En bientôt six ans d’existence, Nolife a su passer du statut de chaîne pour gamers japanophiles à celui plus enviable de prescripteur de la culture geek. En Emett Brown du pixel, on vous paye un petit retour dans le passé pour mieux comprendre le futur. Tenez bon vos joysticks.

Au commencement était Cyril Drevet. Nous sommes alors en 1993 et pour la première fois sur le petit écran, un journaliste – aux cheveux longs et à casquette dans la pure tradition Wayne’s World – nous parle avec sérieux de ce média qui résonne dans toutes les cours de récré : les jeux vidéo. L’émission s’appelle « Télévisator 2 », avec un nom pareil elle passe sur Antenne 2 à la même heure que son concurrent de la Une, le « Club Dorothée », qui diffuse de son côté toute une flopée de dessins animés made in Japan. Ainsi, dès le début des années 90, le jeu vidéo et l’animation japonaise s’invitaient chaque semaine sur les ondes hertziennes pour le plus grand plaisir des enfants, des adolescents et de quelques parents en avance sur leur temps. En 2013, pareille situation semble impensable : le « Journal des Jeux Vidéo » de Canal + par exemple est au mieux un long spot publicitaire dénué de tout avis critique. Quant aux dessins animés nippons, seules les grosses licences telles Naruto et l’éternel Dragon Ball sont encore diffusées, les séries plus originales ayant été remplacées par des créations américaines de Nickelodeon (la chaîne cheap et star à qui l’on doit Bob L’éponge et Dora l’exploratrice) au design effrayant et au message délivré des plus enfantins. C’est dans ce triste contexte que Nolife intervient.

Same player shoot again

« Parce qu’aucune émission désormais ne parle de jeu vidéo concrètement – là où les émissions sur le cinéma ou la littérature demeurent nombreuses – ni de la culture qui l’environne, il nous faut créer notre chaîne et changer ça. »  Voilà ce que se sont dits Sébastien Ruchet et Alex Pilot, les deux créateurs de Nolife, avant de lancer ce projet faramineux sur internet en 2007. Alex Pilot vient alors de quitter Game One – « l’autre chaîne du jeu vidéo » – chez qui il a réalisé et produit plusieurs émissions et documentaires avec son compère. Pourquoi cette fuite telle Mario dans son tuyau vert ? De par ses impératifs financiers de chaîne du satellite (bouquet CanalSat), Game One ne jouit pas d’une totale liberté éditoriale et la profondeur dans le traitement de ses sujets s’en ressent ; son JT quotidien ressemble à un panneau 4 par 3 pour les titres qui marchent déjà. En tous cas, le 1er juin 2007, Nolife émet pour la toute première fois et tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.

36867_17916Un an plus tard, Nolife possède une grille de programmes étoffée : il y a « Chez Marcus » animé par Marc Lacombe, ancienne tête de prou de Game One ayant quitté le navire afin de pouvoir continuer à s’exprimer librement sur tous les jeux qu’il teste ; « Oscillations », une pastille sur la musique de jeu vidéo faite au travers du prisme savant de la musicologie ; « Temps perdu » qui décortique l’actualité des freeware, ces jeux disponibles gratuitement en ligne ; et la savoureuse mini-série « Nerdz », sorte de « Friends » cracra à la sauce Amiga où officie avec brio l’incontournable Davy Mourier, qui réussit le pari d’être aussi indéniablement talentueux comédien que chauve et scatophile. L’offre est donc bien large et comble autant le gamer à la recherche d’un avis éclairé que le téléspectateur en quête de pur divertissement. Et ça marche.

Le site Internet de la chaîne regorge chaque jour de témoignages du public. Sans surprise d’ailleurs, le jeu vidéo étant désormais la première industrie culturelle au monde et la France se trouvant être le deuxième plus gros consommateur d’œuvres en provenance du Japon derrière… le Japon himself. Seulement, du fait de son statut ô combien bancal de web TV (tous les comptables sont d’accords là-dessus), Nolife doit faire face à une réalité économique beaucoup moins amicale que ses spectateurs et songe sérieusement à déposer le bilan. Il n’en sera rien, la société Ankama en ayant décidé autrement. Bien connu du grand public grâce à ses jeux en ligne au look cartoonesque que sont Dofus et sa suite Wakfu, cette société protéiforme entre dans le capital de nos geeks en 2008. Laissant, en bon ange gardien, la chaîne aux mains de ses créateurs. Tout le monde souffle, l’orage est passé et la (second) life continue.

Mais toute forme de vie ayant des besoins de plus en plus grands pour vivre correctement, Nolife se met à viser plus haut et à espérer une diffusion sur le câble. A plusieurs reprises malheureusement, la chaîne essuiera un refus de la part de Médiamétrie, institut toujours aussi peu équipé pour la mesure d’audience Internet. Nolife se remet à avoir de l’asthme et à craindre pour sa survie. C’est là que les spectateurs interviennent. Car la chaîne dispose d’une belle communauté qui va, suite à un appel aux dons, fournir la ventoline nécessaire.

Game (One) Over

Ce passage de la gratuité au légèrement payant (ou freemium) se fait évidemment en échange de quelques avantages pour les abonnés, comme la possibilité de voir des programmes inédits ou de regarder, à partir du site Internet, toutes les anciennes émissions. L’engouement avec lequel une large foule de téléspectateurs assidus est venue apporter son soutien a, dans la foulée, permis à la chaîne de travailler avec une régie publicitaire et de profiter par conséquent d’une meilleure autonomie financière. Ce net regain de forme jaillira en orgasme le 8 mars 2011 lorsque Sébastien Ruchet annonce que Nolife vient de rejoindre le bouquet thématique de France Télévisions.

nolife01Depuis, la chaîne ne fait que grossir, diversifiant encore sa grille. Ils ont reçu ce bon vieux Cyril Drevet à différentes occasions, et il se porte très bien – bon, il a laissé tomber cheveux longs-casquette mais il va bien – à l’instar du jeu vidéo et de sa culture. Car n’en déplaise aux quelques associations et journalistes qui à chaque nouveau fait divers sordide essaient d’impliquer notre beau média (dernière en date, la tentative de récupération dans l’affaire Merah), le jeu vidéo et les joueurs vont très bien aussi, merci. Et ça, Nolife sait le montrer. Ce qu’elle montre aussi, c’est l’évolution lente mais sûre de cette communauté vers quelque chose de plus global. Hier, Internet était vu comme un repère d’informaticiens pointus mais boutonneux, aujourd’hui, c’est l’outil de communication de tout à chacun. Hier, le gamer était un apathique glandeur boutonneux (notez l’insistance sur l’acné) totalement dénué d’ambition, aujourd’hui, même pépé et mémé jouent. Bon ils jouent comme des pieds, mais ils jouent.

Demain, c’est pas loin

En même pas cinq ans, les cultures numériques se sont imposées d’elles-mêmes en faisant fi des préjugés de départ, jusqu’à devenir parfaitement intégrées à nos modes de vie. Que celui qui n’utilise pas de Smartphone aujourd’hui pour jouer à Angry Birds me jette le premier Rubik’s Cube… Nolife c’est aussi ça, une chaîne plus intelligente qui ne parle pas qu’à la « communauté geek » mais à des gens cultivés. Car oui très bientôt, il ne sera plus ici question de « culture geek » mais de culture tout court. Et ça n’est pas le succès international de The Big Bang Theory qui nous fera penser le contraire. L’intérêt, là où ce phénomène devient passionnant, c’est que Nolife a su le cerner un peu avant tout le monde. C’est ce côté prophylactique qui explique sans doute la progression de la chaîne. Cela, et aussi quelque chose de moins mathématique et de plus humain qui nous donne l’impression d’assister à des shows fabriqués par des potes, avec tout ce que ça peut avoir de jouissif et de régressif parfois. Il suffit de voir un épisode de MangeMonGeek, émission de cuisine tout à fait barrée, pour s’en rendre immédiatement compte… d’ailleurs :

Grâce à tous ces atouts, l’espoir est de mise pour Nolife et pour le complet délitement de tous les précédents clichés. A l’heure qu’il est, nous sommes tous branchés sur Youtube, nos télés lisent d’abord Twitter avant l’AFP. Quelque part, les nerds et les otakus sont en train de se fossiliser et de virer à l’image d’Epinal puisque nous sommes tous devenus comme eux. Ils ne sont pas stricto sensu notre avenir, mais comme eux les écrans nous ont englobé, tel un Blob plein de diodes. Et puisqu’on parle d’écran, concluons sur notre chaîne préférée : tout cela, Nolife l’avait anticipé.  Et comme ils le clament : « Y’a pas que la vraie vie dans la vie. »

http://nolife-tv.com/

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2 commentaires

  1. Pourquoi s’obstiner à mettre un « TV » derrière Nolife dans le titre ?
    Le nom de la chaîne (et de la société éditrice) c’est « Nolife » tout court (en un mot de six lettres avec une seule majuscule)

    Et en 1993, Antenne 2 s’appelait déjà France 2 😉

    Et je trouve qu’il y a un peu trop de raccourcis, d’imprécisions voire d’erreurs dans l’article 🙁

    1. @Rinkio
      Bah le « tv » ça parle sûrement plus au grand public, et si on le googelise ça ramène au site web de Nolife, donc pas besoin de se mettre en mode fanboy 😉
      Moi j’ai trouvé l’article sympa et assez sérieux pour intéresser le profane. Alors effectivement le connaisseur assidu de Nolife relèvera des erreurs, mais elle ne viennent pas nuire à la compréhension générale, donc pas d’offense, on reste dans la vulgarisation d’un sujet une chtouille underground, avec ce que ça implique en bien et en mal.
      Et pour le Nolifien expert, il y a toujours le très documenté bouquin Nolife Story !

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