Selon Overbeck, le principal argument contre le christianisme consiste en ceci : le Christ annonçait « le jour est proche ». Or 2000 ans plus tard, force est de constater que rien n'est venu. A l'heure où même les témoins de Jéhovah ont renoncé à établir une date pour la parousie, Chloé Delaume annonce que "l'apocalypse n'est pas un événement visible, parce qu'elle frappe individuellement". Alors pour avoir une chance de voir l'apocalypse de son vivant, autant devancer l'appel et répondre à l'injonction de l'ange annonciateur : "Ecris ce que tu as vu, ce qui est et ce qui arrivera ensuite" (Ap 1:19)

Voilà pour le programme : se révéler. Rappelons qu’apocalypse signifie dévoilement. Ou révélation. Une histoire de voile que l’on soulève. Il ne s’agit donc pas d’un roman. Mais d’une apocalypse précisément, d’une auto-fiction aussi. Car écrire sur soi, sur cette multitude (“je suis légion” est-il dit), c’est bien faire fiction à partir d’un matériau disparate, une reconstruction à posteriori. Une version de l’histoire.
Pas de volcans ni d’astéroïdes, pas de plaques tectoniques basculant dans la lave. On est pas chez Roland Emmerich ici. Et s’il y a des trompettes, on ne s’étonnera pas ici d’être les seuls à les entendre, psychose oblige.

Chaque amour est une vie, mon coeur a l’âge d’une reine vampire.

Le premier chapitre s’ouvre sur le suicide d’une lectrice, la mère qui appelle, “pourquoi elle est morte et pas vous ?“. Embarras. Le discours a fini par porter sur le réel, a fini par  le modifier. Toutes ces histoires de dépression, de suicide. Résultat, des jeunes femmes suicidées, avec pour seul indice sur les lieux du crime, des livres de Chloé Delaume. Vient donc le temps de s’interroger et de faire le grand ménage.

Okay, on récapitule. Un premier mariage merdique avec un garçon coureur qualifié du terme peu glorieux (et très magazine féminin) de “pervers narcissique”, ce qui l’affilierait donc plutôt à Biba qu’à Lacan. Ca c’est pour le côté souffrance. Bon souvenir quand même d’abattoirs fumants.

En 1998, nous étions 271400 dans ce cas. Ca fait beaucoup de jupons, d’or, d’argent, d’Euphytose. De kilos de coeur aussi. De kilos de coeurs de femmes, presque soixante-huit tonnes, ça fait beaucoup d’abats palpitants de concert. 

Puis vint le couple, l’amour, autrement dit l’ennui – Vous voulez qu’il se passe quelque chose dans votre vie. Vous voulez que ça aille vite. Vous le rencontrez. Vous vous aimez. Vous vous installez. Vous êtes en couple. Vous n’êtes plus célibataire. Vous avez gagné la partie – Et qu’est ce qu’on fait quand on a fini un jeu, par exemple Super Mario World, une fois qu’on a obtenu les 120 étoiles ? Et bien on le range dans sa boite. On reste ami quand même ?

Chloé Delaume tentera aussi la religion, la prostitution ou encore la psychose et ses activités attenantes – En terre de solitude, excédée par l’exil / Vos dimanches soir s’achèvent en vodka-Lexomil. Puis le couple à trois : un homme, une femme et une psychotique. Ca brouille les genres, mais c’est surtout les emmerdes au cube. Désintégration. Chloé se rêve entre le Village et le Château, arpenteuse esseulée de la distance fluctuante entre les deux domaines : discours hétéro beauf normé – Mais la bite, ça te manque pas ? – et l’homosexualité – Sensation dérangeante que son poing enclavé a la taille d’un foetus en train d’avorter. L’entre deux même est récusée. Où en es-tu ? Nulle part.

Mais de toutes les impasses, celle qui est dénoncé de la façon la plus virulente est la procréation (Excusez moi, mais est ce que vous pourriez cesser de vous reproduire ?). Et bizarrement c’est la seule erreur que Chloé Delaume n’a pas directement expérimenté. Pourtant elle qui fut mariée, deux chats, un appartement, l’enfantement était si proche, si possible. Les gosses, c’est quoi, simplement des chats qui parlent. C’était simplement la dernière connerie à faire. Pour un prochain livre peut être.

Heureusement cependant, car la marmaille à la maison, ça se dit en un mot, qui est aussi le titre d’un roman de Bernhard (cité merveilleusement dans ce livre) : “Perturbations”. Ces petits êtres qui n’ont encore renoncé à rien et qui courent partout. Qu’avons-nous l’air stupides et apathiques à coté d’eux. Et alors fini l’écriture, pour ceux qui avaient commencé. Oublié l’ambiance mortifère de la Villa Medicis, oublié les rêveries devant la page blanche, la solitude face à l’ordinateur. Oublié le devenir Marguerite Duras avec un chat sur chaque genou, à attendre sagement la mort.

Comme tous, je pourrirai vivante.

Chercher l’amour encore. Prévenir avant quand à soi : pas tant la psychose que le désir d’être multiple (considérons le moi comme un entité dynamique, dont l’être n’est pas une substance figé mais un désir s’épanchant par flux de paroles), une femme sans qualités, la désintégration de l’égo, tout à la fois. Je suis Clotilde, Mélisse et peut être Mélissandre, il faudra me baptiser, légion, je suis légion, chaque voix a sa fonction, la Petite, la Connasse, la Patronne, Carapace, Egerie et Sibylle. 

Puis cette annonce étonnante et impudique qui résonne fort avec une certaine chanson de Partenaire particulier qui recherchait déjà à l’époque une partenaire particulière : Un vrai partenariat, des sommes de volonté qui aspirent à bâtir des faits, des évènements, des situations. Creux de paume trois étoiles, épiderme argentique, quand vient la nouvelle lune ta mâchoire et tes os crissent et t’adoubent en monstre, bois mon sang s’il te plait. 

Où l’on repense à Buffy, à l’épisode 17 de la saison 6, déjà exploré dans le livre “La nuit je suis Buffy Summers“; où on apprenait que Buffy ne fut jamais l’élue de quoi que ce soit, simplement une psychotique errant dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique. Ou pas. L’écriture de Chloé Delaume est pleine de ces renvois au monde de la culture, qui s’introduisent dans la narration et valent alors pour commentaires, bifurcations, bascule de perspective. Tout comme il sera difficile de lire Endymion de Keats sans connaître la mythologie grec, le lecteur ici aura du mal à suivre sans connaître son Buffy ou avoir des rudiments Cold Wave (“L’amour : (…)  nous déchiquettera encore” / Love will tears up appart again ?), sans compter les références bibliques, Molière ou Kafka… Livre puzzle, on s’y amuse comme le professeur Layton, j’aime beaucoup.

Personnage de fiction ou pas, Chloé Delaume a gagné son ticket pour le Royal Rumble des grands écrivains.

Chloe Delaume // Une femme avec personne dedans //  Le Seuil
http://www.chloedelaume.net 

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2 commentaires

  1. J’ai toujours pensé “que-l’eau-est-de-l’eau-hum” était, en littérature, ce que Placebo (le groupe) est à la musique… avec le même effet que le traitement thérapeutique (nul). M’enfin… Peut-être reviendrais-je sur mes propos quand j’aurai ce livre entre les mains (le titre appelle un petit geste de ma part)…

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