Ce sera donc un livre sur une exposition de Chagall que personne ne visite, sur un cocktail voilé d’une tristesse moite, sur un cancer qui n’aura pas lieu et sur toutes les conversations qui n’existeront jamais. Ce sera un livre sur la vanité de toute vérité, un livre qui voudrait faire jouir à partir de rien et ne parvient, en toute logique, qu’à féconder de confortables sourires.

Scan-140403-0001La fête de l’insignifiance, dressé tout en clins d’oeil et en rire sous clope, parvient brillamment à dire un je-ne-sais-quoi sur le presque-rien. Dans ce roman-concept (plus d’ailleurs concept que roman, tout étant déjà dans le titre), les scènes de vanités s’enchainent, jouées par des personnages qui n’ont de substance que leur insignifiance. Il y a Caliban, le comédien résigné à n’avoir pas de public, inventant des langues imaginaires qui ne lui serviront jamais à rien et subissant la nostalgie de la chasteté ; il y a Alain, l’amoureux des nombrils qui n’aime chez les femmes que leur vide ventral et passe sa vie à s’excuser d’exister ; il y a la suicidaire qui, après s’être jetée dans la seine, n’a finalement même plus la force de se « battre pour mourir » ; il y a Ramon, qui s’est habitué à vivre en permanence sous ses « petits nuages de chagrin », et puis il y a d’Ardelo, qui, n’ayant encore renoncé à rien, est bien obligé d’endosser l’habit du brillant imbécile.

C’est que chez Kundera, cynisme et incrédulité ont toujours été gages de lucidité. Pour le vieux tchèque, la vanité est l’irrémédiable terminus de toutes les courses humaines. Seulement, dans La vie est ailleurs ou dans l’Insoutenable légèreté de l’être, cet état de fait (ou plutôt de défaite) demeurait, précisément, insoutenable. Kundera élaborait de longues tragi-comédies sur la sublime impossibilité de l’homme à s’en tenir à ce qui est. La farce et la foi s’entremêlaient confusément, sans qu’on puisse affirmer qui du roi ou du bouffon menait la valse. Le lecteur était pris au piège de ses propres bons sentiments. Ici, au contraire, c’est comme si nous offrait un exemplaire de « Triompher du réel sans peine ». L’insignifiance devient une médaille dont on s’orne fièrement aux côtés d’un narrateur qui agite, tout aussi fièrement, son « petit théâtre des marionnettes ». Caliban-le-médiocre, Alain-l’excusard ou Ardelo-le-solennel apparaissent alors comme des ersatz d’individus, des stéréotypes désincarnés, des prétextes à gag sans épaisseur. Le rire ne sonne plus comme la pudeur d’un désespoir instable, ni même comme la démonstration d’une « infinie bonne humeur », mais bientôt plutôt comme une éructation de cynisme bien installé. Or « est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se réjouissant de la faiblesse ? » chantonne Baudelaire dans son caveau.

« Oui mais comment échapper à la raillerie, à la satire, au sarcasme ? Comment la trouver, l’infinie bonne humeur ? » rétorque Ramon, dans ce qui constitue le passage le plus vertigineux, le plus vertical, de cette fête de l’insignifiance. Malheureusement, aussitôt soulevée, la question s’évanouit dans les airs. Légère comme la promesse d’un amnésique, ou « comme un plumette au plafond », l’interrogation disparait dans le décor avant même d’avoir pris le temps de le modifier. C’est qu’aucun des personnages présents dans ce cocktail du non-sens n’a les épaules assez larges pour prendre une telle énigme à bras le corps : leur élégance est de surface, décharnée.

La fête de l‘insignifiance ne se présente que comme l’orgie esthétique d’un Kundera atteint d’une maladie du rire ou, pour le dire autrement, comme la démonstration de virtuosité picturale d’un Diogène sympathique, dont on regrette toutefois qu’il soit éjaculateur précoce.

Milan Kundera // La fête de l’insignifiance // Ed. Gallimard, 142 pages

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