Aller voir un film de Wes Anderson requiert normalement d’être un peu ivre, au moins pour comprendre son humour décalé. On risque de perdre le fil du récit, mais là n’est pas la question. On sait qu’on va s’embarquer dans une aventure rocambolesque ; donc on laisse tomber la raison, et on laisse parler la fantaisie. Et pourtant, la bonne nouvelle est que le "Grand Budapest Hotel" est de loin l’histoire la plus audacieuse et la plus construite qu'Anderson nous ait jusqu’ici donné à voir.

Le réalisateur a ses détracteurs, et certains lui reprocheront de n’être pas drôle, voire par moments inaccessible. Je dois confesser que je n’ai qu’un vague souvenir de ses trames narratives. Au départ, notre fier Wes avait pris Bill Murray comme marque de fabrique, avec La vie aquatique. Il est vrai que l’acteur très pince-sans-rire était rentré dans le personnage de Steve Zissou comme un gant. La Famille Tenenbaum, avec un casting pourtant imposant, s’était révélé un gâchis, sans être pour autant catastrophique. Mais depuis quelques temps, malgré ses tours de force, parmi lesquels Natalie Portman à poil, on avait lieu de croire que notre cher Wes stagnait. The Grand Budapest Hotel prouve le contraire.

Déjà par son ampleur. Il s’agit là d’un très vaste hôtel, château débordant de vie jusque dans ses moindres recoins. La différence la plus évidente avec le reste de son œuvre, est son inclusion dans l’Histoire avec un grand H. C’est un domaine où les Américains entrent rarement en finesse ; le mérite de Wes Anderson n’est pas d’aller à l’encontre de cela, mais d’organiser la rencontre entre l’Histoire et le fantasme qu’il s’en fait.

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Cette montée en gamme du réalisateur est orchestrée par ses deux personnages principaux, joués respectivement par Frank Murray Abraham (le Salieri d’Amadeus), et Ralph Fiennes, exceptionnel. Bien sûr, il y a un casting de rêve : Jude Law, Edward Norton, qui sont utilisés à contre-emploi, Bill Murray et Harvey Keitel, dans des troisièmes rôles, et bien d’autres têtes connues. Saoirse Ronan crève l’écran tout en douceur, comme à son habitude. Pourtant l’un des plus remarquables demeure Tony Revolori, le petit « Lobby Boy », inconnu au bataillon. Une alchimie nouvelle est ici trouvée, parce que l’énergie de Ralph Fiennes est fidèle au lieu grandiose qu’il sert et au fantasme de la Belle Epoque qu’il perpétue avec zèle. Du moins jusqu’à l’arrivée du nazisme, qui représente la fin de « l’ancien monde », cette élégance qui rendait l’Europe singulière, avant qu’elle ne s’américanise par la consommation. C’est ce qui fait de son film un hommage avoué à Stefan Zweig, le grand auteur dont l’autobiographie n’a d’autre titre que Le monde d’hier.

Le talent de Wes Anderson est de mettre en scène l’absurde. Non pas à la française, en soulignant à quel point la vie moderne est insensée, mais d’une façon à lui, où la vie moderne consiste à traverser l’absurdité, à la dépasser. Et je crois que son premier film était un défi à cette tradition française : nous fantasmons sur la démence de la vie quotidienne, alors que nous trouvons absolument normal qu’un homme avec un bonnet à pompon rouge, Cousteau en l’occurrence, passe sa vie sous la mer par passion.
Dans le Grand Budapest Hotel, cet absurde se teinte d’un réalisme nostalgique. Il y aurait eu un jour des lieux magiques dont le personnel savait répondre par la grâce à une absurdité plus profonde, inhérente aux hiérarchies sociales. Ces petits dramaturges savaient mettre en scène le délire de la vie aristocratique, devenant les maîtres de ceux dont ils étaient les dévoués serviteurs. En filmant cela, Wes Anderson n’a d’autre ambition que de revêtir les habits du maître de cérémonie qu’il nous représente : il devient ce peintre de délices fantasmatiques et précieux, qui nient l’ordinaire et redorent nos rêves d’illusions.

Wes Anderson // Great Budapest Hotel // En salles

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