Formé en 2000, le duo électro expérimental dDamage réunissait deux frères, Fred et JB Hanak. Célèbre dans le milieu underground hexagonal, le groupe, qui mélangeait diverses tendances (hip-hop, punk, rock, techno), fut actif pendant presque vingt ans. Une belle carrière interrompue par la disparition de Fred, l’aîné, très malade, en 2018. Quatre ans après Sales chiens (Léo Scheer, 2022), roman autobiographique récompensé par le prix de la brasserie Barbès 2023, JB Hanak, le cadet, récidive, et file l’allégorie canine avec Bâtards. L’homme revient sur une tournée pour le moins trépidante, entre consommation d’herbe, d’alcool, et concerts menés tambour battant à l’autre bout du monde, au Japon, aux alentours de 2006.
Venus de Maisons-Alfort, issus d’un milieu ouvrier, d’origine à la fois kabyle et tchèque, JB, dit « Jambon », et son frère Fred, musiciens électro, partent en tournée au Japon. Accueillis, par SvenX, EdA Hiro, ou encore Akita, les deux artistes découvrent une contrée très différente, à la fois fascinante et rebutante, étreinte par les pesanteurs sociales. La route les mène de bars branchés en boîtes underground. S’y presse une jeunesse nipponne en quête de transgression, foule de semi-marginaux ou de fils à papa, d’urbains, de freaks, avides de sensations fortes. D’avanies logistiques en mésaventures parfois cocasses, JB et Fred connaissent malgré tout un succès certain, sur place, en face d’un public déjà acquis au son de dDamage. Les dates s’enchaînent ainsi, à un rythme pour le moins soutenu. Atteint d’une maladie orpheline particulièrement cruelle et handicapante, l’aîné (Fred) tient toutefois grâce à l’herbe, la weed, quand JB se soule, et rate (volontairement), une histoire avec Aya, jeune femme apparemment malheureuse en couple. Mystérieux canidé, chimère à quatre pattes, Ourko guide nos héros à travers leur périple, de ville en ville.
Pas vraiment la Japan Expo
Souvent défoncé, donc, mais toujours enthousiaste, JB scrute le Japon d’un œil acéré, sinon critique. Tout semble figé, en effet, ici. Les rapports humains sont régis par une série de codes extrêmement stricts et rigoureux, avec, en toile de fond, un machisme omniprésent, doublé d’un nationalisme étouffant. Jb et ses amis tombent ainsi sur une manifestation patriotique radicale, au cours de laquelle un militant prend plus ou moins à partie les étrangers, les Occidentaux, les « blancs ». Le tableau dressé s’écarte, de fait, de toute naïveté, de tout angélisme. Découvrant la face obscure, du pays, Jb et Fred croisent des prostituées, ou encore des homosexuels obligés de se cacher, réalisant leurs fantasmes dans les toilettes, en catimini. Bâtards possède, de fait, un aspect documentaire. Le lecteur novice découvre une terre totalement différente, très éloignée des standards européens, avec sa dose d’hypocrisie et de violence peu ou prou implicite. Il y découvre également une forme de révolte réelle, et néanmoins feutrée, discrète, réactive, loin des clichés vendus à travers les diverses manifestations en vogue, les animes ou les mangas largement diffusés aujourd’hui, particulièrement en France. En définitive, nous sommes à mille lieux de la Japan expo, du rêve coloré vendu par les médias !
Détruire des claviers
Abrasive, violente, la musique de DDamage semble épouser cette même révolte, ou plutôt l’accompagner. Mêlant hip-hop, harsh noise, bruitisme, metal, le projet correspond effectivement à un refus des étiquettes, soit à une musique bâtarde, pour reprendre les termes de l’auteur. On en apprend également beaucoup sur l’aspect technique d’une tournée, qu’il s’agisse de la recherche de crédits, de l’organisation, du merchandising (le « merch », ici, en abrégé), ou de l’aspect purement pratique. Largement tributaire de la technologie, l’électro nécessite des instruments, des outils précis, que le lecteur ignorant, vierge, découvre : qu’il s’agisse des divers types de claviers, des égaliseurs ou des pédales employés par les créateurs. Dévasté par son cancer, dominé par Sashiko, sa tyrannique épouse, en proie à une crise existentielle profonde, le personnage (malheureux) d’Ethan détruit ainsi, de rage, le studio qu’il a méthodiquement construit à l’arrière de sa demeure, brisant à coups de hache un Roland SH-101, puis un Buchla 300, ou encore un Oberheim Matrix, onéreux bijoux de technologie, et dont la plupart d’entre nous ignorait même l’existence (soyons honnêtes).
Un roman de fraternité, aussi
Nerveux, sanguin, descriptif sans lyrisme excessif, le style de JB Hanak épouse la rapidité des morceaux, comme si tout était écrit dans l’urgence. Car Bâtards n’est pas qu’un documentaire autour de l’électro ou du Japon, mais bien un témoignage humain. Quatre ans après Sales chiens, donc, JB Hanak évoque une nouvelle tournée avec un frère, un complice, suicidé en 2018… Soit Fred, l’homme qui cherchait de l’herbe dans un pays hyper répressif, tant pour calmer ses angoisses que pour apaiser des douleurs physiques intolérables. Road-trip littéraire nippon, Bâtards est aussi un roman de la fraternité, donc, une confession autobiographique empruntant les traits de la fiction, car chacun des personnages ici dépeints s’inspire évidemment d’un modèle réel, en chair et en os, quand l’écriture même est hyper-réaliste, directement inspirée par l’expérience vécue au milieu des années 2000. Déconcertant, sans doute, pour le lecteur lambda étranger à ce genre de musique, et peut-être éloigné du Japon, Bâtards offre donc deux pistes de lecture. D’aucuns retiendront une forme d’hymne critique au pays du Soleil levant, et un livre sur l’électro. D’autres seront davantage sensibles à la complicité de deux frères, évadés de leur banlieue d’origine, protégés par l’esprit d’un singulier quadrupède, et dont les aboiements accompagnent les notes. Quoi qu’il en soit, Bâtards ne les laissera pas indifférents.
Bâtards de JB Hanak, aux éditions Le mot et le reste, Marseille, 2026.
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