Ou la démocratisation à outrance du droit d'expression.

Quand on est devenu un nerd-journalist en l'espace de bien moins d'une décennie - métamorphose absolum

Ou la démocratisation à outrance du droit d’expression.

Quand on est devenu un nerd-journalist en l’espace de bien moins d’une décennie – métamorphose absolument terrible à laquelle aucune relation amoureuse ne peut survivre – impossible de songer aux années 2000 sans y associer l’émergence des réseaux sociaux. Le réseau social est devenu le mégaphone ultime. On y susurre un son baroque, un cri aigu, une mélodie branlante qui en ressort à un niveau potentiellement amplifiable et modulable à l’infini. N’importe quel élucubrateur isolé tend désormais ses bras au monde, l’implorant lascivement de l’écouter, de le lire, de le prendre… Et de lui dire d’aller se faire foutre?

Le phénomène d’émergence du social networking a commencé avec toutes une batterie de sites facilement reconnaissables à cette particularité qu’ils contenaient tous le mot “Friend”. Friendset, Friendster, Friendship, Friendshit etc. Des pèlerins ajoutaient d’autres pèlerins – les mêmes avec lesquels ils passaient pourtant toutes leurs journées à cirer les bancs de leur école de commerce – ce qui n’avait intrinsèquement pas plus d’intérêt que s’envoyer des mails au sein d’une communauté vouée à la consanguinité éternelle. Qu’à cela ne tienne, cette nouvelle approche du réseau mondial accaparait quotidiennement une heure ou deux de leur productivité pendant leurs stage chez IBM ou Total. Et puis Myspace est arrivé. L’ouragan. Du jour au lendemain, on s’est tous retrouvé pote avec Tom, un gars consensuel en tee-shirt blanc, un type devenu subitement ami avec la moitié de l’humanité. Des petits malins qui faisaient de la musique dans leur salle de bain ont commencé à la déverser en ligne et pouvaient potentiellement partager leur non-talent avec la terre entière. Ceux qui n’avaient pas de groupes s’en branlaient, Myspace était également devenu un puit de groupies féminines sans fond. On pouvait naviguer de profil en profil, noyer son ennui et fantasmer sur la bonnassitude d’occidentales devenues spécialiste de la photo aguicheuse prise avec un angle à 180° qui rendrait attirante la plus pustulées des baleines. Le retour en arrière n’était plus possible. Les maisons de disque étaient prises de court et n’avaient plus la primeur du filtre de sélection – sans doute le dégât collatéral le moins ravageur, sur le papier du moins. Du jour au lendemain, le musicien était devenu un être accessible par message direct. Et ce qui devait arriver, arriva. Des groupes qui auraient dû être ramenés à la raison par leurs proches sur la nullité de leur oeuvre, se retrouvaient sur les plateaux de télévision à défendre l’indéfendable. L’artiste lambda jouissait de la démocratisation ultime de la musique, l’internaute était seul juge.

En l’espace de deux années à peine, le monstre engendra et consacra des Yelle, des Koxie, des Kamini ou des Lorie. Une réalité à vous filer l’envie de s’arracher les oreilles.

Au vu de cet infâme tableau, on serait tenté de se marrer aujourd’hui en contemplant un Myspace à l’agonie, à deux doigts de s’effondrer en engloutissant toute sa litanie d’artistes miteux, alors qu’il y a quatre ans à peine, ce fleuron du droit d’expression était racheté par l’infâme conservateur Rupert Murdoch pour la bagatelle de 580 millions de dollars. Mais ne nous réjouissons pas trop vite. D’abord englué dans son sillon, Facebook est parvenu en trois années à peine à supplanter son ainé. Facebook, c’est le bonheur simple à porté de clics, le terrain de fantômes de l’époque de la 3ème B qui ressurgissent pour te hanter et te demander naïvement si t’es marié et l’heureux père d’une fratrie de morveux quand tu n’es qu’un éternel égoïste à la condition instable, un type juste bon à écumer les bars. Facebook, c’est l’aveu décomplexé à tous ses contacts de l’amour de tout un tas d’artistes, de films, de produits et plus globalement de postures infâmes qu’on aurait simplement souhaité ignorer. Facebook, c’est le chantre du partage d’états d’âmes médiocres, le risque de perdre toute dignité auprès de ses pairs en se retrouvant en photo dans une position inconfortable ou inassumable. Et puis Facebook, c’est le royaume du J’aime et du J’aime pas, sans argumentation, sans concession, sommes toutes, l’émission d’un insipide avis ramené à son plus simple appareil. Là où Myspace a su démocratiser la musique dans ce qu’elle peut être de plus mauvais, Facebook aura décomplexé la futilité et l’expression du misérabilisme intellectuel. Faire corps avec la matrice Facebook, c’est communier avec son époque et revendiquer l’appartenance à  des groupes comme “Parce que toi ossi ta djà essayé d’inserer l’antivol du caddie sur lui-meme”, militer” pour rapatrier les autruches en Autriche” voire exprimer de véritables postures politiques comme en témoigne l’engagement des individus ayant souscrit au groupe “Non à l’arrêt qui dure 3 plombes à Kléber”.

Dans cette course effrénée à la démocratisation à outrance du droit d’expression par le biais des réseaux sociaux, Twitter est finalement venu parachever la part de besogne imputée à cette première décennie du troisième millénaire. Dans sa quête exacerbée du droit de parole, cette course au tout à l’égo, Twitter réalise un vieux rêve du quidam lambda, devenir un auto-média. Chacun partage ses liens, ses trouvailles, son savoir, ses états d’âme dans un joyeux bordel. Même des stars d’envergure internationale, affiliées à des domaines bien différents – je pense ici à une Demi Moore, un Lance Armonstrong ou un même un Brett Easton-Ellis – s’adonnent à l’exercice. Plus encore que Facebook, Twitter constitue un véritable pot belge pour l’égo dont la dose injectée se mesure en nombre d’abonnés. Si mille personnes sont abonnées à mon compte Twitter et suivent régulièrement la fiante que je déverse sur le réseau, c’est sans doute que quelque part mon avis compte, que je mérite mon droit à l’expression. Un jour, j’ai eu un Myspace. Je suis aujourd’hui doté de comptes Twitter et Facebook. Je suis journaliste et ma mégalomanie a fait de moi mon propre média. La vérité? Je suis quelqu’un qui compte, comme un jour Lorie ou Yelle, elles aussi, ont compté.

Illustration: Terreur Graphique

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