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L’hôtel Arvor, théâtre de ma précédente rencontre avec les Liars, accueille aujourd’hui le duo douillet de John et Jehn pour leur deuxième album Time for the Devil. Il est déjà tard. Vilain canard de clôture de promo, je suis le dernier à venir défier les plus londoniens des français. Lara, l’attaché de presse, me propose un verre d’eau en précisant que c’est « l’interview rock and roll du jour ». D’un air amusé, John ne semble pas le moins du monde impressionné par ma présence. Et il a bien raison, malgré il est vrai, mon physique imposant.

Vous l’avez déjà remarqué ailleurs, je suis d’une cruauté inavouée face à la débilité mais d’une gentillesse inespérée face à l’intelligence. Face à la beauté spirituelle du couple qui me fait face ce soir, la vérité est facile à cerner. La virilité d’un cow-boy déchiré par la vie, la fragilité d’une femme-enfant certifiée sans poils sous les bras ni pull tricoté. Un esthétisme puissant, une image agréable à déguster. Et de bien belles paroles qui viennent se mêler au un charisme distingué, so british. Populaire vu de l’extérieur, résolument geek à l’intérieur, jamais la nerd pop ne m’avait paru si sucrée et bonne à sucer.

J’ai cru comprendre qu’avec ce second album Time for the devil vous vouliez retourner à l’origine de ce genre musical. De mon côté, je le trouve au contraire moins efficace, moins mélodique et plus froid. Donc peut-être que dès le départ, ma définition est erronée. Quelle est votre définition du mot « pop »?

Jehn : Tu parles de froideur. Pour nous, ça renvoie à une esthétique pop particulière des années 80, comme Roxy Music.

John : Moi quand je pense à pop, je pense à simplicité, ce qui est le plus dur à obtenir. Dans un sens, je pense que tu as raison. Notre objectif de départ avec Time for the devil était la quête de cette simplicité. Au final, on n’arrive jamais à l’obtenir sans se vendre. Pour moi, la vraie définition c’est: un morceau immédiat, évident, qui passe à la radio dans les heures suivant sa sortie. C’est ce que j’aime chez Gainsbourg. Ce ne sont pas des choses forcément évidentes mais qui vont tout traverser, droit à la masse populaire

Et vous croyez vraiment que ce second album va aller à la masse populaire ?

John : L’avenir nous le dira. Mais honnêtement, non je ne le pense pas.

Jehn : Mais ce n’est pas non plus un objectif en soi.

John : Cela fait partie d’un processus de création. Evidemment, rattaché à notre univers ça devient tout de suite plus compliqué.

On ressent énormément d’influences, de clins d’oeil. Et là où je prends votre défense – profitez en – c’est que vous ne vous y perdez pas, toujours à la limite du plagiat sans jamais y succomber.

John : C’est la rigueur mec. (Rires)

Jehn : C’est surtout parce que l’on n’a jamais caché nos influences, genre «notre musique vient du cosmos». Tu peux nous donner n’importe quel titre de l’album, on pourra te dire précisément de quel groupe, voire de quel morceau il a été inspiré.

John : Par contre, on plagie totalement. On pompe et on l’assume. Mais par amour et par pure référence. Dans un même titre, tu pourras retrouver du Roxy music et du Phil Spector. Cela demande une vraie rigueur dans la création.

Dans votre album, on est perdu entre un son pointu, intimiste et à l’inverse, des sonorités universelles notamment celle de la new wave des années 80. C’est un véritable choix ?

John : C’est notre côté Nerd-Pop. Pour avoir grandi dans les années 80, j’ai toujours eu une admiration pour Robert Palmer et son morceau Johnny & Mary, tu vois, la pub Peugeot à l’époque. Ce n’est qu’un exemple mais ma « nerditude » de fanatique amène ce côté ultra populaire. Nos influences sont claires. Des gros tubes des années 80. Et notre musique s’en ressent. Le côté nerd, le côté populaire, je te le répéterai plusieurs fois.

J’ai maté votre playlist commentée sur le site « street of art »…

Lara (attaché de presse, présente dans mon dos, regard inquisiteur) : Stage of art plutôt.

Oui Stage of art. Je suis un mec de la rue c’est pour ça. Bref, j’étais ultra déçu. Je m’attendais à des références inconnues, des vieux trucs de la mort. Et là, je tombe sur Lou reed, Dylan et consort. Des références ultra-passéistes.

John : Ah non, on adore les trucs récents. Deerhunter par exemple.

Ok mais quand on voit ça de l’extérieur, ça fait le classique «c’était mieux avant» tu vois ? Et puis vous mettez LCD Soundsystem pour faire bien en plus d’un vieux mec inécoutable d’Angleterre. Je ne sais plus son nom.

John : Hou la ! tu vas avoir des problèmes toi. Fais gaffe à ce que tu dis. (Rires)

Jehn : Il est incroyable ce mec arrête !

(Sans jamais prononcer son nom…Je suppose qu’il s’agit d’un ami de Londres. Nous y reviendrons.)

Ah oui merde, c’est votre pote.

Jehn : Oui. Enfin bref. C’est marrant, j’y ai pensé en la relisant. «Tiens on a l’air de ne pas écouter de musique actuelle avec nos bons vieux clichés». Mais en même temps pourquoi être snob. Lou Reed c’est de la pure bombe je veux dire.

Etre snob est cool.

Jehn : Oui ça a l’air d’être ta came. L’essentiel est ce que tu en tires. Mais ce n’est quand même pas une honte d’aimer Bowie.

Bref. Vous faites référence à la scène londonienne et mancunienne, sans jamais parler de la scène américaine. Ca ne vous intéresse pas ?  Cold cave, Crystal stilts vous ressemble beaucoup.

Jehn : Je ne suis allé à NYC que deux fois dans ma vie.

John : Et moi, la seule fois, j’ai eu une chiasse d’enfer. Je suis jamais retourné.

Jehn : Mais tu as raison. C’est d’ailleurs peut-être notre futur.

Je tiens un scoop là !

John : Moi, mes grandes références américaines sont LCD Soundsystem et Deerhunter. Mais je ne connais pas les groupes que tu viens de citer.

Jehn : Moi je vois. La scène avec Bury place machin (ndr : A Place To Bury Strangers).

John : A propos, on a rencontré les Dodos ainsi qu’un mec des TV on the radio. Ils nous ont dit la même chose que toi. Vous connaissez ce groupe ? Et ce groupe ? Bah non…La scène anglaise nous est plus familière, c’est vrai.

Jehn : Ce qui est pertinent dans ce que tu dis, c’est que la clé de John & Jehn a été de bouger. Partir de France pour Londres. Et il faut que l’on continue dans ce sens je pense. Il faut bouger. Berlin aussi pourquoi pas.

Lorsque j’ai appris votre nationalité française, je me suis dis: « les pauvres, ça va cartonner c’est sûr mais jamais en France ». Comme un bon nombre de groupes formidables français, d’ailleurs. Vous n’êtes pas dans un pays super cultivé musicalement, en plus.

John : Mais pourquoi veux-tu forcément un public cultivé ? Arrête d’être snob comme ça ! (Rires)

John : Si tu veux, en Angleterre, notre succès est relatif. C’est une « reconnaissance musicale ». En France, je suis sûr que l’on a un public plus important qu’en Angleterre. Par contre, à Londres, on a une crédibilité, une reconnaissance journalistique et de la scène locale. On a rapidement été intégré dans une communauté musicale. Mais nos dates sold-out (Cf. Maroquinerie et Nouveau casino dernièrement) sont en France. En Angleterre, ce n’est jamais plus de 200 à 300 personnes. Après, c’est tout à fait possible que ça grossisse plus à l’étranger qu’en France. Et c’est ce que je nous souhaite.

Jehn : Quand on a quitté la France il y a 5 ans, on avait exactement ton discours. On en n’avait rien à foutre…Pardon… Pour nous, l’objectif c’était de percer à Londres. Point. Et notre retour en France a été marqué par les Transmusicales de Rennes.

Oui, j’y étais. Tu avais un très beau chapeau John entre parenthèse.

Jehn continue : Mais avant, on avait tiré un gros trait bien noirci sur la France. On s’était dit clairement qu’ici, ça ne marchera jamais.

John : Et il y a eu ce moment insolite  sur Taratata avec Nagui qui brandit notre album en disant «Bon les jeunes, faut écouter ça». Alors qu’au départ, ce n’est vraiment pas une musique pour atterrir là bas. Sensation ultra étrange mais plutôt jouissive.

Là pour le coup, le côté pop-ulaire, on est en plein dedans.

John : Oui complètement. Le décalage était excellent et on était loin, très loin d’imaginer que ça puisse nous arriver. Encore une fois, on a appris à relativiser notre vision de la France et se dire que si les gens commencent à écouter notre musique plutôt que…

Cali ?

Oui Cali ou autre, on ne pourra que s’en réjouir.

Moi j’y crois pas du tout mais je suis peut-être pessimiste.

Jehn : Mais nous non plus, du tout.

John : Mais on ne peut pas non plus vivre en se disant que l’on va se terrer dans un milieu underground, ça fait chier tu vois.

Jehn : Quand on a commencé le deuxième album, on était persuadé que personne ne voudrait de notre musique… personne. Tu ne peux pas être dans une optique ultra optimiste «on va trop cartonner». Ca ne marche pas comme ça. Ce n’est pas constructif. Après, si les gens viennent manger dans notre main, on va leur mettre des petites miettes…

Quelle magnifique métaphore. Je vais parler un peu de vos lives. Vous avez fait la première partie des Franz Ferdinand. C’était pour le cachet monstrueux ou ça vous a vraiment apporté quelque chose ?

Jehn : Ah non pas du tout. C’est juste que les mecs sont ultra fans. Alex le chanteur nous a proposé le Zenith direct après nous avoir vus en festival l’été. On a immédiatement accepté.

John : Et si ça vient d’un mec généreux, quand ça passe directement par la musique et non d’un intermédiaire suspicieux, c’est parfait. On a refusé pas mal de trucs aussi, faut pas croire hein.

D’ailleurs je ne sais pas qui de toi, ou toi, a dit que vous étiez un groupe de stade. C’est du 5ème degré ?

John : En fait, c’est une punchline pour les journalistes.

Jehn : On sous-estime vachement nos degrés d’humour. Merci.

Je dis ça car je vous ai vu au Transmusicales devant 30 personnes, donc bon…

John : Tu rigoles ? Il y avait 300 personnes. Tu oublies un zéro mec !

Bref. Pour revenir à ce concert, je n’ai adoré que sa première moitié. Et dès que Jehn, tu as abandonné tes claviers, tes machines et que tu as pris la basse, on est droit tombé dans le commun. Et je pense que la force de votre groupe est justement de ne pas être un énième groupe ringard guitare-basse sortant un vieux garage foireux.

Jehn : Je comprends tout à fait ce que tu veux dire. Là tu parles d’un live qui n’est pour nous plus d’actualité. Notre duo bien fignolé en live, on ne l’avait pas encore à cette période. Je ne sais pas si tu as eu la chance de nous voir jouer après…

John : La chance ?

Jehn : L’occasion…Putain c’est horrible, il faut trop faire gaffe à ce qu’on dit ici.

John : Mais il y a deux écoles dans ce que tu viens de dire. Il y a la partie orgue avec Jehn, que tu as aimé. Et celle à la basse. C’est comme ça.

Exactement, comme Electrelane avec leur dernier album

John : Voilà. Deux écoles et je respecte chacune de ces deux visions. Je suis content que des gens ont des choses à dire là-dessus en tout cas.
Jehn : J’espère vraiment que tu auras l’occasion de voir la nouvelle formule.

Et vous avez dit… Putain je n’arrête pas de vous citer, on dirait Ardisson.

John : Très bonne comparaison. (Rires)

Bref. Vous avez donc dit : «on a triché un maximum, le son naturel ne nous excite pas». Déjà j’adore cette phrase. De plus, j’adore parler de moi dans mes interviews et j’aurai très bien pu dire cette phrase à propos de mes textes. Est-ce que pour vous ce ne serait pas un peu pareil? Ou n’y connaissez vous rien en musique et avez balancé des références pimentées pour faire mouiller les journalistes ?

John : Grave pas. On passe vachement de temps à la faire notre musique. Tricher beaucoup, c’est travailler beaucoup. L’art du trichage. Toute ma manière de penser est basée sur «le comment masquer nos défauts». Tout part de la contrainte. Si tu écoutes en solo chaque piste séparée, tu vas voir que ça joue pas à 2000, quoi. Mais la manière dont c’est assemblé est ultra maline. Si je peux me permettre.

J’ai envie de parler cinéma maintenant, notamment du clip du single Time for the devil. Il y a un projet de film derrière ça il me semble non?

John : J’espère que ça va se faire. C’est Antoine Carlier qui fait tous nos clips, nos visuels et qui est devenu un troisième membre du groupe. Le mec connait tout par coeur. Il pourrait jouer l’ensemble de nos morceaux. Il nous a suivis partout avec sa grosse caméra et son projet est dorénavant de monter un film sur nous, en faire un truc ultra personnel, sans aucune contrainte. Une espèce de documentaire sans paroles. C’est un mec fasciné par l’esthétique. Ses plans sont toujours serrés sur nos visages. Il aime nos regards. C’est son trip et on le laisse totalement libre.

C’est vrai que je trouve votre son très cinématographique. Ca ne vous a jamais tenté de faire une BO ? Ca me fait vachement penser à Donnie Darko de Richard Kelly.

John : Ah merci mec, merci beaucoup. C’est un truc que j’ai écouté en boucle. La BO est juste magnifique.

Le plan séquence de l’école avec Tears for fears.

John : Le plan séquence de Tears for fears, exactement. Voilà, tout est dit. C’est vrai que c’est quelque chose d’important. C’est génial que tu en parles, tu as trouvé la face cachée, la face B de l’album.

Jehn : On a fait la musique d’un petit court-métrage ainsi qu’un événement ciné-concert sur un film muet où l’on interprète pendant 2h15 en musique les images du film. Des expériences vraiment marquantes. Nous, on adore ça.

Retour à une petite question bateau, le poème de «L’heure du diable» (Ndr : qui a inspiré un morceau et surtout le titre de l’album), c’est juste pour dire que vous lisez des livres ou ça a vraiment une signification ?

John : Non, c’est vraiment un truc super important dans l’album.

Ah. J’y aurai bien vu une petite triche.

Jehn : Mais il se lit super bien ce livre je t’assure. C’est très court et très beau. On n’est pas du tout dans l’essai philosophique d’intello. Ca a inspiré les paroles du morceau.

John : Mais pas l’album en lui-même. Ce n’est pas un album concept non plus. Mais voilà, on est toujours entre notre côté nerd et notre côté mainstream.

Dernière gorgée de ma vodka bien tassée. John : « Ca pique hein ? » Moi : « Oui, papa. »Lara me fait signe. Je ne le comprends pas. Ah, si. Une dernière question. Déjà ? Rhooo….

Pour finir, votre Blogspot, c’est une simple page promo en gros ?

John : Ah non, ça nous tient à coeur. On y est toujours rappelle toi, entre le côté populaire et nerd. (Rires)

Ok, je crois que c’est imprimé. C’est la cinquantième fois que tu me le dis.

Jehn : L’idée de départ était juste d’ouvrir notre gueule sur des trucs que l’on aime, monter un blog bateau comme la plupart des gens. Sans arrière-pensée. Faire découvrir Duke Garull à l’ignorant par exemple. N’est-ce pas ? (Cf. L’anglais inécoutable)

On défend tous des groupes merdiques, n’est-ce pas ? Je rigole. JE RIGOLE.

Rires heureux. Comme un sentiment de sérénité, je conclus l’interview d’un air attristé. Bien trop rapide à mon goût. La plupart des gens m’ennuient. C’est donc un réel succès pur John et de Jehn de m’avoir diverti. La demi heure se conclut par la séance photo. J’en profite pour discuter avec Jehn. De Wes Anderson, de Mark Mothersbaugh. De Down our streets, comme une évidence, notre chanson préférée de l’album. Mais je crois simplement que son regard de Madame Foetus avec son « esprit d’enfant dans un corps d’adulte» m’émeut. Même coiffée comme Mireille Mathieu, elle est geekement belle. Comme cette nerd-pop qui s’inscrit comme l’une des meilleures inventions de l’année. Une beauté froide, esthétique, efficace.
Je ne crois pas qu’une bonne interview passe par de bonnes questions, ni même par de bonnes réponses. Personne n’est capable d’en déterminer le sens. Mais soyons démagogique un instant; une simple rencontre, un verre de comptoir et une envie conjointe de découverte, de comprendre le pourquoi suffit au bonheur du duo journaliste-artiste. Savoir savourer la délicatesse d’une vanne à la pertinence d’une insulte. Ne plus penser. Simplement discuter. Et surtout, ne rien préparer. Car l’évidence d’un dialogue est instinctive. Et c’est ce qui la rend plus forte. Voire magique.

John & Jehn // Time for the devil // Naïve
http://www.myspace.com/johnjehn

Photos: Cyprien Lapalus



18 commentaires

  1. Qu’est-ce que c’est cliché tout ça tout de même! Ultra décevant John & Jehn, pourtant je gardais un oeil sur eux. Ils parlent de simplicité?? ça me fait hurler de rire. Aucun second degré, aucun détachement, ni aucune émotion. Silence mortifique. Rien ne résonne.
    Tout le monde n’est pas les Kills.

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