Voilà deux ans, alors qu’il avait 78 ans, Manset sortait son 25ième album studio, L’Algue bleue, peut-être la plus belle œuvre jamais été enregistrée dans ce pays devant Histoire de Melody Nelson, devant Fantaisie militaire, devant Amour Anarchie, devant… mettre ici votre album français préféré de tous les temps. Aujourd’hui, l’octogénaire publie Je ne veux pas, concocté au cordeau sur la brèche des cimes de sa vie, dans une urgence qui s’entend, bluesy à souhait. L’occasion d’une rencontre avec l’homme invisible afin de tenter de remettre, dans le bon sens, les briques de ce Lego vieux de presque 60 ans.
Souchon l’a dit : « Manset a créé un monde ». Un monde forteresse, rempart contre le temps qui passe, contre une société de consommation qui vieillit mal, elle. Un royaume où ordre, beauté, luxe, calme et volupté restent les valeurs refuge. Manset évoque sa jeunesse d’un chant hanté (Ô ma jeunesse), court après le temps qu’il lui reste de vivre (« Je descends dans la nuit, personne ne m’a vu / Je transperce les murs de la grande galerie / Qui est le fin-fond de la vie »), et repousse encore les limites de la beauté de son art pour l’art.
À l’image de la pochette, cet album est surtout une thébaïde, dans laquelle aurait pu se ressourcer Nietzsche, car la vie sans la musique de Manset serait une erreur. La suite, c’est cette interview qui, on l’espère, ne l’est pas.

Je ne veux pas suit L’Algue bleue de deux ans et pourtant, il est très différent : plus dépouillé, très bluesy dans l’esprit et dans la forme. Cette production était-elle un parti pris artistique ou les morceaux ont-ils « commandé » ce traitement ?
Gérard Manset : J’ai voulu un recul plus intelligible et quelques titres sans signification trop à tiroirs pour « habiller » le fleuve de Je ne veux pas. J’ai toujours des titres en partie composés et parfois enregistrés à des époques antérieures, et je puise dans ce vivier avec beaucoup d’attention. Je choisis, j’ajoute de nouvelles donnes et des titres récents en fonction de l’équilibre de l’ensemble.
Un ensemble dont la poésie est encore la clef de voûte. Diriez-vous que la poésie a déserté ce monde ?
Gérard Manset : Évidemment, mais heureusement il s’agit d’aller se rassurer dans les auteurs antérieurs, je ne suis ni passéiste ni nostalgique, simplement en adoration des époques littéraires passées.
La réussite des Beatles avec Now And Then ravive-t-elle vos espoirs de restaurer, grâce à l’intelligence artificielle, les titres écartés de vos rééditions ?
Gérard Manset : Je préfère ne pas penser à ça, ni imaginer les époques futures dominées par l’IA…
Dans Comme une mère s’en va, vous évoquez le déclin de la France. Partagez-vous le nihilisme d’un Houellebecq ?
Gérard Manset : J’aime beaucoup le personnage, sa position de vie en marge et authentique, pour le reste je n’utiliserais pas le mot déclin, même si je dois constater comme tout le monde que les oiseaux disparaissent et que les rivières s’assèchent, débordent, se polluent.
Qui chante avec vous sur Un papillon volait, dont l’ambiance médiévale rappelle Le Paradis perdu sur le précédent disque ?
Gérard Manset : Une choriste.
Quelle est la collaboration dont vous êtes le plus fier ?
Gérard Manset : Je n’en ai pas beaucoup, évidemment Bashung.
Vous affirmiez en 1983 : « Il n’y a plus rien à découvrir, même sur le plan artistique. Il ne se passe plus rien au niveau de l’art graphique, de la peinture, de la musique, c’est nul. On vit une période de transition où tout disparaît. » Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Gérard Manset : Idem et ça ne pourra plus évoluer, ni changer : trop de monde, trop d’artistes, trop de techniques…
Je ne veux pas est une ode à l’amour, même si vous chantiez dans Sur la lune on danse qu’aucun amour ne dure ni n’est fait pour durer. Pour Beigbeder, l’amour dure trois ans. Et pour vous ?
Gérard Manset : Éternité dans la tête, le cœur, etc… c’est une faculté très étrange que je possède : figer les choses.
Pour le clip de Sur la lune on danse, justement, vous avez réalisé un montage à partir d’images de Georges Méliès. Quel cinéphile êtes-vous ?
Gérard Manset : Les Américains en général… je suis très critique sur le cinéma français depuis les années 80. Banal, répétitif, nombriliste et simplet, des postures, toujours des histoires de flics, d’intérieurs, de notaires, de criminels, et aujourd’hui pire encore.
Où en êtes-vous de votre foi, vous qui avez longtemps été séduit par la spiritualité bouddhiste ?
Gérard Manset : Toujours dans la spiritualité bouddhiste, mais theravāda : petit véhicule, l’authentique.
Avez-vous lu le livre Ailleurs, sur Andromède : Gérard Manset, une exégèse de vos chansons parue cette année. Si oui, le recommandez-vous ?
Gérard Manset : Je n’étais pas au courant… à voir… potentiellement ravi…

Vous disiez en 1989 : « Le propos des créateurs en général, c’est de pouvoir se glisser dans la peau de tout le monde ». Au rythme où vont les choses, craignez-vous d’être un jour rattrapé par la « police de la pensée » pour certains de vos écrits ?
Gérard Manset : Ce sera le sort de beaucoup d’auteurs authentiques et honnêtes, et pour toutes matières artistiques… bonjour le futur !!!
Léo Ferré justifiait de faire des tournées par la volonté d’épargner à son fils d’avoir un patron plus tard. Est-ce que cette façon de voir les choses aurait pu à un moment vous faire franchir le pas ?
Gérard Manset : Je n’y ai jamais pensé, mais c’est une conduite méritante.
Si vous deviez quitter la France, dans quel pays aimeriez-vous vous expatrier ? L’Italie ? Avec laquelle vous semblez entretenir un lien particulier ?
Gérard Manset : Si je parlais italien, oui, en priorité, mais dans mon cas ce serait l’espagnol ou le portugais, donc vers Séville, avec un bon climatiseur.
Quels sont les deux ou trois plus grands regrets de votre vie d’artiste ?
Gérard Manset : Un peu trop intime, mais par exemple de ne pas avoir suivi ma voie plastique et graphique : Beaux-Arts, Arts déco, musées, catalogues, galeries, etc.
Je ne veux pas, Verycords, paru le 3 avril 2026.