Hegel était un brave professeur de philosophie qui croyait beaucoup en sa matière. Après avoir écrit un certain nombre d'ouvrages sur un peu tout et n'importe quoi (la religion, la science, l'histoire, la société), il décida de les condenser en un manuel à l'intention de ses étudiants, qu'il intitula sobrement "L'encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé", et qui résume un peu l'histoire de la vie, du monde et de tout ce qu'on peut en penser. En bon maniaque du rangement, le brave monsieur y a tout rangé trois par trois, thèse/antithèse/synthèse, pour que cela colle avec la trinité du Père, du Fils et du Saint Esprit. Une dialectique implacable qui menait tambour battant l'esprit vers le savoir absolu, le triomphe de la raison, fin de l'histoire. Il fallait dynamiter ça.

“Hey, Teachers, leave the kids alone”
(Pink Floyd)

Ma carrière philosophique universitaire fut plus courte que celle de Hegel. Elle se résume à une seule et unique journée passée sur le campus de l’université de Nanterre avec mon meilleur ami Pravdaa Pravda à chercher le bureau d’inscription à la licence III par correspondance, que nous comptions rejoindre grâce à une équivalence absolument honteuse. Une belle journée, un été tardif, et un campus à l’américaine coincé entre l’A14, l’A86 et la ligne A du RER, au milieu d’un habitat ayant réussi la mixité social entre le HLM et le bidonville. Nous avions mangé des sandwichs sur les grandes pelouses après avoir acheté un peu de littérature révolutionnaire à type près de la gare qui en avait de grands cartons. Il y eut ensuite le bâtiment F48, de grands escaliers et des hommes musclés en collants bleus grimés en Dionysos jaillissant d’amphithéâtres obscurs en faisant des entrechats. Ce dont je me souviens de mes cours d’alors, c’est que chaque philosophe avait synthétisé sa pensée dans son nom. Ce qui pouvait servir de moyen mnémotechnique en cas de sèche à l’oral. Kant get no (satisfaction), Nietzsche c’est rien, et Marx ne pense qu’au salaire (en Marks bien sûr).

Autant vous dire qu’à la rédaction de Gonzaï, j’étais de loin le plus qualifié pour écrire sur le dernier livre d’Alessandro Mercuri, qui met d’emblée les pieds dans le plat en attaquant Hegel par la face Schopenhauer.

“L’argent c’est la liberté”
(Hayek)

La pensée hégélienne – il faut l’avoir vécu je pense, a un charme indéniable de par sa langue et sa cohésion mais est complètement totalisante. Capable de séduire aussi bien l’anticolonialiste le plus acharné (Frantz Fanon) avec son idée d’inéluctabilité de la libération de l’homme, que le conservateur le plus acharné (Hayek), avec sa philosophie du droit et son célèbre “La propriété c’est la liberté”.

Il y eut de nombreuses tentatives de dynamitage de la pensée hégélienne : Marx par exemple, qui voulut transmuter l’idéalisme hégélien dans un matérialisme historique annonçant la victoire finale du prolétariat. Schopenhauer quant à lui l’a joué plus lads, à l’insulte : “Charlatan plat, sans esprit, répugnant, ignorant, qui, avec une effronterie, une déraison, une extravagance sans exemple, compila un système qui fut trompeté par ses vénaux comme étant la sagesse immortelle.

Voici le point de départ de Peeping Tom. La dénonciation du sommet de l’idéalisme allemand comme imposture constitue-t-elle sa réfutation totale – ce qui reviendrait à répondre à un absolu par un autre, ou ouvre-t-elle au contraire une nouvelle voie ? Que reste-t-il à penser après Hegel, quelle matière nous reste-t-il à nous mettre sous la dent, après qu’il se soit arrogé l’explication définitive sur à la fois la religion, le droit et la psychologie ? La philosophie n’est-elle pas une imposture quant à ses prétentions ? Et si Hegel c’est le savoir absolu, pourquoi son Encyclopédie fait-elle l’impasse sur la recette du falafel et sur les différentes techniques de fixations des chaînes à neige ?

Ramener la grande geste de la phénoménologie de l’esprit à une Odyssée homérienne est donquichottesque, les Dieux ayant été remplacés par les beaux concepts flottant dans le monde de l’esprit. Voire même à un roman picaresque à la prétention grotesque. Hegel s’imaginant Napoléon des idées, domptant des moulins à vents métaphysiques. Il ne s’agit donc pas ici d’un renversement, ni d’une déconstruction ou d’une réfutation, manœuvres elles mêmes dialectiques. Je rappelle une chose : le savoir absolu, ses prétentions totalitaires, pompe l’air littéralement. Une étouffante machinerie de moulins à vent.

Il faudrait voir la dialectique hégélienne comme un spectacle linéaire à deux dimensions, une saga en manga, avec affrontement de Boss à chaque fin de chapitre et élévation du champion triomphant de tous les antagonismes, jusqu’à l’obtention des sept boules de cristal. Rappelez vous les aventures de Son Goku : chaque ennemi vaincu devient son allié devant l’ennemi nouveau, toujours plus puissant. Chaque victoire étant l’occasion d’un Aufheben (cf le dernier disque de Brian Jonestown Massacre), allant même jusqu’à la fusion avec son antagoniste vaincu, car seule leur synthèse sera à même de franchir l’étape suivante (Son Goku fusionnant avec Vegeta pour vaincre Boo).
Pour échapper à cette mécanique narrative infernale, ne faudrait il pas simplement raconter l’histoire sous la forme de tableaux vivants ? Figer le geste même de la dialectique, filmer les crises de rire entre les scènes des acteurs interprétant le rôle de l’Âme ou de l’État. Un tournage catastrophique, un producteur fou qui se ruine pour sa grande œuvre, l’adaptation cinématographique et en italien de la phénoménologie de l’esprit. Le manque criant de moyens de la production nous révélerait alors toute l’entreprise comme une grotesque série B, et ce dès l’écriture du scénario.

“Toute ma vie, j’ai grandi entre les maîtres”
(Pirké Avot)

Et il est bien écrit “entre”. C’est-à-dire ni avec l’un, ni avec l’autre, mais dans la distance qui les sépare : ici seulement il est possible de vivre. Il faut un décalage, créer un interstice pour enfin respirer, voire y glisser son œil : l’œil du voyeur, de Peeping Tom, qui patiemment s’habituera à l’obscurité pour y découvrir le théâtre des ombres. Retourner dans la caverne et renoncer au soleil de la vérité. Une série de textes donc, au fil conducteur extrêmement ténu et qui ne font ni thèse ni discours, qui naviguent à vue au milieu des matériaux disparates flottant sur nos marécages culturels, où se croisent tout aussi bien Raël que les Happy Family Tree, ou encore la déposition de croix de Rosso Fiorentino.
Ne pas y chercher de cohérence, simplement apprécier le geste. Il ne s’agit pas de relire la pop culture à l’aune d’une supra-thèse globalisante, d’en extirper au forceps une fausse synthèse avec le manuel de la Tradition primordiale sous le bras, c’est-à-dire retomber dans un dogmatisme stérile et déjà mort. Au contraire, chercher au sein de l’armature dogmatique des espaces vides que l’on puisse encore s’approprier pour y faire naître sa propre parole. Vous aurez donc compris que Peeping Tom n’est pas un roman à thèse, ni un essai dogmatique. C’est une lecture et une appropriation. Et à ce régime-là il n’y a pas d’autre règle que celle de la subjectivité, au risque du contresens le plus total, ce qui est probablement le cas de cet article.

“Mais vous n’aurez pas ma liberté de penser”
(Florent Pagny)

Souvenirs d’une soirée avinée. Le plus bourré d’entre nous qui déclare :“Kurtz a raison, il faut exterminer toutes ces brutes, c’est dans Conrad, nous sommes au cœur des ténèbres, mec.” Exterminer toutes ces brutes ? La sentence est célèbre, elle est généralement dénoncée comme étant l’aveu de l’essence criminelle de l’abstraction nommée “Occident” : la volonté d’extermination et/ou d’asservissement du reste du monde. Peut-être est-ce le cas, peut-être Kurtz est-il un fou criminel et raciste, et Conrad le précurseur de l’anticolonialisme, il faudrait relire la phrase dans le contexte, ce que je m’abstiendrai de faire, car cela reviendrait à en fermer une partie du sens, à la rendre à son auteur. Tout le contraire d’une véritable appropriation, d’une lecture ouverte et vivante.

Ce que voulait exprimer au contraire l’homme aviné ce soir-là, c’était la nécessité de renoncer à la violence, de se débarrasser de toutes ces brutes. Il faut exterminer toutes ces brutes, pris au premier degré, mais bien sûr pas dans le sens littéral de l’extermination, ce qui relèverait de cette brutalité même. Je ne cite volontairement pas son nom, premièrement pour ne pas être accusé de laisser entendre qu’il boit plus que de raison, et deuxièmement car je ne suis pas même sûr qu’il ait vraiment voulu dire cela. Peut-être ai-je moi même mal compris ses propos, c’est si lointain, à la fois dans le temps et dans l’alcool.

Alessandro Mercuri // Peeping Tom // Editions Leo Scheer

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