivre ta veine, expérimenter ce que tu désirais. Va dans les cours d’écoles aujourd’hui, c’est flippant. Un machin de réactionnaires à l’envers : je ne comprends pas pourquoi on ne pourrait pas y aller la chatte à l’air, avec des boucles d’oreilles en vibro. Pour moi ce qui est subversif et dangereux, c’est une fille qui rentre chez elle à la cité sans problème. C’est un mec qui s’habille en trav sans se faire insulter. Dans les années 80, il y en avait de Paris à New York, les gens faisaient ce qu’ils voulaient quand ils voulaient.

En même temps, dans ce blasage général, dans l’institutionnalisation du sexe, drogue & rock’n’roll, tant mieux que certains trucs ait encore les moyens de déranger. Je vais reprendre une phrase de ton livre : « Pour écrire un scénario, il existe des scénaristes. » Sans vouloir te confondre avec ton personnage, tu es donc d’accord pour reprendre la célèbre phrase de Gabin, « pour faire un bon film il faut une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire » ? Et qu’est-ce qu’il faut pour faire un bon roman ?

À peu près pareil qu’un film, sauf qu’il faut considérer le scénario comme un outil, une base qui va évoluer lors de nombreuses interventions ; le bouquin, une fois terminé, se retrouve gravé dans le marbre. La littérature est gratifiante : tu peux faire un très bon scénario et pondre un film à chier, et inversement. Récemment, je tenais entre les mains le scénario de Mammouth, qui est écrit avec le fion, alors que, bon, le film me plaît plutôt. Quand j’écris un scénario, je fais des efforts littéraires alors que ça ne sert strictement à rien.  J’ai mis trois ans à écrire ce bouquin, huit heures par jour, jusqu’à ce qu’il soit à la virgule près comme je le voulais. Mais c’est rien hein, je connais des gens, ça fait sept ans qu’ils sont sur leur livre, et ils font pas semblant d’écrire hein. Si ta phrase n’a pas la résonance probante, la bonne musique…

Plus on écrit, plus on écrit vite.

Je ne sais pas si je recommencerai, à moins que j’écrive Je vous dis mer2 : pourquoi pas l’adapter ? C’est Compay Segundo qui a dit que pour qu’un mec réussisse sa vie, il faut qu’il ait écrit un livre, eu un enfant et planté un arbre. Voilà, faut que je plante un arbre.

Tu as fait le plus dur. Mais a priori tu n’accouches pas. À propos de filiation, et puisqu’il est aussi question de meurtres, j’ai noté cette idée de Patrick Besson qui concilie parfaitement les deux, c’est dans Accessible à certaine mélancolie : « Le plus difficile : vivre après avoir tué quelqu’un ou mourir sans avoir tué personne ? Ne pas avoir été responsable de la mort d’un être humain, n’est-ce pas rater quelque chose dans sa vie et, si oui, quoi ? Mais faire des enfants […] c’est faire des morts. »

La plus grande des hantises quand tu es parent. Un type en fin de parcours, en panique totale, dont le fils de neuf ans vient à la rescousse, ça me semblait important. À mon époque, il n’y avait pas trente-six schémas ; le mec était là pour te remonter les bretelles, pour que tu ne mouftes pas. Aujourd’hui existe une vraie écoute des enfants, on a compris que les mômes ne sont pas vides, qu’ils n’avancent pas comme des zombies, ils ont un avis sur ce monde qui n’est pas moins débile que celui qu’on peut avoir. La précocité de Zoltan m’intéressait, un point de vue pur qui vienne pénétrer le monde malsain du cinéma, fait de petits meurtres entre amis, de carriéristes, d’actions peu reluisantes. La filiation me travaille assez, j’ai quatre mômes. D’ailleurs, il faut que j’aille me faire castrer en janvier prochain, pas me faire couper la bite mais le tuyau à bébé… Ah ouais stop là, tu sais pas ce que c’est, toi ! La paternité, je maîtrise – de la chambre d’accouchement jusqu’à la vasectomie, donc. Certainement parce que j’en ai pâti, enfant, de l’indifférence hein, pas de violence, mais la responsabilité vient de l’époque. J’ai lutté toute ma vie pour ne pas reproduire le schéma paternel mais dans le cul la baïonnette, j’ai deux enfants avec deux femmes différentes ; la différence, c’est que je m’en occupe.

Ils ont lu ton livre ?

Aucun. Trop petites, les filles, ou les deux garçons… J’ai deux garçons adolescents ; ils ont du mal à voir leur père se faire sodomiser par un Chinois (sur le teaser du livre ci-dessous – NDR). Il ne veulent surtout pas que j’apparaisse dans leur monde scolaire ! J’ai essayé de mettre des affiches autour des bahuts pour qu’ils soient fiers de voir leur père en travelotte en sortant de l’école. Mais non ! Si quelqu’un d’autre l’apprend, ils sont morts !

Philippe Sfez // Je vous dis merde // Le Bas Vénitien
http://jevousdismerde.com/

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