Dans l’arrière-salle enfumée de la modernité, la révolte gronde : saboteurs, agités, indociles et mécontents divers, ils sont tous là. Debout sur une banquette, un vieux gaulliste récapitule des banalités dans l’espoir de galvaniser l’indignation, tandis qu’au fond de la salle, des habitués préparent en secret la révolution par l’épicerie équitable. Aux autres tables, les discours s’engluent bien vite dans l’ironie, les grands sentiments et le relativisme. Beaucoup restent silencieux ; ceux qui ne se sont pas endormis ressassent les programmes d’avant-garde en faillite.

Le Comité Invincible* pousse un bref soupir, vide son Picon, puis descend du tabouret de bar où il s’était juché. Puisque personne ne le fera à sa place, il prend la parole.

1. Il nous semble que face à la violence du monde, les intellectuels s’encombrent de précautions absurdes.

Il nous semble qu’à tolérer l’ineptie au nom du respect de la diversité des points de vue, les intellectuels se condamnent à ne plus trouver leur dignité que dans l’adhésion à des règles qu’ils sont désormais seuls à comprendre (on pense par exemple à la grammaire). En somme, il nous semble qu’au nom de valeurs perverties, car sans objet, les intellectuels se donnent la jérémiade pour seul horizon.

Tiraillés entre leurs convictions interventionnistes et la réserve requise pour se parer du prestige de la modestie, les intellectuels s’enferment dans le silence, avec l’espoir que les masses finiront bien par s’en remettre à eux. Naturellement, personne ne leur demande jamais rien – et en réalité, quand bien même on viendrait s’enquérir de leur avis, ils ne le donneraient pas. Les intellectuels sont des allumeuses : ils préféreront toujours le flirt laborieux de l’explication à la glorieuse étreinte du jugement. C’est un affreux gâchis : pour excellentes que soient leurs idées, elles ne quittent jamais leurs salons (hypothèse haute) ou leurs têtes (hypothèse basse).

Eh bien en voilà assez. Nous, brutalistes, déclarons.

2. Le brutalisme est une éthique de situation, fondée sur la prééminence du langage et les exigences du panache.

Il aurait été dans l’ordre des choses que nous nous dotions d’un nom nouveau pour porter ces ambitions nouvelles ; nous avons pourtant préféré piller les tombeaux de la modernité. Nous réclamons notre part de l’héritage du vingtième siècle, au moyen d’un raid étymologique.

Souvenez-vous. Au sortir de la guerre, optimistes, nos grands-parents avaient bâti à la gloire du progrès des cités absurdes en béton pré-fissuré. Tandis que leur utopie entamait un interminable effondrement, le post-modernisme nauséabond de la génération suivante a trouvé très spirituel de parler d’architecture brutaliste. Le terme entendait signifier tout ce que la laideur et l’audace des villes nouvelles leur inspirait de respect obligatoire et de distance calculée. Il fallait bien se démarquer de la naïveté des modernes si l’on voulait espérer les dépasser.

Cinquante ans plus tard, nous avons retrouvé le brutalisme dans le caniveau, gluant d’ironie – un mot martyrisé, brisé, ignoble. Nous lui avons tendu la main. En le vidant du peu de sens qui lui était demeuré, nous lui avons rendu la dignité d’une signification conforme à sa morphologie, libre de toute finasserie. Voilà nos valeurs. La nouveauté n’intéresse que les recycleurs d’espérance et les escrocs. Quant à nous, plutôt que de discourir sans fin sur le monde tel qu’il devrait être, nous préférons nous consacrer aux représailles qu’il convient d’exercer à l’encontre du monde tel qu’il est. Notre objectif n’est pas la vérité ; il suffit à notre bonheur de démolir ce qui est manifestement faux.

Nous sommes sévères, intransigeants et querelleurs. Nous sommes des brutalistes.

Crédit: http://archipostcard.blogspot.com

3. Le brutaliste est un intellectuel décomplexé.

Il ne s’excuse plus d’avoir lu des livres. Au contraire, il en profite pour accabler son adversaire d’arguments irréfutables. Et lorsque l’irréfutabilité de ses arguments est mise en doute, le brutaliste sait également se mettre à la portée de son prochain, au moyen d’injures humiliantes.

Le brutaliste ne combat pas dans les règles, parce qu’il a enfin compris qu’il n’y avait pas d’arbitre, et même qu’il était le seul à savoir encore qu’il y avait eu des règles, un jour.

Le brutaliste est impitoyable. Il ne laissera personne s’en tirer en changeant de sujet, il ne fera pas charité d’un peu de sens aux solécismes qu’on lui opposera, il enfoncera méthodiquement la gueule de l’ennemi dans ses incohérences putrides. Oh, le brutaliste n’est pas un tyran, non : il laissera à chacun le droit de penser ce qu’il veut, n’exigera jamais d’un interlocuteur qu’il renie ses idées ; simplement, il le contraindra à les reconnaître pour ce qu’elles sont : des erreurs, des croyances, des réflexes, des préjugés ou la légitimation hâtive d’un intérêt personnel.

Le brutaliste sait éviter l’effort inutile, aussi se refuse-t-il à toute pédagogie. Il ne prendra pas patience. D’une brève poussée d’éloquence, le brutaliste coupera court aux affrontements qui l’ennuient. Le brutaliste peut tout se permettre parce qu’il sait que statistiquement, il y a bien peu de chances qu’on lui rétorque un contre-argument pertinent, ou même fonctionnel.

Le brutaliste ne croit plus qu’il y ait la moindre gloire à remporter le combat. Si l’intellectuel est un samouraï, ivre d’un honneur anachronique censé excuser son inefficacité, le brutaliste est un ninja qui crible son ennemi de perfidies empoisonnées, bien à l’abri derrière les créneaux de sa bibliothèque.

Le brutaliste rejette les précautions oratoires, qui sont une politesse relativiste. Ce qu’il dit, il l’affirme implacablement, sans ménager d’espace de débat. On n’est pas dans un club de rhétorique, et répondre n’est pas un droit. Il faudra lui prendre la parole de force ou accepter de se taire.

Le brutaliste ne reconnaît aucune autorité intellectuelle. Il ne se laisse pas impressionner par le patronage de célébrités ou par les expériences traumatiques. Il récompense par le mépris, la violence et les vulgarités la citation, le name-dropping, l’usage abusif des chiffres et les arguments d’autorité. Les pokémons philosophiques ne l’intéressent pas.

Le brutaliste a la culture du résultat. Il ne s’intéresse guère aux symboles, sinon pour en réfuter la portée. Le brutaliste compte les morts, il maîtrise les concepts d’effet de seuil et de moyenne, et s’il faut en arriver là, le brutaliste sortira son smartphone au débotté pour appuyer sa démonstration.

Le brutaliste est un punk à lunettes. Le brutaliste n’est cependant pas bigleux : il est vain d’espérer lui faire prendre une émotion pour un argument valable.

Le brutaliste ne considère pas la logique comme le moyen exclusif d’atteindre la Vérité, cependant il lui semble qu’elle constitue le chemin le plus sûr pour aboutir à une approximation fonctionnelle. Quoi qu’il en soit, si elle n’ouvre pas toujours, à coup sûr, le chemin du vrai, à tout le moins permet-elle d’établir incontestablement ce qui est faux, ce qui suffit à répondre aux besoins du brutaliste.

Le brutaliste est la section Cold Case de la police de la syntaxe : il déterrera les charognes planquées dans chaque phrase, il les analysera et viendra demander des comptes. Il ne reconnaît pas de prescription. Inutile d’en empiler d’autres sur les premières pour les faire oublier : le brutaliste passera tout au crible, puis appliquera la double peine.

Le brutaliste connaît la langue dans laquelle il s’exprime, merci. Il punit toute tentative de redéfinition des termes du débat par l’injure, puis les ouvrages de référence. Le brutaliste n’est d’ailleurs pas déstabilisé par l’équivoque. Face à l’ambiguïté, il choisira unilatéralement le sens le plus désavantageux pour son adversaire, puis lui interdira de clarifier sa phrase. Il fallait y penser avant.

Il faut bien reconnaître qu’il peut arriver au brutaliste de manquer de tact. Le brutaliste n’est pourtant pas d’une nature hostile : il est ouvert d’esprit, aimable, parfois même d’un commerce agréable. Il s’émerveille facilement, et il célèbre la diversité et la différence. Simplement, si cette différence est fondée sur une ânerie, il ne pourra pas s’empêcher de le faire remarquer.

Le brutaliste n’est pas à la hauteur de ses idées. Inutile de chercher à disqualifier son discours en se basant sur son comportement : le brutaliste n’est pas un exemple à suivre. Ca ne l’empêche pas d’avoir raison.

Le brutaliste atteint au sublime dans la réfutation, la destruction et la révolte. Il dit non, il dit merde, et il invite ceux à qui ça n’aurait pas suffi à s’obstruer efficacement les orifices, par tout moyen qui leur semblerait approprié.

Le brutaliste n’est pas un premier de la classe chétif. Chaque fois qu’une ineptie est proférée à sa table, dans les journaux, à la radio ou à la télévision, le brutaliste souffre dans son âme et dans sa chair. Victime innocente d’agressions personnelles quotidiennes, il était inévitable qu’il finisse par exercer des représailles.

Le brutaliste a essayé de parlementer. Simplement, lui renvoyer son messager décapité et avec ses couilles dans la poche, le torse barré d’un grand ‘lol’, c’était trop.

Le brutaliste n’est pas une force de proposition. Il rejette le dogme selon lequel un argument doit être constructif pour être valable. Il ne s’encombre ni de vergogne, ni d’alternatives. Il est fier et content de déjouer les pièges de la modernité, de détruire ses programmes déliquescents et de ridiculiser la ferveur puérile de ses militants, sans jamais leur offrir d’alternative efficace. Chantre de la critique destructive, il fait s’écrouler des falaises sur les fausses routes, sans céder au besoin d’en ouvrir de nouvelles. Il démolit avec sauvagerie les représentations erronées et les causes futiles, puis abandonne ses victimes aux ruines fumantes, sans eau ni nourriture. Il lui semble que ceux qui sont incapables de supporter une vie libérée des mirages de la rédemption méritent leur désespoir.

Bêtisier

Le brutaliste est immunisé au bifidus, aux Omega 3, et à la pro-vitamine B5.
Le brutaliste entend les fautes d’orthographes. S’il est d’humeur badine, il les corrigera en préambule de sa réfutation.
Le brutaliste dit non comme « La Chevauchée des Walkyries » dit que ça va chier.
Le brutaliste n’est pas un buraliste, ni un bituraliste, quoique.
A brutalist taught Chuck Norris karate. With books.

* NOTE : LE COMITÉ INVINCIBLE, QUI SONT-ILS?

On sait peu de choses du Comité Invincible. Voici les faits : Martin Lafréchoux et François Gaertner sont ses porte-paroles et, murmure-t-on, les auteurs du manifeste. Élevés au cinéma d’action américain, ces personnalités troubles développent très jeunes un fort penchant pour la violence verbale, que leurs multiples actes de guérilla intellectuelle, commis sous divers pseudonymes, ne démentiront jamais.

Comme beaucoup de mégalomanes de leur génération, ils dilapident leur jeunesse en semi-échecs passifs. La paresse, l’indécision, l’immaturité et l’alcool font avorter leurs projets les plus ambitieux — la revue de divertissement intelligente, les sites internet hilarants, les happenings courageux, les chefs-d’oeuvre littéraires : poubelle. Tout juste leur prédisposition au sarcasme et leur manque de détermination les sauveront-ils d’une carrière de journaliste.

En voie de clochardisation, ils sont contraints de se reconvertir. M. Lafréchoux s’installe comme traducteur indépendant et linguiste — probablement la couverture d’activités anti-françaises ; F. Gaertner s’exile dans les Dom-Tom, où il devient humoriste radiophonique et commente l’actualité politique et culturelle, avec l’espoir que le prestige de son style parisien dissimulera longtemps encore son imposture.

12 commentaires

  1. ***Le brutaliste sait éviter l’effort inutile, aussi se refuse-t-il à toute pédagogie. Il ne prendra pas patience.***

    ça c’est tout moi !

  2. Le brutalisme n’est ni une posture, ni un style de vie – c’est un évènement, une différence dans la répétition – une possibilité, une arme de guerre, un virus. Honneur à Gonzaï d’avoir laissé péter cette petite bombe sur la toile. Hâte de voir les dommages collatéraux. Soyons brutaux !

  3. S’agit-il de la traduction du manifeste Brutalist, dont fait parti Tony O’Neil ?? (Dernière descente à Murder Mile, ed. 13°Note)

  4. Le propos est franchement loin d’être nouveau mais il est toujours bon de le remettre au gout du jour…
    Le tout reste de ne pas ré-inventer la roue mais plutôt de sans cesse l’adapter aux besoins et au contexte actuel.

  5. Bonjour,
    Je vois avec bonheur que vous utilisez une image produite par le comité de vigilance brutaliste sur le site http://archipostcard.blogspot.com/2010/12/rennes-traineaux-et-horizons.html
    Si nous, comité de vigilance brutaliste sommes heureux de vous savoir lecteur de ce blog et partageons en partie vos opinions nous aimerions également qu’une sitation, de quelque nature qu’elle soit permette enfin d’établir la relation que vous semblez vouloir établir.
    Bien à vous.
    Le comité de vigilance brutaliste.

  6. Je suis étudiant en architecture en fin de cursus et j’adhère au brutalisme d’ éthique. je me suis retrouvé surpris de croiser par le pur des hasards cet article. je veux en savoir plus.

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