Fille de pub, Frederika Finkelstein signe avec L’Oubli le livre marketing de cette rentrée littéraire. Un blog de jeune parisienne déprimée, design holocauste.

imagesOn ne le niera pas : Amalia Frederika Finkelstein, 23 ans, a de solides compétences marketing. Son premier roman, l’Oubli, implore le buzz littéraire de cette rentrée et, le monde est bien fait, commence déjà à le récolter. Nominée pour le Renaudot, la jeune femme a récemment reçu les encouragements de Yann Moix, Le Clézio ou encore de l’autre publicitaire Beigbeder, tout en multipliant les apparitions dans les médias. Il faut dire que l’Oubli – et ce n’est pas si évident en littérature – semble avoir été conçu pour être pitché : une adulescente bourgeoise et sérieusement dépressive (dès les premières pages, elle « pourrait mettre fin à ses jours, pourrait s’enfoncer un couteau dans le ventre, pourrait disparaître »), regrette le décès de son chien (« Edgar est mort. Où es-tu Edgar ? »), boit du Coca Cola (et en alternance du Pepsi, question de droits), noie son chagrin dans les Daft Punk (en exergue, post-modernisme tranquille, One more time côtoie une citation d’Eichmann), et ne quitte son meilleur copain le MacBook (dont la voix de reconnaissance vocale « a un timbre de blonde ») que pour s’offrir un petit « Donut à paillettes » près du Montana – en attendant d’Oublier que le monde a changé. Changé ? Mais pourquoi ? Ah oui, pardon : il y a aussi la Shoah. Qu’Amalia greffe en motif récurrent de ses dérives, sur un mode « un moment de vie / un souvenir des camps ». Le Coca Cola lui manque ? Alors elle soupire les gorges asséchées de Dachau. La Critique de la raison pure traine dans son salon ? Alors elle regrette le livre de chevet de son grand-père (presque) mort à Auschwitz. Une gare apparait ? Alors elle pense aux trains…

Le principe du roman est d’une efficacité incontestable

Et tout aussi efficace est le ton sur lequel il est déplié. Un bloc de gravité sans nuance, une île de solennité bien stable. Sans complexe aucun (« Je ne suis pas humble. Je suis incapable de la plus infime humilité »), la jeune femme enchâsse les grandes vérités (« J’ai décidé de rejeter le mensonge de l’existence divine pour toujours »), les confidences inédites (« Entre nous : la mort et l’amour sont les deux mots qui me préoccupent le plus au monde ») et les observations singulières (« Il n’y a pas que les Juifs qui souffrent, LES CATHOLIQUES SOUFFRENT, LES MUSULMANS SOUFFRENT, LES NOIRS SOUFFRENT, LES BLANCS SOUFFRENT, LE MOYEN-ORIENT SOUFFRE, L’AFRIQUE SOUFFRE : LE MONDE INTEGRALEMENT ») jusqu’à faire éclater ses souffrances accumulées dans une improbable orgie lyrique, ode du corps comme revanche de l’esprit (qui dans ce monde, rappelle-t-elle, est fini, « sans retour possible »).

Ici et là, pourtant, p.30 ou p.142, quand Amalia quitte sa posture d’éternelle victime condamnée à l’arrogance (« Evidemment que je veux réussir, quoi d’autre ! Réussir et gagner (…) sont certainement les seuls mots auxquels j’ai toujours cru. »), d’authentiques réflexions sur son malaise de jeune fille affleurent ; le texte quitte le registre du grotesque pour rejoindre celui d’un lyrisme touchant (« J’ai effectivement peur de rater ma vie. Je me dis sans cesse qu’il faut que je me surpasse : que j’accomplisse quelque chose de beaucoup plus grand que moi ») et on en vient à penser que dégraissé des prétentions de son auteur, de son opportunisme historique et de sa visée marketing, le livre d’Amalia aurait pu constituer un bon petit blog de jeune fille.

Mais sur ces 172 pages gonflées de soupirs publicitaires, c’est peut-être l’auteur elle-même qui apporte la plus dure condamnation : « La souffrance doit être modérée, pas spectaculaire, sinon nous gâchons tout. »

Frederika Amalia Finkelstein // L’oubli // ed. Gallimard, 173 pages

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