Il vous est peut-être déjà arrivé de recevoir le lien des premières pages anonymes de la bande-dessinée Georges Clooney, ce super connard/héros qui parle dans des bulles bourrées à craquer de fautes d’orthographe et nous emmène vers les tropismes de l’humour bête et méchant. Par exemple : « Putain ils ont buté Michel, qu’es ce tu fou ? » « 2 seconde chef, je prends un instagram ! ». Ce genre.

Impossible de ne pas se demander qui a osé. Et bien, il s’agit de Philippe Valette, artiste vidéaste et motion designer au civil qui, un jour, pour tester une boîte de feutres et faire rigoler les copains, a pondu un personnage qui n’emprunte, ni les manières, ni le sourire, mais simplement le nom du médecin urgentiste. Rustre accompli qui bat les méchants, chope la meuf, et clashe son prochain avec le bon gros mot, Georges Clooney vit depuis plusieurs semaines son tome 2 d’aventures Mi-homme Michel, en librairies. Rencontre avec son auteur, Philippe Valette, père de « l’humour fast food et de la badance ».

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On y reviendra mais d’abord : Georges Clooney a-t-il eu vent de cette bande-dessinée ?

Je n’ai pas eu de mail d’avocats, et je ne pense pas que ça puisse l’énerver lui personnellement. À la limite, c’est plutôt ses avocats qui auraient à y gagner à faire un procès parce que son nom est utilisé, mais ce n’est pas une BD sur lui. Avec l’éditeur on a bien vérifié notre droit à la parodie (le vrai Georges fait une apparition dans le livre), et on voulait garder le style d’origine avec les fautes d’orthographe et le titre. Et puis ce n’était pas son domaine d’activité, un film du nom de Clooney aurait été plus problématique. Par contre on va le traduire en Anglais, ma copine est copywriter, et parle Anglais. On va voir si ça fait marrer les anglophones. Je rirais que Clooney la découvre ! En plus globalement, je suis protégé par Delcourt [l’éditeur, NDR], on a rajouté une ligne dans mon contrat.

Comment est né Georges Clooney ? Il paraît que c’était par hasard ? La maison d’édition t’a rapidement approché pour en faire un livre ?

Oui. Un mec voulait en faire une série, mais ça avait l’air plus compliqué pour lui d’utiliser ce nom. L’idée d’une BD m’a tout de suite plu puisque c’est comme ça que c’est né. Je n’ai jamais eu l’ambition de faire de la BD. Je bosse sur le narratif, dans l’animation, dans le cinéma. J’ai commencé à 11 ans en faisant des courts métrages avec mes potes et les films pour moi étaient dès le départ le meilleur moyen de faire de la narration, le meilleur outil pour raconter une histoire. La BD est née un peu par frustration de ne pas concrétiser d’autres projets. Tu sais, tu montes un projet, tu fais les recherches graphiques, tu story boardes, et tu t’arrêtes là, par manque d’énergie et de temps pour monter un dossier, trouver des financements, etc. George Clooney était plus un pari avec moi-même pour retrouver la spontanéité de quand j’étais gamin. On était gosse, on avait une idée, on en faisait un sketch, on prenait le caméscope, et on le faisait dans la minute même. Quand on devient étudiant, on grandit en voulant faire les choses correctement, et alors qu’on est surchargé de matériel, et bah on ne fait plus rien. On est là entre potes, on a une super idée, et faut qu’on réfléchisse, faut améliorer… Et au final on ne produit que dalle. Et j’en avais marre. J’ai retrouvé une spontanéité et je me suis rendu compte que je ne voulais pas être un gros technicien, faire de belles images, mais que je voulais surtout raconter une histoire.

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Georges Clooney, c’est comme un storyboard, avec des cases vides presque parfois.

Oui, j’ai voulu faire sauter toutes les contraintes pour me consacrer sur la narration, le rythme qui est le seul truc appliqué dans le bouquin. Quand tu le lis, tu te poses pas de questions, c’est bien mis en scène. Et c’est dingue, tu dessines juste un détail, le contour d’une porte, et on sait tout de suite où on est, ça marche.

Il paraît que tu as fait ça pour faire rire ton frère au départ ?

Oui mon frère et mes potes. On a le même humour : internet et hyper-conneries. Un jour j’avais une boîte de feutres, j’ai dessiné ce personnage rouge dans la position de la première case du tome 1, quand il montre du doigt un truc au sol. La meilleure idée c’était d’y foutre une merde et de lui faire dire « putain il y a quelqu’un qui a chié chez moi ! ». Puis j’ai rempli une feuille A4 entre ce moment de la merde et celui où il sort de chez lui en pétant. Ça a fait rire mes potes, et je me suis dit : pourquoi pas improviser la suite le soir chez moi ?

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Georges Clooney c’est de l’impro alors ?

Tout le début, oui. Le tome 1, est presque improvisé du début à la fin. Je me suis demandé si ça pouvait retomber sur ses pattes. C’est la technique du chat que tu balances par la fenêtre et que tu regardes. J’ai réussi à avoir une vraie fin, à trouver qui a chié sur son parquet… Bon ça casse pas des barres, il choppe la meuf, il bat le méchant.

Oui c’est les codes du blockbuster : méchant, meuf, famille. Pourtant dans le Tome 2, la problématique se déplace ?

La démarche a été différente parce que je ne voulais pas faire la même chose, je voulais trouver une idée en plus. Et l’idée un peu plus « méta », c’était de faire en sorte que les personnages se rendent compte de leurs fautes d’orthographe, c’est ça qui m’a donné envie de faire cette suite.

Dans les thèmes que tu exploites, il y a aussi les choses d’internet. Je trouve ça d’habitude toujours chiant, même quand dans un bouquin on te parle de mail. Est-ce que le seul moyen pour ne pas être barbant avec Kickstarter, Instagram, etc, c’est d’en parler de manière drôle ?

En parler sérieusement c’est peut-être un peu chiant. Mais Georges Clooney c’est un truc ancré dans l’actualité, qui vieillira probablement très mal, mais je m’en fous. C’est contemporain, c’est le gif animé de la bd. C’est le kebab de l’humour, c’est du fast food, fait et lu rapidement. C’est sans aucune prétention.

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Toi qui n’es pas de la BD : comment les gens de la BD ont trouvé ton livre ?

Il y a eu les deux réactions, certains ont trouvé ça frais, d’autres ont été très énervés et ont trouvé que ça n’avait pas sa place dans le milieu. Il y a des gens qui détestent, et ça s’entend, et qui trouvent que ça tire le médium vers le bas, que c’est injuste pour des gens qui galèrent à se faire publier… Je m’en fous, je comprends mais je ne suis pas responsable de l’engouement qu’il y a eu autour.

D’autant que ça s’est fait connaître seul. C’est sorti comment ?

J’ai juste envoyé le blog à mes potes sur Facebook, et je n’ai pas signé. J’avais des projets plus sérieux sur lesquels je bossais le jour où ce truc est sorti ! J’étais au boulot, j’avais les oreilles qui chauffaient, je flippais qu’on sache que c’était moi. J’avais posté les premières pages sur mon blog pour mon frère, je bossais à Cartoon Network à Londres, et mon pote à côté me dit : “il y a Café Salé (le méga forum de la BD) qui vient de twitter ta BD“. Cinq minutes après, Bastien Vivès. Puis les mecs de la série Bref. Et toute l’après-midi ça n’a pas arrêté, et en une journée j’ai eu 60 000 visites, pareil les jours suivants !

Et ta famille ?

Et bah ça les fait pas rire du tout. Du côté de mon père ils sont tous profs, instituteurs. Tous. Tous sauf mon père. Donc les fautes d’orthographe ça ne les amuse pas. Le pipi-caca non plus. Ils n’ont pas compris en fait. On évite d’en parler à Noël.

Pourtant t’as du gagné plus de fric qu’à la régulière ?

Non non ça rapporte peu la bande dessinée. Pas du tout, je n’aurais pas pu en vivre, j’ai eu 8% sur les ventes. C’est comme ça. Et encore, j’ai du bol ces 8% pour moi tout seul car j’étais seul à dessiner. C’était de l’argent de poche. Heureusement que j’ai eu une avance pour le tome 2, ça m’a permis de prendre 6 mois pour faire le livre.

Tu as parlé de Bastien Vivès tout à l’heure. Tu te sens proche de lui ?

J’ai pas vraiment d’influences dans la BD. J’en lis, j’adore Les Cités Obscures (Peeters et Schuiten), alors que c’est très sérieux, bien dessiné, avec des grandes architectures fantastiques. J’adore les mecs qui font les Lascars. J’aime bien Vivès, son sens du dialogue, mais je pense que ça vienne pas de la BD pour lui non plus, je pense que c’est un mec qui mate des films, qui lit des bouquins, et qui passe son temps sur internet. Pour le dialogue, on a les mêmes inspirations. Un truc qui m’aurait inspiré peut être c’est Dungeon Quest de Joe Daly. C’est de la connerie qui je pense a commencé comme Georges Clooney : un personnage est chez lui, il s’emmerde, il se casse, et ça part en aventure heroic fantasy.

C’est la bonne méthode en fait de se lancer sans savoir où l’on va ?

Mais oui, j’avais vu l’interview du mec qui a scénarisé Le Diner de Cons et il disait que pour lancer la machine, il se mettait à écrire n’importe quoi, et au bout d’un moment ça sortait. Parce que si tu réfléchis devant la page blanche, c’est long !

Georges Clooney pour toi c’est une sorte de héros dégueulasse qu’on voudrait bien être discrétos ?

Oui : en avoir rien à foutre, envoyer tout le monde chier, être vulgaire. Je pense que le personnage qui m’a le plus inspiré c’est Kenny Powers de Eastbound and Down : l’histoire d’une ancienne star de baseball déchu qui a niqué sa carrière en étant un gros connard et en prenant trop de drogues. Kenny Powers retourne vivre chez son frère dans son bled natal, et il garde le melon alors que ce n’est plus personne ! Irrévérencieux, imbu de lui-même, insupportable beauf et qui parfois peut être attachant et peut révéler un bon fond quand il a envie.

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Ce personnage ne respecte rien, même pas le diable. Tu n’as pas peur de la puissance maléfique du diable toi ?

Ha ha, non. En plus le diable est assez sympa, plus sympa que le méchant… Oui c’est un bon gars Daniel [le nom du diable, nda]. Et je voulais que cet enfer qu’on avait découvert dans le tome 1, disparaisse dans le tome 2. Maintenant on ne sait plus ce qu’il advient des personnages qui meurent. Ça redonne du poids à la mort.

Tu sais si tu as été le premier à utiliser la faute d’orthographe ouvertement comme ça ?

Dans un truc publié je pense, oui. Il y a déjà eu des transformations de mots (« Adadas »). Et ce n’était pas une démarche au début ! Je suis nul en orthographe et mes potes le savent très bien, et je me doutais que ça les ferait rire de ne rien corriger, ni fautes ni dessins. On en a beaucoup discuté avant de sortir la BD, parce qu’on se demandait si ça n’allait pas nous fermer à trop de gens. Mais dans la démarche ça marchait, puisque je n’avais pas la prétention de faire du beau français, mais du « nik », du « nardinoumouk ». Je crois qu’il y a deux cas de figure en fait : ceux qui intellectualisent tout, et les spontanés qui peuvent avoir un discours après. Moi c’est ça, je fais d’instinct, ce n’est pas forcément plus débile, mais je m’exprime d’abord par le dessin, et après je peux en parler.

Tu es d’une famille de profs. Comment ça te vient : « j’ai un caniche à la place du zboub », « niquez vos mères à l’infini », « badance » ?

Des potes. On a toujours inventé des mots, des expressions, on a toujours fait ça. Et je pense que « badance » ça vient un peu de l’Anglais ce genre de néologisme. On le fait rigolant aujourd’hui… Mais ça risque de rester.

Philippe Valette // Mi-homme Michel // Delcourt
http://georgesclooney.blogspot.fr/

Photos : Noé Terminé

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