Inspiré par une nouvelle génération de musiciens qui utilise le shoegaze comme une soupape de décompression afin d’éviter des séances hebdomadaires chez un psy, Francis Mallari, aussi chanteur dans Rendez-Vous, a lancé un side-projet pour retrouver une forme d’innocence dans la création musicale. Le groupe s’appelle SCHØØL et le premier album, baptisé « I think my life has been ok », vient de sortir. Interview et chronique.
On vous voit venir de loin. Car oui, vous avez raison : passer un certain âge, faire du shoegaze ressemble au mieux à une crise de la quarantaine et dans le pire des cas à une dépression. Pour Francis, 40 ans, on hésitait entre les deux. Mais après l’interview, qui s’est déroulée dans un café à deux pas de Montmartre, on a décelé une troisième option : le Français avait simplement envie de retrouver de l’excitation à l’idée de créer. Une forme de candeur qui peut se perdre quand on est embarqué dans un groupe comme Rendez-Vous, en mode tournées internationales et tout ce que cela comprend comme emmerdes logistiques. Ce projet musical, c’est un peu le coin fumeur derrière le lycée où on roule des joints, et où on imagine à quoi ressemblera sa vie quand on sera grand.
C’est donc avec SCHØØL que Francis s’échappe d’un quotidien qu’il s’est lui-même créé. Les débuts remontent à 2014, quand lors d’une tournée européenne avec Rendez-Vous, il fait la rencontre d’Alex Battez, membre de la formation Splash Wave. Ils deviennent pote et déconnent sur l’idée de faire des morceaux ensemble. Puis silence radio, jusqu’en 2020.
« Ce groupe a vraiment commencé après la tournée de « Superior State » avec Rendez-Vous, fin 2020. Quand je suis rentré, j’étais en overdose de ce son-là et de la musique en général. J’ai commencé à faire de la peinture puis je me suis remis à composer. Je voulais retrouver l’innocence de faire de la musique, car avec Rendez-Vous, c’était devenu trop sérieux à mon goût. On est quatre têtes pensantes et c’est un bras de fer continu — pour arriver au mieux de quelque chose, ce n’est pas négatif hein. Mais je voulais plus de légèreté. »
Une grosse année s’écoule avant que le natif d’Antibes s’attèle réellement à pondre les premiers morceaux de SCHØØL, en mode guitare et chant en yaourt, dans sa chambre, comme un éternel adolescent. Deux pédales — une Boss DS-I et une Overdrive — suffisent au guitariste pour concevoir le spectre sonore du projet. . « J’ai un plug-in secret aussi, mais je n’en parlerai pas », ajoute Francis, en souriant.

En quelques semaines, le skateur quadra redevient un lycéen slacker. « J’ai tout fait chez moi. Pour le mix, on m’a proposé de tout réenregisrer en studio, mais je voulais garder ce son DIY et cette naïveté adolescente. Quand c’est trop propre, ça peut devenir aseptisé », raconte le musicien. Lui veut justement quelque chose de plus brut, de plus noise et d’imparfait. Le morceau Okay <3 donne l’orientation musicale de l’album, le reste vient assez vite. Francis : « En général, si j’ai une idée le matin, j’essaie de finir le morceau d’une traite, quitte à passer des heures dessus. Je préfère bosser comme ça, sinon j’ai du mal à me remettre dans la composition d’une chanson déjà entamée. »
En septembre 2024, le disque est finalisé. Quelques éléments ont pu être mis en boîte avec les autres membres du groupe — Erica Ashleson (Special Friend, Dog Park), Jack Moase (Liquid Face) et Alex Battez (Marble Arch) —, mais n’étant pas tous dans la même ville voire le même pays, les occasions pour se réunir ont été rares.
TikTok et deuils
Au-delà d’être un doudou musical, le shoegaze est aussi un genre qui continue d’inspirer Francis. « Aujourd’hui, il y a une nouvelle scène que j’adore, ça s’appelle le New Gaze je crois. Ce sont des jeunes de la Gen Z qui cartonnent sur TikTok. Ils se sont approprié les codes de ce genre pour en faire quelque chose de nouveau. Ce sont ces artistes que j’écoute le plus. »
Il fait référence à des musiciens comme Novulent, Bbdalena, EKKSTACY ou encore Juggler qui consomment la musique comme on scrolle un feed Insta. Des artistes dont l’univers souvent sombre colle avec les thèmes abordés par le Français dans l’album. Car le disque « aborde des maux, des trucs un peu déprimants, des deuils. C’est ma manière de me libérer de plein de choses. Par exemple le morceau »Passing Breeze » est une reprise de Splash Wave. C’est pour rendre hommage à Cyril, qui jouait dans ce groupe, et qui est décédé il n’y a pas longtemps. »Chevalier B » est un hommage à un ami qui s’est récemment suicidé. Les paroles tournent autour de ces sujets-là. Pour moi, c’est plus facile d’aborder la tristesse en chanson. C’est peut-être ma personnalité emo qui ressort. »
L’album « I think my life has been ok », qui sort le 5 septembre sur le label Geographie, regroupe dix morceaux. Il y a des bidouillages électroniques façon Bryan’s Magic Tears (N.S.M.L.Y.D), des tunnels shoegaze conventionnels genre Chapterhouse sous Tramadol (Okay <3, Gardener, Passing Breeze, The End), de la dream pop (Missed Called), des expérimentations plus cheloues et bruitistes (Chevalier B) et deux trois morceaux qui traînent dans le couloir le regard hagard sans savoir dans quelle classe ils doivent se rendre pour assister au prochain cours de chimie (notamment Mouzer’s Quest).
Sur le disque, ce sont les titres les plus audacieux et musclés qui remportent la bataille, comme The End, N.S.M.L.Y.D ou encore Chevalier B — les ballades sont plus laborieuses et pénibles à écouter. Mais ces quelques fausses notes n’entachent pas la réussite globale de ce projet qui passe haut la main l’examen, au talent et sans la moindre révision faite. En mode branleur arrogant, abonné au strict minimum, mais avec cette confiance en lui qui, comme Red Bull, lui donne des ailes.
De toute manière, les ambitions de SCHØØL sont à sa portée : continuer de faire de la musique entre potes et réussir monter sur pied une tournée. Surtout, Francis, qui gagne sa vie grâce à l’intermittence depuis 2009, n’a aucune envie de professionnaliser ce projet. D’une part pour avoir un sas de décompression quand il n’est pas dans son groupe principal. Mais surtout pour préserver cette innocence à laquelle il tient particulièrement. « Peut-être que quand c’est top sérieux, ça m’effraie, confesse le guitariste, avant de conclure : mais ma priorité, ça sera toujours Rendez-Vous ».
À quarante ans, nombreux sont coincés dans un job à la con tout en repensant avec nostalgie aux meilleures années de leur vie. Francis, lui, n’a pas encore fini d’accomplir ses rêves d’ado.
SCHØØL // « I think my life has been ok » // Label Geographie // 5 septembre 2025
Release Party à la Boule Noire à Paris le 24 septembre

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