Il existe deux types de romans difficiles à adapter : pour des raisons budgétaires, ceux qui commencent par une phrase du genre : « En 2079, une guerre galactique fait rage entre les hommes et les robots… ». Et pour des raisons artistiques, ceux qui commencent par une phrase du genre : « C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor, se dit Bernard... » Le choix de David Cronenberg d’adapter "Cosmopolis" est vicieux ; son adaptation l’est plus encore.

Cosmopolis est un tournant dans la bibliographie de Don DeLillo. C’est à partir de ce livre que son œuvre bascule dans une vertigineuse fascination pour l’immobilité et le vide. Cosmopolis est l’ultime prophétie d’un effondrement qu’annonce toute son œuvre antérieure. C’est dans ce roman que DeLillo commence à se poser cette question terrible : que fait le prophète lorsque ses prédictions se réalisent ?

Cosmopolis est un roman sans action, ou si peu. Cosmopolis est le roman d’une immobilisation, le point où la vitesse annule la vitesse, où la puissance annule la puissance. Plutôt que de mettre en mouvement le roman, Cronenberg joue de son immobilité, il fait ce qu’on pourrait décrire comme de la “littérature filmée”, comme on peut parler de théâtre filmé. Plutôt que de donner chair aux personnages, il les montre comme ce qu’ils sont : des bouches d’où sortent des dialogues abstraits, tirés souvent mot pour mot du livre, ces phrases paranoïaques que DeLillo cisèle avec tant de précision. Son texte lu, le personnage disparaît sans que l’on prenne même la peine de filmer sa sortie de champ, signe qu’il est moins là pour son corps que pour son discours.

On peut ne pas supporter le procédé. On peut trouver que le film flirte avec le ridicule au moment des funérailles du rappeur soufi, on peut trouver qu’il flirte avec l’ennui dans la longue séquence finale. Mais dans certains cas, la question de savoir si l’on est face à un bon ou à un mauvais film perd une partie de son sens. Le film de Cronenberg, son rythme, sa forme, plonge le spectateur dans une certaine stupeur. Il s’agit de laisser affleurer à l’écran l’idée de la crise et du chaos, non pas sous la forme d’une sorte de comédie, comme dans le pathétique Margin Call, mais plus profondément. Il s’agit de penser un objet impensable, quelque chose comme cette idée que l’on puisse être à la fois mort et vivant.

Ce paradoxe, celui de l’homme vivant qui peut se penser mort, ou mort après avoir été vivant, est au cœur de l’immobilité du film de Cronenberg. Dans le roman de DeLillo, le personnage principal voit, sur les caméras de surveillance, des actions avant qu’elles n’adviennent. Ce détail, si juste par rapport à l’univers de Cronenberg, est pourtant absent de son film, comme s’il refusait de détourner notre attention du texte.

Sombre et abstrait comme une prophétie, Cosmopolis est l’écrin austère d’un roman bancal. Mais la vision du monde qu’il soulève est pareillement celle d’une asymétrie profonde que rien ne peut rattraper. Et il s’agit justement d’une incompréhension, d’un inconfort nécessaire, celui de toutes ces jeunes filles en fleurs qui iront voir le beau et lisse Robert Pattinson pour s’entendre dire : “UN SPECTRE HANTE LE MONDE, LE SPECTRE DU CAPITALISME.”

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2 commentaires

  1. Petite chronique très très juste. En allant voir le film après avoir commencé le livre, on ne peut que saluer la fidélité de l’adaptation de Cronenberg. Assurément un chef d’oeuvre par sa puissance onirique et sa mise en scène du chaos. Trippant.

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