Le Western a sa petite dialectique, avançant au plus profond de l’histoire américaine au fur et à mesure que les parents des premiers américains, les Européens, se l’appropriaient pour raconter l’exode de leurs ancêtres. Si l’Amérique est aussi encombrante dans l’histoire moderne, c’est que sa fondation appartient à tous les peuples, qu’ils soient du « vieux continent », africains, juifs, asiatiques... Autant de raisons pour lesquelles The Salvation est un film enviable et ayant vu dans le western un moyen d’aller plus loin que la simple séance de tuerie à coup de Smith & Wesson.

Off the Carolinas the sun shines brightly in the day / The lighthouse glows ghostly there at night / The chief of a local tribe had killed a racist mayor’s son / And he’d been on death row since 1958

La fin du monde, qui a eu lieu de 21 décembre 2012 – à moins que ce ne soit avant – aura eu l’avantage de nous révéler nos grands auteurs contemporains. On les reconnait car ils mettent fin aux bavardages sur les petites histoires d’adultère et la frustration de vieillir pour s’attaquer à beaucoup plus gros qu’eux : une époque, des mœurs, l’humanité entière même. Cette trempe d’hommes et de femmes ne sera pas à dénicher uniquement dans les salons du livre et sur les étals de la rentrée littéraires. Peut-être vaut-il mieux les chercher ailleurs. Lou Reed était un grand écrivain, bien qu’il se soit cantonné à la chanson, Matthew Weiner est un auteur précieux, même si l’on à découvert son art par les Sopranos puis Mad Men. Anders Thomas Jensen fait assurément partie de ce petit club, comme il l’a prouvé avec le scénario de The Salvation.

Contrairement à ce que nous promettait l’affiche, le film de Kristian Leving n’est pas un hommage à Sergio Leone. Il n’a rien de contemplatif dans sa mise en scène, le film ne dure qu’une heure et demie, la musique est nulle et ses héros sont des fermiers, des « gens du peuple », et non des voyous en tous genres. Ou si, il a un point commun avec Pour une poignée de Dollars – qui ne porte pas ce nom pour rien – c’est qu’il est complètement fauché. Fait avec un dixième du budget de Django Unchained, on sent que chaque plan a été pensé pour ne pas trahir la pauvreté des décors. Pire, ces derniers, déjà pas glorieux, ont été « secourus » par d’ignobles incrustations numériques. Heureusement, l’œil est plus attiré par les acteurs qu’autre chose, Mads Mikealsen et son frère le temps d’un film, Mikeal Persbrandt, en tête. Puis il y a Eva Green, qui ne dit pas un mot du film, mais dont deux secondes de regard en gros plan sont plus troublantes que l’intégralité du charabia pour enfant d’Inception. Mais qu’importe tout cela : The Salvation possède quelque chose de bien supérieur : une histoire.

The mayor’s kid was a rowdy pig / Spit on Indians and lots worse / The old chief buried a hatchet in his head / Life compared to death for him seemed worse

Depuis que j’ai triplé ma consommation de films américains avec l’apparition de pop corn time, la manière d’Hollywood de raconter les histoires m’excède. Les schémas narratifs se transposent indifféremment de film en film ; les personnages ont toujours leurs blocages, se sacrifient et se dépassent toujours sur le même rythme ; sans parler de cette violence de supermarché, irréelle et donc pudibonde. The Salvation, lui, fait évoluer ses enjeux de manière spectaculaire. Ce qui semble être un simple « revenge movie », une histoire de vendetta familiale entre un bon et une brute, prend au fur et à mesure que les minutes avancent des proportions… politiques.
Tout d’abord, c’est la première fois que l’on montre aussi clairement de quoi est composé le peuple américain : des émigrés parlant l’Anglais avec l’accent de leur pays, puis leurs langues maternelles quand ils sont entre compatriotes. Belle image réduite de notre ère « mondialisée ». L’autre thème fascinant est celui du sort réservé aux citoyens d’un Etat chancelant. Car, dans la province du Texas où se déroule certainement le film, les « États-Unis d’Amérique » n’existent que par la voix de deux hommes : un maire également croque mort et un shérif qui est aussi pasteur. L’enjeu principal de The Salvation se trouve certainement ici : par quelle volonté, ces hommes que l’origine sépare, peuvent devenir citoyen d’un même pays ? Dans ces régions éloignées, l’anarchie et la loi du talion toujours menacent. Les terres que cultivent tous ces fermiers ont été annexées au territoire américain par la violence. Cette violence, que chacun devait trouver bien légitime quand il s’agissait de trucider des Indiens, finit par se retourner contre eux quand les tueurs d’apaches, restés dans la région, passent à la solde d’une nouvelle puissance dont on devine peu à peu la présence dans le film.

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The wave crushed the jail and freed the chief / The tribe let out a roar / The whites were drowned, the browns and reds set free / But sadly one thing more

La force de l’écriture de Anders Thomas Jensen réside dans la manière qu’il a eue de raconter, depuis le plus petit drame personnel en remontant jusqu’à la menace universelle, la source de cette violence. Un propos malheureusement lourdement souligné dans le générique de fin. Voici la seule indélicatesse de The Salvation, un film ayant réussi exactement là ou Quentin Tarantino a échoué avec son Django Unchained : il rattache la vie d’un petit émigré danois au grand destin américain. Il fallait croire que Tarantino n’avait jamais réfléchi aux sources et aux conséquences de l’esclavagisme. Django n’avait pas même la « finesse » d’Inglorious Bastard, ce film qui cessait immédiatement de faire rire lorsqu’apparaissait l’image Hitler et Goebbels se tordant en quatre sur leurs fauteuils devant un film ressemblant étrangement à celui qui vous avait tant fait rire jusqu’à présent. The Salvation lui ne fait rire en tout et pour tout qu’une seule fois. Le reste du temps, il glace le sang et nous fait promettre d’arrêter de nous vautrer dans ces films américains qui, malgré leurs batteries d’auteurs et de méthodes d’écriture, se montrent bien souvent incapables de raconter le monde dont ils émanent.

Some local yokel member of the NRA / Kept a bazooka in his living room / And thinking he had the chief in his sights / Blew the whale’s brains out with a lead harpoon

Last Great American Whale de Lou Reed

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