Avec « Clipping », Special Friend se serait-il rendu compte qu’adopter une approche faussement lo-fi amène rarement un projet musical à étendre son audience ?
À vouloir jouer sur le terrain lo-fi et ne jurer que par le DIY à la manière des premiers punks, nombreux sont les projets musicaux qui s’échappent difficilement de l’enclos dans lequel ils se sont enfermés. Lorsque je discute début 2017 au Glazart avec l’Américaine Erica Ashleson débarquée à Paris, jeune anonyme dans le secteur musical mais à la détermination inébranlable, elle cherche à apprendre la batterie. Un an plus tard, un duo prend forme avec Guillaume Siracusa – rencontré dans l’entourage de feu Buddy Records. Après s’être familiarisée avec les rudiments, une première composition guitare-batterie lance Special Friend et débouche sur un EP en 2019. Le duo est d’emblée suivi par la presse et, dès 2021, leur premier album « Ennemi Commun » fait couler de l’encre. À côté, Erica Ashleson se ramifie dans la scène indé hexagonale. Au clavier pour Hobby, elle se retrouve à chanter dans EggS, puis, entre autres, à la basse pour Dog Park et SCHØØL. Fervente partisane de l’esprit DIY, elle s’occupe aussi de l’ensemble des illustrations de Special Friend – et ce nouvel album n’y déroge pas.

Malgré le côté un tantinet léthargique et complètement mélancolique de sa musique, Special Friend commence sérieusement à tourner et a trouvé son public enclin au spleen. Howlin Banana comme Hidden Bay les ont soutenus dès le départ et le Britannique Skep Wax Records se joint pour la sortie du deuxième album, « Wait Until The Flames Come Rushing In », en 2023. Il était désormais certainement temps de réfléchir à comment perdurer dans le paysage musical.
À un moment, ça passe ou ça disparaît
Avec « Clipping », Special Friend sort de son état de prostration pour concevoir un album solide à la production plus ambitieuse. Pas de petites économies cette fois-ci, le duo a quitté la capitale pour enregistrer au Studio Claudio avec Alexis Fugain de Biche et Margaux Bouchaudon d’En attendant Ana. Les pistes ont ensuite été transmises à Syd Kemp (qui a notamment collaboré avec The Horrors, Thurston Moore ou Crack Cloud) pour qu’il les mixe comme un smoothie multivitaminé.
https://www.youtube.com/watch?v=sV0UutWIPAw
La formule élaborée reste omniprésente mais elle est désormais tonifiée. Les compositions sont toujours dominées par le jeu guitare-batterie mais les voix qui s’enchevêtrent comme des arabesques apportent dorénavant une réelle singularité au duo (Paints a Picture, Clipping, Theoretical, Nothing, Unwound).
Maintenant que Special Friend perçoit la lumière hors son cocon DIY, Erica Ashleson prend le lead vocal sur des chansons qui explorent de nouvelles approches. C’est le cas d’Isolation dans un style plus americana et de Breakfast qui lorgne du côté de Wet Leg. Il y a du slow avec Mold et du plus entraînant avec Mustard à la démarche un peu indie britannique mid-80’s. Après une transition psyché plutôt folklorique baptisée Village, la basse devient le pilier structurel de Sanctuary. Leur plus grosse expérimentation vient clore l’album. OOO envoie Special Friend dans une autre dimension avec son motif répétitif que vient habiller la guitare atmosphérique de Guillaume Siracusa et le chant d’Erica Ashleson – en français cette fois.
Même si on n’irait pas jusqu’à prétendre que le groupe se trouve changé avec « Clipping », ce troisième album affirme que la persévérance paye toujours mais qu’à un moment, il faut toujours savoir oser.