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7 septembre 2025

Avec « Cutthroat », shame saute à la gorge de Fontaines D.C.

Courbaturé, « Food for Worms » suggérait l’essoufflement de ce pilier d’une crank wave elle-même suffocante. Deux ans plus tard, shame se ressaisit avec « Cutthroat ».

« Que shame change de camp ». Voilà qui aurait pu devenir un slogan après « Food for Worms », titre idoine pour qualifier ce brouet destiné à un auditoire décérébré par ses playlists qui mélangent les torchons et les serviettes. Même si le groupe souhaitait certainement se détacher de son indécrottable étiquette post-punk, ces ballades americana l’endimanchaient comme un stetson sous averse londonienne.

Sur le plan artistique, il semble que le succès rock se confond toujours plus avec le bandit manchot. Ça cherche le tube, le buzz, mais ça renie autant la forme que le fond. À l’aune d’un changement de paradigme en ce qui concerne l’offre et les modalités d’écoute, l’IA et le streaming, devons-nous rester indulgents avec des artistes qui souhaitent seulement se voir correctement rémunérés ? Non, tant qu’ils jouent le jeu d’un système clownesque qui tire l’ensemble vers l’abîme.

Lorsqu’un groupe se démarque, il tombe ensuite trop souvent dans une approche sculptée pour un auditoire qui conçoit le format album comme un catalogue où piocher. Des chansons sorties de leur contexte et vidées de leur sens deviennent la BO de l’exhibitionnisme du quotidien du tout-venant qui cherche à se donner l’air cool sur les réseaux sociaux. Mais en l’espace de deux ans, peut-être que la clique de Charlie Steen a réalisé qu’elle risquait de s’abîmer dans l’errance des artistes swipés.

Embrasser la contestation

Depuis The Lick, interprétée en 2016 sur Le Grand Journal avec un Charlie Steen tout juste sorti de la puberté mais déjà enclin à la provocation avec son t-shirt « Je suis Calais », rares étaient sur les albums suivants les chansons aussi remarquables. Notons tout de même Station Wagon qui clôt « Drunk Tank Pink » sur une atmosphère un peu Doors. Il faut reconnaître que Steen maîtrise autant l’art de la chanson pop que celui de la narration. L’accompagnement de son groupe reste le parfait orchestre pour soutenir sa gouaille dans une atmosphère qui image rythmiquement et mélodiquement l’intention. Hormis Station Wagon, avec ce deuxième album (enregistré à La Frette-sur-Seine), shame a vivement participé à la standardisation du regain post-punk. Steen confie d’ailleurs au NME qu’il s’agit sûrement de leur album le plus terre à terre.

 

À l’instar de Squid, l’offre post-punk de shame demeurait assez attractive jusqu’à ce que le marché ne se retrouve submergé par la tendance. « Les gars de shame, quand je les rencontre la première fois, ils ont 16-17 ans et ils ont déjà assimilé Ian Curtis et Mark E. Smith », se remémorait JD Beauvallet lorsque je le questionnais pour un article sur l’épuisement du revival post-punk :

« La musique qu’ils veulent faire n’est pas de leur âge mais de celui de leurs parents. En plus, ils intègrent des éléments politiques avec des slogans et engagements qui avaient un peu disparu de ce rock à guitare. »

Mais shame a sûrement senti le vent tourner et leur cote fléchir. D’ailleurs, Steen l’évoque peut-être à demi-mot dans l’explosif Cutthroat en ouverture de cet album éponyme : « Cause I’m afraid to stay the same ». Enfin ! En voilà une chanson qui a de la gueule – et le seul clip parmi les nouveaux singles qui vaille le visionnage ! «  Big, beautiful, naked women fall out the sky / Motherfucker, I was born to die ». Ça, c’est une entrée en matière pour un disque rock !

 

Contrairement à leurs concurrents irlandais Fontaines D.C., devenus de sacrés poseurs pour un auditoire de yuppies branchés, les Londoniens à la carrière parallèle renouent cette fois avec une tradition belliqueuse. Steen s’inspire et conçoit des personnages instables, paradoxales et relégués à la marge.

Sympas les slogans et compositions doucereuses qui servent un aspect subversif mercantile, ça encanaille un auditoire en mal de revendication qui se donne l’impression de soutenir une juste cause en achetant du merch. Sauf que, n’en déplaise aux idéalistes d’un monde bienveillant, l’essence du rock c’est bien de souiller la bienséance. Rendre le rock contemporain, évidemment, mais si c’est pour l’aseptiser autant laisser l’IA générer ses Velvet Sundown. Ce n’est pas sur Starburster que l’on tape bruyamment sur la table pour clamer son mécontentement. « Sans musique la vie serait une erreur » écrivait Nietzsche dans Crépuscule des idoles. Sans velléité subversive, le rock aussi ! « La vie est ridicule : on ne cherche pas à la prendre trop au sérieux », relate par ailleurs Steen à nos confrères du NME dans l’article précédemment cité.

Cutthroat - shame | Nouvel album sur Deezer

Secouer l’auditoire

« Nos concerts ne sont pas des performances artistiques – ils sont directs, conflictuels et bruts », explique le chanteur dans le communiqué de presse. JD Beauvallet me confiait notamment qu’il considérait shame comme un groupe « renversant sur scène » mais qu’à l’instar de leurs homologues du revival post-punk, il les trouvait « vraiment trop sages en studio ». J’ai moi-même pu constater lors de l’édition 2021 du Levitation Festival d’Angers qu’à mon grand étonnement ils ont atomisé avec un concert remarquable leurs compatriotes de Working Men’s Club programmés en clôture.

La situation s’est toutefois rééquilibrée avec « Cutthroat » (Dead Oceans). Charlie Steen formule l’intention de ce quatrième album studio en ces termes :

« C’est au sujet des lâches, des connards, des hypocrites. Regardons les choses en face, il y en a beaucoup en ce moment. […] Nous vivons une époque folle. Mais il ne s’agit pas de “Pauvre de moi”, mais de “Va te faire foutre”. Il s’agit d’aller se faire foutre ».

On ne peut qu’approuver cette lucidité et encourager avec enthousiasme cette revendication contestataire qui convient mieux que le misérabilisme ambiant. En même temps, il semble que Steen ne se soit pas encore corrompu dans le succès orgiaque. « La dernière fois que je le rencontrais, il habitait dans une caravane », m’a confié JD Beauvallet.

Produit par l’Américain John Congleton (St. Vincent, The Black Angels …), « Cutthroat » renoue avec le meilleur de shame : des riffs de Sean Coyl-Smith, Eddie Green, soutenus par la basse de Josh Finerty et la batterie de Charlie Forbes qui tabassent, avec un Charlie Steen en pleine forme, dynamique et virulent. Cowards Around est dénonciatrice de la lâcheté contemporaine avec parfois presque un côté Gil Scott-Heron, même si elle intègre certains poncifs du type « coward politicians, criminals ». Après une intro folk, Quiet Life vire vite vers Black Lips avec une fin plutôt chantée à la manière de Morrissey.

 

Plus garage, Nothing Better commence comme le passage d’un bulldozer et Spartak, malgré ses petits airs de punk californien, vient clamer : « Ah, you’re no better than me » aux salopards imbus d’eux-mêmes. Surprise au 8ème morceau avec la pseudo-tropicale et formidablement narrée Lampião consacrée à Virgulino Ferreira da Silva, illustre bandit du Nordeste brésilien. Un personnage découvert grâce à la famille de sa compagne originaire du pays de Jorge Ben Jor alors qu’il s’y trouvait en villégiature. Puis, ça crisse dans After Party dont le ton se donne parfois des airs de fête foraine à la manière de Being for the Benefit of Mr. Kite ! des Beatles, en moins folklorique tout de même.
Sur cette chanson, le groupe a cherché à intégrer des expérimentations électroniques sur lesquelles travaillaient le guitariste Sean Coyle-Smith.
Screwdriver raconte l’histoire d’une errance dans l’addiction sur une instru un peu western distordu qui génère un bourdon quasi permanent. Packshot se pare d’une dimension légèrement terrifiante avec un chant prostré. Axis of Evil, qui vient clore le disque, fustige les dirigeants et classes supérieures sur une instrumentation ponctuée de sonorités électro-bruitistes qui ajoutent de la profondeur. L’approche musicale se réoriente parfois vers leurs potes de la Fat White Family avec qui shame partageait à leurs débuts les répétitions au Queen’s Head Pub.

 

Au final, « Cutthroat » est certainement le meilleur album du groupe en bientôt une décennie et vient sans conteste balayer l’insipide – quoi qu’étrangement surcoté – « Romance » de leurs concurrents irlandais. Il suffit seulement de comparer les deux titres pour trancher.

shame // Cutthroat // Sortie le 5 septembre chez Dead Oceans, en concert le 28 septembre à la Cigale (Paris)

2 Comments Laisser un commentaire

  1. bienvenu.u.e.s. dans ce live de b sonores euh non dans ce live tout court

    des heurts on eclatés d es petits bobos a sept hr quarante rien de bien mechant çà n’empeche pas les skeuds d’augmenter et d’en recevoir d’autres sur la gueule dan sles paiis concernés… le live se termine j’ai sceance de potager.

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