Art marketing qui consiste à faire patienter en douceur un appelant sans qu’il ne pète une durite. Tour à tour chiante, répétitive, ou unique et mélodique, la musique d’attente téléphonique, qu’est-ce que c’est vraiment ?

Vous connaissez très bien ce maudit passage des Quatre Saisons car vous êtes tombé malade (noël, les huîtres de tata, des boyaux sensibles) et c’est chaque fois le même concerto au standard du docteur : pendu au téléphone, on vous fait patienter avec les tubes les moins disco de Vivaldi, Mozart ou Beethoven. Vous êtes pris en otage pour une durée moyenne de quatre minutes quarante-huit (tous standards confondus, chiffre de 2004), et la piètre qualité sonore de 8000 hertz. En boucle. En boucle. En boucle. Bonne chance.

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La flûte de pan en orchestre et en solo

D’abord, quelques éloquents exemples. Appelez Sciences Po Paris et entendez ce mauvais lounge qui est un appel au porno. Universal : un classique court et cartoonesque qui aurait pu servir à Tex Avery. Le Louvre : un jazz d’ascenseur chiant mais, hum, les accents de la speakerine sont à tomber. Le standard Bouygues commence en Rock FM bien burné et termine en flûte de pan. Mac Donald’s passe une sorte de B.O. des Bronzés sous speed avec des carillons. Rien de très audible finalement, alors pourquoi s’imposer toutes ces horreurs ? Après tout, rien n’oblige les entreprises à utiliser une musique d’attente téléphonique ; qu’est-ce qui justifie toutes ces horreurs au bout du fil ? Le classique « bip » en outre, contrairement au You’re Simply The Best du standard de ma salle de sport, ne coûte rien. Alors que faire composer un morceau ou utiliser la moindre œuvre existante, à titre privé ou professionnel, engendre des coûts que les entreprises payent pour vous faire patienter en musique, de genre classique dans 40% des cas. Ce chiffre provient d’une étude de 2004 de Musicotel, agence dont le slogan promet modestement : « votre attente téléphonique personnalisée à partir de 49€ HT ! ». Or, tous âges confondus, l’attente est une obligation pénible, source de stress, même avec un fond de Mozart. Une récente enquête anglaise montre même que pour 64% des patients, la musique n’empêche pas les appelants de se sentir pris pour des cons. Au palmarès des relous : le classique, (genre le plus approprié selon le sondage Musicotel, mais aussi le plus détesté), mais aussi la flûte de pan – solo ou en orchestre – et ces infernaux disques d’ambiance Nature & Découvertes. Des mélodies moqueuses dont on se passerait bien mais qui servent de fond à un message vocal (dit d’une voix de femme dans 4 cas sur 5), et qui permettent aussi de se rendre compte du temps passé au téléphone.

« Hold the line (love isnt always on time) »

breaking-phone Vivaldi n’est pas le seul fautif dans cet attentat à la créativité, puisque les musiques de patience (sic) sont finalement plutôt récentes. Nicolas Lordier, 32 ans, fondateur de l’agence de design sonore Ohmwork suggère : « Il semble évident que les messages d’attente sont apparus quand se sont développées les premières grandes centrales d’appel et les SAV. » Puis, avec le temps la musique de patience s’est démocratisée. Les PME et centres médicaux sont aujourd’hui les plus gros DJ de classique. Nicolas Lordier : « il y a aussi le cas des entreprises qui couvrent plusieurs secteurs d’activité, celles-là ont besoin d’une identité sonore cohérente et assez forte pour évoquer l’entreprise à tous les appelants, quel que soit le service qu’ils cherchent à joindre. » Tout dépend des billes que la boîte est prête à investir dans le sonore. Une grosse compagnie, évidemment, mettra le paquet pour tout le toutim : composition d’un morceau, logo sonore (les notes qui accompagnent le logo dans les pubs TV), jingles et toutes sortes de déclinaisons dont la musique d’attente fait partie. « Quand on appelle SFR, on retrouve la mélodie de leur publicité, qui n’est pas rébarbative. C’est mieux que des grésillements ou un bip pour se mettre en condition avant de parler à quelqu’un ». Car téléphoner est stressant. Je me tapais tranquillos mon plateau repas devant une émission sur Michel Berger et vous savez ce que j’apprends ? Il était allergique au bigot le type. C’est uniquement France Gall passait les coups de fil. C’est pourquoi la voix et la musique, à l’instar de la dame qui parle pour la SNCF, doivent être calmes, patientes, et anti-stress. « Les petites entreprises, explique Lordier, ne vont pas chercher plus loin qu’une musique existante ou alors de la musique au kilomètre. » La musique au mètre, ou au kilomètre, désigne les pistes sonores que l’on peut se procurer sans trop de complications légales en termes de droits. Mais la qualité est largement en dessous d’une Quatre Saisons de Vivaldi ou de la pizzeria d’en bas.

TPP : Téléphone Pleureurs Professionnels

Saviez-vous que Brian Eno avait composé le logo sonore de Windows 95 ? Et saviez-vous que pour environ 40 euros par an versés à la Sacem vous pouvez vous vous doter d’un morceau de la Sexion d’Assaut en guise de message d’attente ultra-chanmé ? Vous pouvez aussi faire appel aux services d’une agence spécialisée. Ces structures font plancher des compositeurs de jingles et de bandes-son d’émission TV. Et ce genre d’agences, il y en a la pelle : Tel Accueil, Zikotel, Ats Studios, Attente Musicale… Des concurrents bien en place car ils officient sur un marché plutôt technique et dont l’intervention est nécessaire pour faire installer [faites votre choix] : pré-décroché, messages d’absence, d’attente, de vœux, de répondeur, d’horaires, etc. Des enregistrements que les compositeurs livrent en bonne qualité, mono, mais qui sont voués à être coupés et super-compressés pour les standards du bigophone. « De toute façon, conclut Lordier, les messages d’attente sont destinés à des fixes ou des téléphones d’entreprise, beaucoup moins performants que les smartphones. Donc l’appareillage limite le choix de musiques. C’est pour ça que tout le monde reprend La Lettre à Élise : distinct, sans basse, sans risque de saturation. » Où l’on comprend que le temps et la technologie transformeront peut-être un jour ces espaces d’attente virtuels en zone de diffusion… En attendant, ce soir je mixe au 06.66.66.66.66, vous pouvez raccrochez et reprendre une activité normale.

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