Comment se fait-il que, à l’heure du découpage Youtube, à l’ère des gens « cartés » rabattant leur fauteuil avant le générique de fin, le court-métrage ne trouve pas sa place dans les salles obscures ? Point d’interrogation en suspension. Le festival ECU tente de remédier au problème, au moins le temps d’un week-end, court donc mais… intense, oui, en « orgie d’ images » comme s’en est extasié Scott Hillier, président du festival.  Pour la sixième année, le festival a représenté tous types de formats ciné : courts-métrages, clips, films expérimentaux, films d’étudiants, documentaires – du long aussi. Du lourd et du moins bon, dans tous les cas des propositions.

Mi-mars 2011 : comme chaque année, le festival du livre revient. En plein milieu d’un débat, on évoque le manque de considération de la nouvelle. C’est un fait : les éditeurs se montrent rarement très chauds pour signer ce genre de format. Pourtant, en contre-exemple, le recueil d’un des romanciers français les plus importants de ces dernières années cartonne en librairie : Les Microfictions de Regis Jauffret. L’hypothèse de rebaptiser la nouvelle est alors émise, en la nommant, pourquoi pas… « microfiction » justement. Pour lui donner une nouvelle chance. Le « roman court » n’a pas la cote, comme si le lecteur lambda aimait se gargariser de pavés – sinon rien : court = insuffisant ? La peur d’arriver à la fin d’un livre ?

Le cinéma connaît à peu près le même genre de snobisme : à part quelques cinéphiles forcenés, le court inspire sans doute, dans l’inconscient du spectateur moyen, un « petit film » ou, au mieux, un essai inachevé (ce qui revient à peu près au même). Un film à moitié. On pense alors à Fellini qui, pour marquer cette particularité, avait intitulé son plus beau film 8 Et Demi : à ce moment-là, 8 longs + 1 court au compteur.

Le festival ECU a été, pour la sixième fois, long en courts. Impossible de passer en revue tous les films diffusés. D’abord, pour une question de format. Ensuite, parce qu’il me paraît incongru de déblatérer sur des films que vous ne verrez peut-être jamais. Alors, fétichisme du chiffre oblige, voilà six courts choisis de manière arbitraire, six talents prometteurs inconnus au bataillon. Parce que, au fond, qu’est-ce que le court, si ce n’est… une promesse ?

TOP 6 ECU Mes Victoires

1. Protoparticulas (Chema García Ibarra) : Protoparticulas rappelle ces carnets qui, en bougeant frénétiquement les pages, donnent l’illusion du mouvement. Et ramène à cette hypothèse : et si, davantage que des images en mouvement, le cinéma pouvait être des mouvements imagés ? La touche pause se voit pressée pour décortiquer la survie (ou l’après-vie) d’un astronaute, spécimen mi-homme mi-machine, redonnant force et couleurs à la nature. Une sorte d’après-Rising Doom, l’ultime disque de l’enfant de la lune – Mondkopf himself. Réalisation, scénario, décor, montage, son, le réalisateur espagnol Chema Garcia Ibarra a conçu tout seul, comme un grand, cette étrangeté hilarante et désespérée. Explications.

Comment pourrait-on résumer Protoparticulas ?

 

Protoparticulas, c’est… une déclaration d’amour à la science-fiction en tant que genre. C’est aussi l’intérêt que je peux porter à l’association de concepts contradictoires ou, du moins, très éloignés les uns des autres…

A ce propos, pourquoi avoir fait le choix du noir et blanc pour un film de science-fiction ?

 

Le noir et blanc m’aide à créer une atmosphère bizarre, à générer de l’étrangeté dans des lieux et des contextes a priori « normaux ». Un astronaute qui arrose des fleurs, à la base, donne une image assez puissante. Mais si tu prends cette même image en noir et blanc, elle crée inévitablement un surplus de mystère.

Est-ce qu’on peut avancer que le « vrai » sujet de Protoparticulas est l’isolement, voire l’incommunicabilité ?

 

Oui, l’extrême isolement : tu ne te trouves ni au bon endroit, ni à la bonne époque, ni même dans le bon corps.

Tu as réalisé El Ataque de Los Robots Nubula et, dans Protoparticulas, ton astronaute ressemble à s’y méprendre à un robot. Pourquoi cette obsession de la figure désincarnée ?

 

C’est une obsession pour une affaire concrète de planification, de mouvement, d’espace, de prises de vues… Dans Protoparticulas, tout le monde ressemble à un robot, avec des mouvements minimaux soutenus par des plans fixes. Ce genre de minimalisme m’intéresse.

La musique électronique t’inspire-t-elle ?

 

Je n’utilise jamais de musique dans mes films, mais j’aime le concept autour de la musique de Kraftwerk – un de mes groupes préférés de tous les temps : hommes-machines, mouvements minimaux, couleurs basiques… Plus que la musique électronique, c’est son concept qui m’inspire.

2. Never Winter (Moe Charif) :  Sa jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage. Voilà la phrase qui pourrait coller le mieux à Chloé, pré-ado qui littéralement s’emporte, cherche quelque part un idéal, le plus loin possible de sa mère cokée jusqu’à l’os. Imaginez les coups de poing infligés à bimbo Alba par le très brut de décoffrage Affleck Casey dans Killer Inside Me. Les mêmes résonances sur une petite fille… par sa maman. Imaginez le petit blondinet Oskar, dans Morse, à qui on jette le sac dans les chiottes… Sauf que là, c’est la tête de la gamine – pas façon Dude – mais façon de dire qu’on la fout au fond du trou, où qu’elle essaye d’aller. Vous l’aurez compris :  ce court (peut-être devrait-on l’appeler « suffisant ») métrage, lui, n’a pas envie d’aller voir ailleurs qu’en plein dans les yeux des faits (réels, à la base, ce qui grossit encore plus la boule dans la gorge). A la toute fin, l’idéal se dessine quand même sous les yeux encore un peu purs de la gamine. Un champ ; un film dans le film, plus exactement un dessin animé – unique recours au soupir transformé en souffle libérateur. Dessine-moi un horizon. Comme désengourdi, le public a tapé des mains jusqu’au dernier tiret du générique.

 

3. Lavan (Guilhad Emilio Schenker) : Quand ils sont bien fignolés, les films claustros ont tendance à foutre sur le cul et à laisser ce dernier bien serré sur le fauteuil. Si on devait faire un lien avec le film précédent, on pourrait dire qu’il s’agit encore d’un personnage en quête d’évasion (autrement dit : pas bouger, c’est mourir). Si on devait faire un lien avec les deux films précédents, on pourrait parler d’humains dépourvus de repères. Univers Kafkaïen, Brazil, exact, on peut s’en rapprocher. Sauf que là, petit à petit, on délaisse la souffrance psychologique pour celle – évidemment plus « filmable » – qui touche au physique. Avec Lavan, on y est : au-delà d’une représentation frontale de tortures exécutées sur des prisonniers, le film devient une version masculine et light du cauchemar Martyrs (marre, marre, oui). L’illustration en mode torture porn d’une certaine théorie Zemmourienne ou Soralienne : un mec se fait coincer, puis couper les couilles, par une horde de femmes. On n’est pas dans L’Empire des Sens mais le résultat reste hardcore (et dix fois moins sensuel que le Oshima, faut l’admettre). De l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas. Qui, ma foi, pourrait bien se dresser pour provoquer la castration. Le quart de la salle a réagi au quart de tour et a préféré réchauffer ses mains sur les quarts de rouge plutôt qu’en applaudissant. C’est sûr que, après 27 m2 (long-métrage français), décidément encore sur la précarité (des sentiments), la secousse n’a rien de comparable.


 

4. Storia di Nessuno (Manfredi Lucibello) : Je vois venir le moment de me justifier ; aucun rapport avec un quelconque chauvinisme. Prenez, à tout hasard, je sais pas moi, Paolo Sorrentino : l’homme – en tant que réalisateur – est stupéfiant, pas forcément en tant que réalisateur italien. En même temps, s’il avait été allemand ou grec, il aurait peut-être moins eu l’idée de tourner un film sur Andreotti (Il Divo). Donc bon oui, ce détail compte. En tout cas, parler de Sorrentino au sujet de Manfredi Lucibello, ce n’est plus une histoire de hasard. Son premier court « professionnel », après plusieurs bancs d’essai « faits maison », ne cache pas son modèle, il le calque. Et il le fait bien. Le Nessuno de son court, contrairement à ce que le titre indique (Histoire de Personne, pour la traduction) a moins à voir avec Terence Hill qu’avec le personnage de Toni Servillo dans Les Conséquences de l’amour (« je l’ai copié !») : mimique « Droopyesques » (le mec est seul comme un chien – putain décidément ce classement a un sens !), extrême rigidité et méticulosité mêlées à la classe innée du serial killer en costume (« ce n’est pas un Humphrey Bogart mais c’est un tueur typiquement italien »). Sans parler de la mise en scène, ultra stylisée, propre (clipesque ? pubarte ?)  : « A mon sens, Sorrentino est le plus talentueux des metteurs en scène italiens actuels. Il a un style et une façon de raconter les histoires qui le rendent unique en son genre. Pas étonnant qu’il ait fusionné avec Sean Penn (It Must Be A Sign voir festival de Cannes 2011 – NDR) »  Le ou la « personne » de son récit est, en réalité, un Monsieur-tout-le-monde qui avance en marge d’une société qui, malgré le poids des années, fonctionne à peu près pareil : « C’est une petite histoire qui veut raconter un peu comment se déroule le système italien, comment les gens se recyclent. Ce type a clairement les caractéristiques de l’anti-héros. Il doit faire de la peine parce que, au fond, ce n’est pas de sa faute – il fait son boulot. En plus, j’avais envie d’exploiter un genre qui me fascine : le genre « noir ». Là en France, on se trouve en terrain fertile. » Et Manfredi de me citer Un Prophète comme le plus beau film de ces dernières années. D’ailleurs, l’affiche paraphrase celle du dernier Audiard : fond noir, lettrage blanc sur rouge – rien ne bouge -, typo assez similaire… Un hasard ?

 

 

5. Miss Daisy Cutter (Laen Sanches) : Tiens, Nux Vomica, ce morceau qui figurait sur la B.O de Il Divo, super pour la transition de ce classement injuste. « Comme si Walt Disney s’était fait un mauvais trip sous acide » décrit le papier au sujet de ce court qui soutient les montées dépressives vocalisées par Fin Andrew, tête pensante de The Veils. On nous a déjà fait le coup concernant Walt et ses grimaces sous influence, j’y peux rien, c’est comme le père Noël, si on savait qu’il avait des accointances avec de grandes firmes, on le solliciterait sans doute un peu moins dans les supermarchés un mois après la fête des morts. On sait bien, en revanche, qu’officieusement, l’ami des enfants avec de grandes oreilles et une voix de castra prenait des pilules qui décuplaient sa perception. Ce que je trouve  bizarre aussi, c’est quand les enfants soufflent dans le ballon juste pour le faire exploser deux secondes après. Et c’est moi qui suis censé être en taux d’alcoolémie élevée après ça. Bon, Miss Daisy Cutter, c’est une vidéo que vous pouvez voir sur la toile, sans passer par un festival ou une projection privée, je laisse donc le soin de blâmer ou de s’émoustiller là-dessus, au lieu de me prendre le chou à raconter des conneries.

 

6. Slashimi (Antony J. Powell) : Celui-là, il fallait qu’il figure dans la liste. Un apprenti cuisinier dans un resto japonais finit par donner à bouffer de la chair humaine à ses clients. Vous connaissez les films de genre « gastronomiques », ceux qui donnent faim – comme un film de cul peut donner envie de copuler. Les Asiatiques se débrouillent pas mal dans ce domaine : Le Festin Chinois, L’Odeur de La Papaye Verte, Tampopo ou même récemment Still Walking, qui n’a pourtant pas cette vocation. Et il y a une sous-catégorie de films gastronomiques : retirez « nomiques », voyez ce qu’il reste ahahaha ! On pense à La Grande Bouffe immédiatement (si on me parle de chauvinisme, là je m’énerve). On peut penser maintenant à Slashimi, film d’un étudiant ricain qui, comme le Ferreri, provoque, en fin de compte, plus l’euphorie que l’écœurement. Fun et fin. Rideau.

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