« Je pense donc je fuis » serait l’épitaphe de Yannick Haenel. Deserteur, l’auteur du "Sens du calme" l’est autant qu’écrivain.

Après s’être débarrassé d’emploi, femme et ennui, il publie “Cercle” en 2005 où il raconte son errance mystico-punk en Europe de l’Est au sein d’une « existence absolue ». En 2010, il fuit Claude Lanzmann qui lui tombe dessus mécontent d’une fiction brodée sur le résistant Jan Karski.  En 2013, on se retrouve dans un PMU du 19ème, dont il se sauve en (presque) courant après que le patron lui ai reproché de jeter ses clopes à même le parquet. Retour sur un entretien-océan en (in)forme d’ode à l’évasion.

Vous vous dites déserteur et…

Ah, ça c’est vous qui le dites.

C’est peut être ça la première question alors : vous vous dites déserteur ?

C’est une question complexe. Il s’agit de savoir quel est le désert et ce qu’on déserte… La question de la désertion est politique. C’est la voie que l’on est capable de tracer personnellement avec son désir, voie qui met en jeu la consistance de ce désir. Ce qui est au coeur de la désertion, c’est la capacité à la métamorphose. Tout est constitué dans la société pour qu’aucune métamorphose ne soit possible. On a une identité fixe, on doit coïncider avec l’image de ce que, paraît-il, on est : voilà les mots d’ordre implicites Alors oui, la moindre des choses, c’est au contraire de déjouer l’identité. Le langage, et dans mon cas la littérature, consiste à proposer son corps à la métamorphose, à organiser sa vie pour qu’une existence hors de l’identité soit possible. Disons que ça pourrait s’appeller la désertion. C’est un très vieux et très beau mot, « désertion »… Alors oui, disons que je milite pour la désertion ! À une époque, je voulais écrire un Traité de la désertion.

Un traité ?

Oui, c’était le titre : Traité de la désertion. Un petit manifeste. Mais à la place j’ai écrit Cercle. C’était vers 2003-2005. À l’époque, j’ai vraiment tout déserté. J’ai arrêté d’aller à mon travail, j’ai arrêté de vivre avec une femme, je n’ai plus cherché à gagner de l’argent. Je pensais que je n’avais pas encore commencé à vivre. Déserter, c’était me donner une chance de commencer à exister.

Ce n’était pas une fuite, cette “désertion” – disons qu’il y a cette ambiguïté dans le terme -; est-ce qu’on ne quitte pas tout soudain par crainte de devoir tout affronter?

Non, ce n’est pas une fuite. Il s’agit de faire front à la société. De ne plus se laisser dicter sa place. De ne plus avoir d’autre « place » que celle qu’on s’est inventée.

Du coup, la désertion se montre comme une… présence, très précisément, une exigence de rester présent à soi, une manière d’éprouver que l’identité n’est pérenne qu’en tant qu’elle est provisoire, malgré ce que l’on veut “nous faire croire”.

Absolument. La désertion ne relève pas du “retrait”, mais de l’exposition à des intensités plus fortes. Il s’agit de trouver une incarnation radicale, de se mettre enfin à exister. J’ai appelé ça dans Cercle l’« existence absolue ».

Cercle, je l’ai beaucoup crié dans les rues quand j’avais dix-sept ans. Mais l’existence absolue, est-ce que ce n’est pas un peu…

haenel_spiraleOui, je l’ai toujours écrit en italiques, ou entre guillemets, parce qu’il est difficile de se prévaloir d’une telle faveur. Qui pourrait dire : ma vie est absolue ? Ou : je vis dans l’existence absolue ? Toujours est-il que l’ « existence absolue » est l’expérience même de ce qu’on pourrait appeler la liberté, et qu’elle est là, qu’on l’éprouve ou pas. Sans cet appel, sans cette possibilité, vivre n’a aucun intérêt.  Une telle expérience suppose d’être disponible à ce qui arrive. C’est ce que je vivais en direct pendant l’écriture de Cercle. L’écriture de ce livre, c’était comme la radioscopie de ce qui m’arrivait. Une fulgurance qui a duré cinq ans… Une manière de vivre un peu spéciale… Une dérive urbaine, et des phrases… Il y a eu les trois premières années où je voyageais : c’était Paris, puis l’Allemagne et la Pologne ; je rédigeais sans cesse sur des petits cahiers. J’étais devenu le personnage de ma propre fiction, celui à qui tout peut arriver. Puis les deux dernières années, j’ai rédigé. Je n’ai fait que ça, écrire, toute la journée, toutes les nuits. Ça a donné Cercle. Durant ces cinq ans, Cercle, c’était moi. Je m’appelais Cercle. Il ne s’agissait pas de remplir ce cercle, mais de lui donner une consistance. Faire en sorte que ce cercle reste vide mais qu’on puisse y évoluer. Il s’agissait de vouer son corps à l’aventure du langage, à des phrases. La décision – s’il y a une décision, mais je crois que oui – c’était ça : devenir langage. Ça relève à la fois du sacrificiel et de la présomption de soi. On se donne un élan, sans même savoir où l’on saute. Oui, il s’agissait d’être traversé par les phrases, de faire de son existence le lieu même de la littérature. Et de fait, ça a fonctionné : c’est en m’ouvrant au vide que le langage en moi s’est mis à parler… Il y a eu un état de grâce. Une grâce aimantée… Je ne sais si elle m’a suivi, ou si c’est moi qui l’ait suivie…

“Construire toute une vie sur l’extase, c’est impossible.”

Clairement, vous êtes mystique. J’ai l’impression qu’il y a comme deux sortes d’écrivains, d’écriture : les écritures hantées par « la petite société » et par le ragot ; et les écritures hantées par « le grand vide », la prière pour le conserver. Disons que quand il y n’y a pas l’idée, la traversée géniale, on peut toujours soit ragotter pour rester dans le coup, soit radotter des phrases électriques.

Oui, vous le dites bien : il s’agit du « grand vide ». C’est un véritable événement, l’arrivée dans une vie du grand vide. Ça prend toute la place. C’est comme la solitude. J’aime bien votre distinction : les écrivains de la petite société et ceux du grand vide ; d’un côté le ragot, de l’autre la prière… Ça me semble très juste cette partition. Au départ, ça commence pour moi avec l’étouffement. Les livres, l’appel du vide, c’est à cause de l’étouffement. Il s’agit d’échapper à la soumission ordinaire, d’échapper au langage tel qu’il est véhiculé de toutes parts, ce langage qui prend la forme d’une flèche : vous voyez, cette flèche qui envoie les ordres… En permanence, on obéit à des ordres, des ordres scolaires, des ordres familiaux, des ordres professionnels… Subvertir ces ordres, les interrompre, c’est ça pour moi passer du ragot à la prière. Convertir ces ordres en autre chose conduit vers une relâche, un amour du langage qui n’a d’autre but que lui même. Cette gratuité, cette sortie hors de l’instrumentalisation débouche sur une révélation. C’est l’expérience fondamentale de la littérature, non ? Thomas Bernhard, Roger Nimier, ou même Sartre dans La Nausée, pour donner des noms radicalement étrangers les uns aux autres, c’est ça qu’ils décrivent. C’est le moment où un pauvre type se met à trouver un tronc d’arbre plus intéressant que sa femme : voilà la désertion. Le moment où le langage cesse de répondre « présent » quand on le siffle, c’est un moment spirituel, même s’il n’y a pas de dieu derrière.

C’est l’idée de l’existence poétique dont parle Annie Lebrun ; vous vous méfiez du terme « poétique » ?

Disons que prétendre à l’existence poétique, c’est un peu…

Prétendre à l’existence absolue vous semble moins prétentieux ?

Non, c’est pareil. Vous avez raison : la prétention, c’est la moindre des choses. Évidemment que ces expériences et leur description peuvent paraître prétentieuses. C’est comme si vous disiez à quelqu’un que vous avez une vie et que lui n’en a pas… Mais c’est le propre de la littérature. Je ne suis pas sûr que ma vie soit très intéressante, encore moins spectaculaire ; mais une chose est certaine : j’ai fait en sorte qu’elle soit ouverte. Qu’en elle, quelque chose s’accorde à… disons la poésie, puisque vous prononcez ce mot. Je ne me méfie pas du mot « poétique », pour répondre à votre question. C’est juste que je mets dans ce mot une rigueur qui n’est peut-être pas partagée… Je réfléchissais à la différence entre existence absolue et existence poétique… Peut-être que l’existence poétique relève d’une sorte d’art de vivre : en l’occurrence un régime de désorientation quotidienne ; c’est très intense, mais on peut l’acclimater. L’existence absolue, c’est plus violent, c’est une brèche qui s’ouvre dans la journée et vous emporte ; c’est une extase. Quand j’écrivais Cercle, il s’agissait de ça, de cette extase.

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Est-ce que quand vous écriviez Cercle, ou même maintenant d’ailleurs, il vous arrive de vous surprendre en dehors de « ce point », en dehors de cette extase, cet entre-deux frémissant?

Évidemment, oui… Construire toute une vie sur l’extase, c’est impossible. Il y a toujours la retombée. D’ailleurs, la plupart des gens qui écrivent font de la retombée le sujet de leurs livres. On dirait que l’extase leur fait peur, ou qu’ils ne savent pas comment la dire. La littérature française, c’est vraiment une littérature de la retombée. C’est le langage pathologique habituel, c’est le territoire des névroses courantes, la fausse monnaie sociologique. Se confronter à l’extase, c’est autre chose. On risque d’y perdre la raison, le langage n’y est pas sûr, on est complètement à sa merci. J’aime ce danger.

La retombée c’est la reprise consciente de ce qui s’ex-tasie dans le corps; vous voudriez parler seulement avec le corps, seulement depuis le corps? Vous marquez la frontière?

J’aimerais bien qu’il n’y en ait pas, de frontières. Tout ce que j’écris est fondé sur une traversée des frontières. Frontières entre les genres, entre les sexes. J’ai écrit un livre, Jan Karski, où je raconte la vie d’un résistant polonais en juxtaposant documentaire et fiction — en les mettant sur un même plan, sans frontière, dans un même livre. Ça n’a pas plu à tout le monde… « Parler seulement avec le corps », dites-vous… Mais le corps est conscient, c’est lui qui écrit… J’aimerais parvenir à faire que l’extase s’écrive elle-même, c’est ça la grande chose. Qu’on écrive depuis l’extase. Que chaque phrase soit elle-même extase. Mais bien sûr, mon corps, même s’il est lancé dans cette expérience depuis longtemps, et même si cette expérience a quelque chose d’imperceptible, il a aussi ses limites, et ça retombe pour lui aussi. Bon, j’ai perdu le fil, mais l’idée c’est quand même de trouver une relance aujourd’hui, d’arriver à faire coïncider une échappée hors des cordonnées et le graphique qu’il faut tout de même élaborer pour que ça s’écrive…

Des corps donnés…

Des corps ordonnés…

On s’égare, là, non ?

(Il rit) Donc, le projet présomptueux, mégalomaniaque… et finalement très classique de Cercle, c’est ça.

Crédits photos : Olivier Rollet

10 commentaires

  1. Franchement SB, une des choses que je préfère au monde c’est dépasser ma connerie et changer d’opinion, alors expose nous ton dégoût d’Haenel en trois épisodes, je suis toute oui(e).

  2. Ce papier nous change de l’itw anecdote, il est passionnant…
    On regrette juste que les kalachnikov habituelles s’y épanouissent sans l’avoir lu…

  3. Très peu pour moi. Vois tu, on a longtemps reproché à Don Quichotte de s’attaquer à des moulins à vent, mais que dirait on si j’osai m’attaquer au vent même. Mais dans le fond de Haenel c’est toi qui en parle le mieux : “le grand vide”. Sans compter la puérilité, Roger Nimier, l’homme qui préfère un arbre à sa femme, Jan Karksi etc, c’est abyssal.

  4. Bah il a gagné 2 médailles aux JO en natation non? Fortiche toute cette littérature sous endorphine, après 6 km de petits carrés bleux, bonnet bas !

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