Toutes les semaines, la Gaîté Lyrique et Gonzaï vous proposent le double G, soit l'association de deux lettres au service d'une même cause : la découverte des plaisirs enfouis, entre un accent circonflexe et un tréma. Cette semaine, dans notre rubrique "J'ai testé pour vous", Charline enfile un scaphandre et part à la recherche des ondes Martenot du commandant Cousteau...

Vendredi dernier, des Parisiens qui ne profitaient pas du pont pour prendre le large ont assisté à une criée peu ordinaire à Beaubourg. Le collectif international Soundwalk y rendait public pour la première fois le fruit de sa pêche aux sons pour son projet Medea. Ces explorateurs basés à New York avaient embarqué pendant deux mois sur une goélette au départ d’Istanbul, naviguant sur la Mer Noire vers la Russie, la Crimée, la Roumanie, la Bulgarie…  pour collecter des milliers d’heures d’enregistrements d’ondes hertziennes à l’aide de scanners de la trempe de ceux utilisés par l’armée.

Les sons sur la mer ont l’avantage de ne pas s’arrêter, ils peuvent voler sur des milliers de kilomètres, tout ça nous a fait un magma de son”, explique Stephan Crasneanscki – capitaine français de Soundwalk – dans les couloirs abyssaux de Beaubourg après la performance.

A partir de ces sons, Soundwalk a créé une narration sonore et visuelle autour de Medea, personnage emblématique de la Mer Noire et de la quête de Jason et ses Argonautes pour la Toison d’or. Mais on pouvait survivre sans se noyer sans connaître les détails de cette légende, dont la relecture était surtout un prétexte pour que Soundwalk Collective rembarque pour la seconde partie d’un diptyque qui les avait d’abord menés sur les traces d’Ulysse. Moins solaire que leur première odyssée en Méditerranée, leur rencontre avec sa sœur obscure la Mer Noire présentait une face plus sombre que je suis ce soir prête à affronter, vissée sur mon siège et entourée d’un couple de hippies avec un enfant habillé en trader. Clairement, personne ne s’attend à se plonger dans l’ambiance d’un week-end à La Baule.

La croisière ne s’amuse pas

Mer hostile et poétique, on plonge dans la Mer Noire via des communications de cargo et de frontières, sans être capable d’identifier les langues parlées. Les yeux se réfugient dans l’écran planté derrière le collectif, les yeux braqués sur leurs laptops. Les paysages qui y défilent sont déformés par des formes graphiques, qui enferment les images capturées sur l’embarcation par Vincent Moon, le réalisateur phare de la Blogothèque invité par Soundwalk pour être la mémoire visuelle de cette épopée. La pièce, qui s’est étendue, ce soir-là, sur plus d’une heure, repose sur le son comme sur ces vidéos, mais existe aussi par des mots d’Arthur Larrue, membre lui aussi de l’équipage.

À aucun moment le projet ne prend un tour vaseux. On aurait pu craindre des clapotis de vagues et des rires de dauphins, mais ça aurait été mal connaître le collective Soundwalk, dont les idées autant que la mise en œuvre sont plutôt novateurs. L’un de leurs projets du moment a d’ailleurs élu résidence au club Berghain, où ils enregistrent les vibrations des beats, jouant de l’architecture de cette ancienne centrale électrique. Soundwalk a bien toutes les clés en mains pour déboussoler de port en port, avec des sons industriels et des passages plus ambiant qui se transforment en moments de flottements qui ramènent à la réalité de cette salle de musée, et nous font passer en revue un bref instant les pionniers de l’électro autant que les respirations fortes de vos voisins de devant. Avec les seules ondes qu’ils ont recueillies, ils créent même des couloirs de techno minimale qui nous donnent envie de sauter de notre siège, même si elles traduisent aussi les inquiétudes d’une équipe embarquée sur une mer où l’on ne s’aventure pas habituellement pour des raisons artistiques ou touristiques, mais plutôt militaires. Quelques sonars oppressants et de la saturation nous le font sentir, alors que d’autres plus lyriques, nous narguent comme le feraient des sirènes en nous ramenant à la beauté et au mystère du Caucase. Avec des bouts de conversations captées sur une radio, on se croirait dans un film de science-fiction et sans effet spéciaux, un courant froid nous traverse à une température aussi basse que lors d’un visionnage de Stalker de Tarkovski.

L’œuvre pluridisciplinaire est donc apparemment complète et réussie. Mais l’immobilité du collectif nous laisse quand même perplexes. Parce qu’ils sont à contre-courant des producteurs électroniques qui surfent seulement entre quatre murs grâce aux sons, on est déçu qu’eux, qui naviguent des miles et des miles pour remplir leur disque dur, redeviennent si statiques quand on se retrouve face à eux pour écouter leur récit. Peut-être est-ce le poids de cette semaine de travail qui nous conditionne alors, mais la scénographie avec deux tables l’une en face de l’autre rappelle, plus qu’une salle des commandes d’un sous-marin, un simple open space de bureau. Happés par leurs écrans, les membres du collectif resteront presque immobiles. Et même si l’un d’eux porte des bretelles, on sait bien qu’il ne s’agit pas vraiment des lanières d’un sac à dos. Isolés dans un cube délimité par des néons, ils enferment presque cette aventure qui nous semblait sans frontière. «Il y avait l’idée de ce cube sonore, mais aussi d’espace-temps, une sorte de mémoire sonore d’un environnement. On est aussi très concentrés car il y a toute une synchronisation à mettre en place. Mais est-ce que l’objectif était vraiment de nous regarder ? », interroge Stephan quand on lui pose la question hors de son cube.

Exciting and new, come aboard

Je sors de ma poche l’essai Musique Architecture du compositeur grec Iannis Xenakis, puisqu’il semble permis, plus que dans un club ou une salle de concerts, de se laisser aller à des débordements théoriques. Un extrait évoquant ces musiciens qui « …se réfugient dans la gestique et les événements disparates, trahissant ainsi une confiance très limitée qu’ils ont dans la musique pure » m’avait interpellée sur cette nécessité de multiplier les emballages pour cette création sonore. Réponse de l’intéressé : « C’est une question qu’on se pose tout le temps car on fait un travail peu accessible. Bien sûr, il existe des choses radicales qui se jouent sans aucune image, sans visuel. Mais on est tous un peu les enfants de notre époque, et moi j’ai vécu dans un milieu multimédia. On absorbe tout ce qui est autour de nous, et cet univers, c’est aussi ce que j’aime. Il offre la possibilité de pouvoir toucher un public plus large, de mener les gens à une écoute musicale ». Des gens comme ce couple de hippies à ma droite, qui semblaient flotter tout le long du voyage avec cet enfant habillé en banquier qui s’agitait à chaque accalmie en espérant que c’était la fin. Mais vers où le chef de bord voulait-il vraiment guider son public ? « Ce qui compte pour moi, c’est le transport : on rentre dans la salle et on en ressort complètement vidé, mais vidé dans le bon sens. L’avantage du son, comme de l’odeur, c’est de pouvoir prendre au détour. Il ne se pense pas de façon intellectuelle, ne se calcule pas. Il est juste là, et si vous arrivez à faire oublier aux gens leur conscience physique, et même qu’ils sont dans cette pièce, alors là, c’est gagné. »

Plutôt que d’être sortis vidés comme des poissons, on en est sortis avec notre poids en questions. Mais rien n’est perdu pour Soundwalk. L’espace d’une soirée, le collectif nous a capturés en nous immobilisant sur nos sièges, laissant naviguer nos pensées à perte de vue.

En partenariat avec La Gaîté Lyrique

Soundwalk: http://www.soundwalk.com
Vincent Moon: http://www.vincentmoon.com/

 

2 commentaires

  1. Medea, en français, ça ne serait pas Médée, par hasard ?
    Celle de Corneille, Anouilh et Darius Milhaud ?

    Sinon, je crois qu’en mer qu’on parle de Milles, pas de miles.

    La vidéo est vraiment chouette.

  2. Oui, c’est la Médée du mythe grec de Jason et les Argonautes. On dit effectivement Médée en français, la prononciation grecque et le nom anglais en revanche c’est Medea.

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