Dire du documentaire que son patrimoine demeure un pan délaissé de la cinéphilie n’est qu’évidence. Taper « Liste meilleurs documentaires » sur un moteur de recherche, c’est se condamner à parcourir de site en site la même dizaine de titres connus, reconnus et, pour la plupart, indélébilisés par un trophée doré. Quant à la production contemporaine, le peu d’attention médiatique qu’elle suscite se porte presque exclusivement sur la débauche actuelle de true crimes et sur d’immuables films animaliers*, les seuls ayant droit à une exploitation décente en salle.

Partant de ce constat et connaissant les articles que Gonzaï a consacrés au genre, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de recommander quelques bons tuyaux. En espérant que d’autres contributeurs après moi prolongent cette suite d’images que la fiction, toute puissante soit-elle, ne pourra jamais que rêver. 

PS : Si ce catalogue manque par endroit de précision, de rigueur ou de chair, c’est que je le rédige en accord avec mes origines marseillaises et de mémoire : j’aime à ne pas revoir certains films et à chérir des souvenirs qui, avec les années, se sont parfois distordus.

La Section Anderson – Pierre Schoendoerffer (1966) 

Quand on voit pour la première fois ce reportage sur le quotidien d’une unité américaine embourbée dans la guerre du Vietnam, on s’étonne d’en connaître toutes les scènes par cœur. C’est que chaque image, chaque situation présente dans le film a trouvé une seconde vie à Hollywood. Regarder La Section Anderson, c’est découvrir l’ancêtre commun à Platoon, Apocalypse Now, Outrage, Full Metal Jacket, et, stupéfait, réaliser que cet aïeul est un documentaire télévisuel français produit pour et par l’ORTF du Général de Gaulle. 

Pays de Cocagne – Pierre Étaix (1970)

Chris Marker questionnait les Parisiens en mai, Pierre Étaix observe quant à lui les Français en août, sur leurs lieux de villégiature, à la plage et au karaoké. Si je n’évoque pas pour ce film de scène particulière, c’est que dans mon esprit, aucune ne se démarque (comprenez que Pays de Cocagne à un très bon niveau général). Il faudra donc me croire sur parole quand j’écris qu’il s’agit d’un déroutant portrait de foule. Une plongée dans les Trente Glorieuses qui fait sérieusement relativiser l’empire de cet âge d’or.

La Bête Lumineuse – Pierre Perrault (1982) 

Une bande de chasseurs goguenards s’installe dans un chalet au cœur de la forêt canadienne. Une semaine durant, ils vont traquer un mythique caribou argenté sous l’objectif de Pierre Perrault, l’un des maîtres du Cinéma Direct. Lassés d’attendre le cervidé et grisés par l’alcool, les gaillards retournent progressivement leur cruauté contre un citadin, intellectuel et poète, mal intégré au groupe. Un pitch qui rappelle les meilleurs films de redneck. Et parce que La Bête Lumineuse est largement à la hauteur de son synopsis, il mérite sa place dans la petite famille que constituent Délivrance, les Chiens de Paille et Wake in Fright. 

Un Samedi soir en province – Jean-Michel Destang (1995) 

Pour la seconde fois dans cette liste, c’est au service public français que l’on doit un joyau documentaire. Comme son titre peut le laisser deviner, le moyen-métrage raconte le rapport à la fête, à l’alcool et aux membres du sexe opposé qu’entretiennent les adolescents de l’Indre (36). Si Télérama a jamais accordé une critique à ce film, elle devait sonner comme ça : « Loin des standards du reportage TV, le réalisateur pose un regard tendre sur des personnages touchants. » À la suite de Godard, on préférera dire : « Quiconque n’aura pas vu ce jeune homme renoncer à une soirée en discothèque pour aider son bétail à mettre bas ne pourra plus se permettre de parler cinéma sur la Croisette ». 

Some Kind of Monster – Joe Berlinger & Bruce Sinofsky (2004) 

Pour des raisons évidentes de complaisance avec l’artiste au cœur du film, le documentaire musical tient plus souvent de la communication (voire du merchandising) que du cinéma. Récemment et notamment grâce aux plateformes de streaming, on a vu des vedettes toutes lisses réinvestir le genre pour s’inventer une origin story digne du plus tourmenté des super héros DC. 

Pas sûr que les membres de Metallica avaient en tête de donner au documentaire de nouvelles lettres de noblesse quand ils ont accepté la présence de caméras durant l’enregistrement d’un de leur album. Pourtant, force est de constater qu’entre les démonstrations de haine qu’ils se portent les uns aux autres et leurs délires lunaires de millionnaires blasés, on voit mal aujourd’hui comment ce film a pu servir un quelconque agenda promo. 

NB : J’aurais pu remplacer Some Kind of Monster par un autre documentaire musical que j’affectionne, In bed with Madonna (1991), qui est une autre super illustration de personnalité médiatique à la fois border, toxique et magnétique, mais, comme vous l’aurez peut-être remarqué, en cinéphile qui ne manque jamais une occasion de se flageller, je me suis contraint à un film par décennie. 

Le Président – Yves Jeuland (2010) 

À la question : « Quoi de moins sexy que le quotidien d’un président de région ?« , Yves Jeuland répond : “Rien de plus erratique“. Et le réalisateur d’avancer les preuves en nombre. Comme dans cette séquence où Georges Frêche, en roue libre (mais aussi, et ce n’est peut-être pas anecdotique, à quelques mois de sa mort), invente des origines populaires à feu son père pour émouvoir ses électeurs. Ou encore cette scène dans laquelle, obligé d’écouter ses collaborateurs le supplier d’arrêter les dérapages racistes, le baron de la gauche se met à manger d’innocents post-it traînant sur son bureau. Si David Lynch avait vu ces images, je pense qu’il aurait renoncé à mettre en chantier la troisième saison de Twin Peaks.

Clear with me (After Dark) – Gabrielle Stemmer (2020) 

Il s’agit là d’un court-métrage, d’un film de fin d’étude et d’un autre coup de maître. Déjà génial dans une première partie qui, grâce à des vidéos glanées sur les réseaux sociaux, nous embarque dans le quotidien des influenceuses spécialisées dans les arts ménagers, le film vient tutoyer le meilleur du cinéma de Shyamalan (Sixième Sens, Signes, The Village et absolument rien d’autre) grâce à un plot twist qui nous révèle qu’Instagram ne repose que sur la dépression latente de ses utilisateurs. On n’en dit pas plus afin d’éviter tout spoiler et parce qu’une nouvelle fois, les détails nous échappent. 

* À propos de film animalier, je ne peux m’empêcher d’évoquer La Panthère des neiges dans lequel un duo de documentaristes part en quête d’une singulière créature. C’est au sommet d’une montagne immaculée que le couple réussit à capturer des images d’un Sylvain Tesson en train d’écrire de grandes phrases sur la noblesse de ses sentiments. Face caméra, l’animal emploie tout son ego à nous transmettre sa modestie. Depuis le Tibet et dans un dernier râle, l’énergumène implore les Français de renoncer à leur vie de con… Les membres de l’Académie des arts et techniques du cinéma, parce qu’ils doivent connaître l’exaltation que procurent les paysages idylliques, ont remis un César à cet épisode de Rendez-vous en terre inconnue.

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