Il doit bien y avoir une raison autre que les incitations subventionnées par le Conseil général pour pousser quelques milliers de pélerins à aller se gercer les paupières à Angoulême. Voilà ce que je me demandais en faisant la queue pour pisser au Chat Noir, bar fumeux, coincé entre un étudiant allemand, une dessinatrice de Fluide Glacial et un éditeur sous speed.

Je persiste : un climat décevant qui vous assène ses 4° en journée, une géographie difficile qui joue contre vous pour ce qui est de trouver un logement dans le centre-ville et vous déporte dans la vallée, à pioncer chez des petits-vieux trop heureux de louer leur salon et avoir des jeunes pour converser… Non, vraiment, je ne voyais pas pourquoi on venait se geler ici. À Angoulême. Comprenez-moi, le jour où le comité a signé un gros chèque à Lewis Trondheim pour moderniser cette foire commerciale du papier (où on trouvait encore des prix du scénario et prix du dessin… pourquoi pas les césars techniques du meilleur papier aussi), ces honorables cadres sup’ de la culture auraient aussi bien pu laisser crever ce vieux dinosaure pour monter une toute nouvelle fête. From scratch. Une bédé sous un nouveau jour dans une ville plus moderne. Et ensoleillée, pour donner envie. Je sais pas moi, Montpellier, ça m’aurait arrangé…

We are young, we are free, we go green et cætera

Soyons jeunes, soyons modernes, je consacre une première journée exclusivement au Nouveau Monde, l’apellation prout-prout de la bulle où sont parqués les éditeurs indés, fanzines, small press regionalisante et tout le tintouin. J’arrive bien trop tard pour qu’Angoulême soit le rassemblement des photocopieurs anonymes et du dessin underground dur. (D’ailleurs, pour ça il y a le Off, éparpillé en ville selon heures d’ouverture des troquets, mais surtout au bar Le Minage). Non, la bulle indé est bon enfant. Les auteurs papottent et mangent des bonbons, les dédicaces ont lieu sobrement. Ambiance de petit marché : excellent choix madame il va beaucoup vous plaire, je vous donne un sac ? Quand même, il y a un truc malsain. Sous un ciel de plastique blanc, les stands s’enfilent d’abord assez raisonnablement, enchaînant des noms (re)connus sur des superficies correctes (La Cafetière, Vertige Graphique, L’Employé du Moi) avant de délirer à l’infini sur un enfer de tréteaux et de planches. Et des livres, des livres, des livres…
Passée la 5e salle, j’ai une sorte de vertige nauséeux, je deviens verdâtre et opère un repli stratégique. Reprenant mon souffle le long d’une des structures qui soutiennent ce qui me semble désormais être un intestin grêle culturel géant, je tombe devant le podium de France Culture où – ô originalité – on a invité Blutch et Bastien Vivès. Le premier lâche une sorte de pique sur l’art municipal qui avait fait honneur (?) à Franquin en lui dédiant une sculpture de main à la con qu’il juge du plus mauvais goût ; l’autre évoque le plaisir de reconnaître la gare à chaque venue. Je baille, ou vomis, je ne sais plus. Je me promet de demander un jour à Vivès s’il estime être indispensable à cette industrie. Il est partout, de tous les festivals ; veut-on nous faire croire que sans lui tout s’écroulerait ? Je ne peux pas m’empecher de penser que chaque média qui lui consacre 2 minutes en radio ou un filet de 400 signes pourrait parler de n’importe qui d’autre, qui le mériterait tout autant. Pierre Maurel, Sasha Goerg, Gad. Ma conviction est faite : l’originalité ne sera pas ici, donc. En reprenant ma marche, je me prépare mentalement à tomber sur Trondheim à tout moment.

Du Mirage au Minage

Il faut faire le point. Un cheese et un Coca, et une stratégie émerge de mon cerveau malade ; je repars au front. Deuxième passage : l’avion de reconnaissance U2 se fait Mirage, j’opère par frappes chirurgicales. Je n’accoste désormais que les gens que je connais, et je veux SAVOIR. Pourquoi vous venez à Angoublême ? Chez Six Pieds Sous Terre, on est occupé à se battre pour conserver Fabcaro qui saute de stand en stand – les joies de la précarité éditoriale, un livre dans chaque maison et des plannings promo de ouf. Débordés. Je coche mentalement l’option “nécessité de visibilité” avant de réaliser surtout que les auteurs aiment juste se voir les uns les autres. En fait, l’éditeur vient parce que les auteurs le réclament, voilà. Allez Papaaaa on va à Disneylaaaand. Posant un coude sur le stand des Requins Marteaux, j’entame ma profonde discussion avec Guillaume Guerse en posant THE question : à quoi ça sert ? Réponse limpide à ses yeux: “C’est une foire. Commerciale.” Et je pense “à bestiaux”. On vient vendre. L’image de vaches de papier, de sérigraphies agronomes me hantera toute l’heure suivante. Les livres d’orfèvre de chez Cornélius m’apparaitront comme autant bêtes menées au pré, les rééditions de Daniel Clowes deviennent autant de briques de lait… Toujours ces foutus livres partout. Et penser que chacun ici a payé son entrée 14€ pour pouvoir acheter des livres. Rien que ça.

Je m’arrête au hasard chez un collectif lorrain, qui a notamment publié un fanzine de Gilles Rochier intitulé Demain je vais à Metz. Je parle avec la demoiselle qui s’y emmerde sans doute plus que moi, je lui assène ma névrose du jour : “mais qu’est-ce qui peut bien faire qu’on s’arrête sur votre stand plutot que sur n’importe lequel des soixante-dix de cette salle ?” Ben justement, peut-être le Gilles Rochier. Comme si ce type, que j’adore au demeurant, pouvait être un élément rayonnant. J’aimerais y croire mais… non. “Finalement, Angoulême ça change quoi ?” Elle ne sait pas trop, ne se demande pas vraiment. Ils viennent aussi pour voir les autres, voir les auteurs, leur proposer une éventuelle collaboration – ça ne mange pas de pain sur de si petits formats. Je la torture encore un peu quand même, conscient que ce point crucial pour moi est douloureux pour tout éditeur ici : “Si ça n’a pas d’effet drastique, pourquoi revenir chaque année ?” C’est vrai, rien ne prouve finalement que le FIBD améliore les ventes ou la reconnaissance de micro-structures de ce genre, tant qu’on n’a pas gagné de prix. Quand même, elle finit par trouver qu’il y a une curieuse évolution, il y a de plus en plus de livres et de moins en moins de fanzines. Tout le monde peaufine ses bouquins, on veut de la couv’, on veut de la couleur. Être différents, tous pareils. Cela valait le coup de moderniser les formats, tiens…

Même discussion 100 mètres plus loin avec le stand de Na, éditeur local qui semble être, malgré son fanzine aux participants internationnaux, une voie de garage des anciens élèves de la prestigieuse école. “On vient aussi pour voir ce que font les autres, où chacun en est, trouver des idées, voir comment la bédé elle-même avance. L’an passé, j’ai tenté de regarder ce que faisait chaque stand. Cela m’a pris presque tout le week-end. Mais c’est très riche.” Oui d’accord, mais les milliers de randonneurs du livre qui arpentent ce couloir depuis ce matin ne sont pas tous éditeurs ou auteurs. Si ? Oh putain non, quand même pas ? J’ai un regard flippé en marchant, me demandant si cette fille aux grosses lunettes bien typées années 80, qui feuillette un bouquin de chez Atrabile, n’est pas en train d’y chercher une ouverture pour parler de son propre projet.

Traboule et bile

Pourquoi suis-je venu ? Je ne connais pas la moitié de ces éditeurs, je ne reconnais pas les auteurs (“Ha tiens, Charles Burns vient de passer derrière toi. – Putain Terreur, dis-le plus tôt la prochaine fois !”) et je ne vois pas d’autre solution que de tout lire pour comprendre. Ou bien accepter de ne pas comprendre. Je suis cassé, je voudrais ne pas aimer la BD indé et avoir une vie simple où l’on achète des statuettes en résine de personnages à fort potentiel de branding.

Arrêt au stand de Warum pour un dernier règlement de comptes. Suite à mon article sur Pochep, le responsable de celle-ci, Wandrille, m’avait contacté pour exprimer son mécontentement. Nous nous sommes égratigné par mail, je viens prendre les claques qui me sont dues et rendre la pareille. En fait non, il distribue des sourires de VRP multicarte à des acheteurs de La Musique Actuelle pour les Sourds ou Ultimex, comment lui en vouloir ? Mise au point sur le travail d’édition : je dis « C’est facile de publier des livres déjà bloggués », il dit « Bon sang non, c’est un foutu boulot de nettoyage, de recadrage, de reprise des dessins même, parfois », et je dis « Oui mais c’est plus simple que d’encadrer un auteur pendant un an ou deux, où il va accoucher d’une histoire. » Il dit « Bah oui c’est la différence Publishing et Editing », on tombe d’accord et il me présente son prof de dessin. Il est temps que je sois ivre. La nuit angoumoise, hélas, est un enfer de gelures que les bières ne referment pas. Sur un trottoir, j’expie mes méchancetés crachées par écrit ici-même à Cha. Punkette parmi les punkers, je fais profil bas dans mes chemises à la con et puis je trouve un taxi pour me sauver. L’underground a eu raison de moi. Demain je serai moins exigeant, tiens.

http://www.bdangouleme.com/ 

 

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13 commentaires

  1. PS: Quoi tu suces pas cette sale merde de Wandrille!!? Ce chien? T’es un fou ou quoi?

    C’est l’ÉDITEUR de la blogosphère! Je croyais que tu cherchais un minimum de la reconnaissance 2.0?

    C’est pas compliqué bordel, y a deux tête à la blogosphère, tu te dois de les aimer Hilaire, ou de faire semblant. 1/ Yannick le Jeune, le patron du Festiblog (y a un certain Mike, mais il passe en deux je crois savoir), et 2/ Wandrille Leroy, l’éditeur des bloggers BD indépendants.
    Après, tu as le droit de te moquer de Laurel, et de Diglee, et de détester Fabrice Tarrin, mais tu dois aimer Boulet, et dire que Pénélope-Lilla-Princesse Came-Came-Marion Montaigne est adorable.

    Après par contre tu dois te prosterner devant Lucile Gomez, parce que, c’est Lucile. Là je négocie pas.

    Voilà.

    C’est ce que je crois savoir, fais-en bon usage. 😉

    -check check LA BISE- ; ))

    Maadiar

  2. Donc je disais : Maadiar, tu es le seul à m’avoir spontanément proposé la fellation, tous les autres ont attendu d’être menacé par une arme à feu pour le faire.

    (damné correcteur d’orthographe)

  3. Ha ha ha, t’as peur de rien toi?

    C’est comme ça que tu retournes une situation défavorable? T’inventes? C’est beau. Des fois j’aimerais vivre dans ton monde. Savoir ce que ça fait d’être un grand mytho. J’ai rien d’autre à te répondre.

  4. Hé les loulous, c’est pas Union ou Gay-Plan-Plans.com ici, vos rendez-vous broutozob je vous prie de les régler en private (t’as vu, pas mal le placement produit hein ?).

    Maadiar parle assez justement du gotha blogBD (d’autant plus rigolo qu’il n’a guère d’influence sur les ventes ou publications n’est il pas) et Wandrille il me semblait qu’on était au beau fixe après notre constructif échange (ici salement tronqué je l’avoue).
    Aimons nous les uns (contre) les autres.

  5. Pour la peinture c’est pareil:soit on suce le jonc d’un galeriste et on vend,soit on se gèle le cul dans des expos minables.
    Faire payer des gens qui font déjà le déplacement pour lire et acheter des BD ,c’est du suicide,certes,il y a la fameuse rencontre avec l’auteur mais si c’est comme dans le milieu de la peinture,les trois quarts des artistes sont des sales cons.

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