Est-il vrai que l’on a tendance à oublier de plus en plus vite ? Qu’est-ce qui restera alors de Gonzaï quand Bester ne pourra plus payer le terme ? Un avatar de chien enfroufrouté sur une recherche Google Images ? Même si Serge Daney était une voix forte, il faut croire qu’une voix forte a quand même besoin d’être passée, transmise, repassée, re... De la pub, du buzz, qu’elle a besoin, la voix. Bref, une journée d’études sur ce damné de Daney, vingt ans après sa mort, dans un lieu de culte comme la Cinémathèque, ce n’est jamais de trop. Opé' pour un debrief ?

Vendredi, c’est jour de cinéphilie. Le soleil éclaire les affiches gothiques des films de Tim Burton (dont l’exposition à la Cinémathèque fait chuter la moyenne d’âge à 15 piges… autre chose que Métropolis en janvier dernier) et je me rends d’un pas guilleret à… une journée d’études. Vous me croyez fou ? Eh oui, je le suis, il faut le reconnaître. Plus fou-fou que fou, mais fou tout de même pour oser avoir posé une journée, journée entourée au feutre rouge sur mon agenda de ministre (“DANEY, 22 JUIN, MATIN + APRES-MIDI, CINÉMATHÈQUE”), journée de service volontaire dans le top du spot glamour où des vieux en velours côtelé ergotent dans un jargon que seuls les étudiants fin de cycle déchiffrent.

Sous ce terme savant de « journée d’études » (en général, c’est suivi par un truc du style « Colloque de Cerisy, Serge Daney ou La fonction kinesthésique chez un marcheur cinéphage »)1 se cache un prétexte, l’occasion de convoquer la figure tutélaire, celle du ciné-fils2 en personne, qui a décrit comme personne la condition de ramasseur de balles à Roland-Garros. Paradoxe ? Que nenni ! Daney n’a pas écrit que sur le cinéma. Alain Bergala parlera de ses élèves qui lui demandent s’ils peuvent citer Daney dans leur copie car « y a un prof qui nous l’interdit, il dit qu’il ne corrigera pas les copies qui citent Daney ». Preuve d’impuissance, de fébrilité ou peut-être simplement de la bêtise de cette université toujours en retard sur son époque. Rappelons que Daney est mort il y a déjà vingt ans… Il serait peut-être temps de se rattraper, non ? Disons-le haut et fort, et cela résonnera d’autant plus vigoureusement que ceci est dit sur Gonzaï, un site qui se libère de toute autocensure : « NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE CETTE VOIX-LÀ. » En parlant de voix, je parle de la VOIE universitaire qui, en plus d’être une voie sans issue, est une voix sans écho. Pourtant, on a eu droit à notre spécialiste deleuzien durant la journée d’études… Sa présence justifiait-elle quelque chose que l’on ne s’avoue pas ? Se sent-on obligé d’inviter ce genre de personnes sur une journée d’études ? Ce que Daney ne se serait jamais senti obligé de faire s’il avait organisée une journée d’études sur… Deleuze, par exemple ! La pensée universitaire académique est l’opposé de la pensée de Daney et y a un truc qui me fout hors de moi, c’est de donner de l’importance à une langue formatée et fossilisée. Car, chez Daney, la langue est avant tout bien pendue.

« Ici, oublie l’université. »

Des Louis Skorecki ou des Jean-Claude Biette, ça court pas les rues. Des modèles, c’est précieux. En cinéma (comme en musique ou dans toute niche artistique, mais, allez savoir, plus au cinéma), il existe toujours une petite communauté de passionnés radicaux qui ne vivent que pour voir et parler des films qu’ils ont vus. Ils se construisent eux-mêmes en fonction des films qu’ils ont vus, ils s’en nourrissent, souterrainement. Ils n’ont nul besoin d’initiateurs au sens pédagogique du terme, souhaitent ne rien devoir à personne, ils se font leur propre culture, sans aucune idée de rendement, comme ça, en secret. Ils ont probablement beaucoup d’orgueil et, en attrapant des choses par-ci par-là (Leos Carax qui venait suivre en auditeur libre les cours de Daney à Censier en 79), ils se défendent d’être des spécialistes (une hantise !) tout en se créant une indépendance de pensée contre l’idéologie dominante. Ils gardent ainsi une fraîcheur, une innocence, une insouciance faisant que, ce faisant, on les retrouve plus tard à des postes plus exposés, en train de faire des choses en général plus originales ou, du moins, plus marginales.
En réaction, on peut arguer que ces artistes-artisans sont aussi, souvent, des inadaptés sociaux notoires qui se laissent mourir plutôt que d’apprendre à faire un œuf sur le plat. Exemple : Daney ne voulait pas entendre parler des tickets-restaurants fournis avec sa fiche de paie, une manière d’accepter des avantages de classe, ou du moins de jouer le jeu d’un système de privilèges, voire de clientélisme. Se préserver, être sans attaches, comme l’encourageait son statut hors-normes à Libération, au-delà de celui déjà rare d’un grand reporter comme l’est et le rapporte Jean Hatzfeld (l’auteur d‘Une saison de machettes) : « Daney pouvait faire ce qu’il voulait, prendre un avion dans la minute sans le moindre souci que sa non-demande soit refusée. » Daney était ce satellite éthéré ne profitant pas de son statut pour se croire le Monsieur Cinéma ou la Maison du cinéma à lui tout seul.

On en arrive au rôle de passeur, fameux. Dans sa critique, Daney peut être méchant, dur, mais jamais injuste (voir son papier sur Uranus de Claude Berri). Son discours reste toujours juste et nuancé. Et, pour que justice soit rendue, il offre au lecteur ce que lui a offert le film, il donne autant qu’on lui a donné. C’est du Daney-donnant et la culture y est toujours à 50 contre 1 gagnante. Un Daney pour rendu et le passeur passe le témoin au marcheur. Le mouvement est le sixième sens, dit-on, sens que Daney a employé comme un muscle. Se mettre en mouvement pour se remettre en question : « Moi je crois que la première image qui a compté pour moi, l’image presque définitive, c’est pas une image de cinéma, c’est l’Atlas de géographie. Et pour moi une carte n’était jamais assez complète et quand je trouvais une erreur, elle était disqualifiée. La carte n’est pas le territoire, comme dit Korzybski. J’sais pas moi quand Ourga devient Oulan-Bator, j’ai le sentiment que quelque chose s’est passé et qu’on ne m’en a pas parlé. Je suis assez furieux ! Bon voilà, le cinéma pour moi c’est pareil, c’est une promesse, c’est-à-dire c’est une promesse d’être un jour citoyen du monde. »

La carte et le territoire, le citoyen du monde, le côté « être au courant de tout dans ses plus infimes détails », être en adéquation… On retrouve tout Daney dans cet entretien qu’il donna aux Cahiers. Lui, le M.A.I. (Monstre à Idées) n’écrivait jamais sans une idée déjà en marche. À sa plus belle époque de Libé, il écrivait parfois jusqu’à trois textes par jour. Des textes à chaud toujours impeccables (écriture vive et frappée), où la pensée se faisait sans guillemets (pleine de hauteur, de ventre et de la latitude). Ça s’appelle l’intuition conceptuelle : avoir une idée et la rattacher au film vu. Attention, l’idée ne sort pas de n’importe où : elle a été ruminée, mâchonnée et même expérimentée à même les camarades qu’il rencontrait près de la machine à café du journal. Avec le temps, elle infuse et puis hop, un jour elle est là, y a plus qu’à l’aider à sortir la tête correctement et tout le reste n’est que littérature. Un critique n’est pas un grand penseur. Il a juste une palette de goûts et s’en sert en fonction. Quand Daney dit que les grands acteurs obligent à filmer différemment (quand Vadim filme Bardot dans Et Dieu créa la femme), ce n’est pas une phrase d’auteur, c’est une phrase « moteur » qui permet d’introduire une idée. L’idée est ensuite tricotée et il n’est question, dès lors, que de style. S’il y a un protocole d’écriture, c’est lorsque Daney se demande s’il doit maintenir cet adjectif ou pas. La prise de risque est là, et seulement là. Ne pas décrire le film mais le plonger dans une nouvelle fiction : la sienne.
Il arrive à Daney de fantasmer des scènes qui ne sont pas dans le film. Le critique ne se nourrit pas uniquement du film, mais de ce qui entoure le film à l’instant T : l’actualité, la vie personnelle, les livres lus, la musique écoutée. La culture n’a de sens qu’active et au présent. Daney était quelqu’un qui n’avait qu’une envie : pousser. Pousser les murs de la discussion, pousser les limites de la théorie, pousser le cinéma dans le monde de l’image (il voulait changer l’espace « Culture » de Libé en espace « Images ») et puis aussi pousser le spectateur à prendre le cinéma comme un acte, quelque chose d’actif. Le témoin est passé au plus beau des témoins pour Daney : le spectateur, lequel est aussi son lecteur. S’il n’est pas un gourou, il est peut-être un griot. Avant de coucher la parole sur le papier, et comme toute parole n’est jamais figée (en quelque sorte, Daney est un conteur africain, descendant de l’oralité), il l’habillait et la déshabillait cent fois jusqu’au moment où elle avait trouvé, non l’écrin parfait, mais l’écrin qui lui est propre, soit JUSQU’AU MOMENT OU LA PAROLE L’HABITAIT. Pour cela, il prônait l’ouverture et la gourmandise (lettre à Godard dans Tel Quel), l’évolution et la vitalité des centres d’intérêt (« Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et de ce qui est à venir », Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra), et, enfin, l’impératif moral de ne pas se figer (être sur le chemin des choses). L’immobilité, c’est la mort.

« Ce film ne tient pas ses promesses. »

Bon, je vais la faire, finalement, cette conclusion en forme de cul de poule. Oui, à une époque où l’effet de dispersion de la presse est amplifié par le numérique, la subjectivité semble être incarnée par Internet et l’objectivité par la presse papier. Pourtant, on oublie une chose : un journal, ça sert à emballer le poisson. Aujourd’hui, entre le film et le public, il n’y a plus besoin de personne. Et surtout pas d’un critique qui fait l’apologie du bon goût. Une voix qui se fait entendre, qui ne vous parle pas du film de façon didactique mais plutôt de façon empirique, en accumulant les arguments quitte à raconter la fin du film pour justifier l’hypothèse plus ou moins bancale en introduction, nous manque.
Quel grand journaliste se fait une joie de, non pas lire la critique, mais de suivre la chronique (des jours qui passent) ? Il y aura toujours un besoin chez le lecteur de trouver un grand frère (1/3 éclaireur, 1/3 raconteur, 1/3 bonimenteur) que l’on voit comme une tête brûlée, un chasseur solitaire, un créateur de feu. Toujours partant, toujours sur le départ, Serge Daney écrivait en s’adressant à nous, nous les sédentaires : il écrivait pour ceux qui sont restés sur le continent, et ne se sentait donc capable de voyager en diplomate, restant sur le qui-vive pour ceux qui sont restés à quai…Vous savez, LA mission à accomplir, LE devoir à remplir, vis-à-vis du cinéma, de nous-mêmes et de lui-même. Voilà, le grand frère Daney a ouvert la route. Il ne nous reste plus qu’à s’y engouffrer, sans cette légitimité que procurent les diplômes mais avec ses propres armes, celles chipées ou chinées afin d’être appropriées. Sachez que l’important c’est l’enchaînement, l’enchaînement des idées, des cycles, des livres, des amours. Ce n’est pas tout de trouver une nouvelle idée, encore faut-il aborder correctement sa transition avec une autre… Allez-y, venez vous joindre au groupe d’agitateurs d’idées, on ne demande qu’à être convaincus, alors soyez convaincants. Ne vous mettez pas des barrières, ne vous faites pas mettre des œillères, tout est susceptible d’être passionnant, un sujet en vaut un autre, peu importe sa noblesse. Tous autant que vous êtes, vous êtes uniques (ce que vous pensez est donc unique, dirait la plus belle femme du septième art, comprenne qui pourra), parlez-nous de tout, de rien, de vous, à travers un sentiment, une sensation, et la magie opèrera : un mot s’associera à un autre pour former une phrase qui en engagera une autre, et ainsi de suite, movin’ on. Keep on movin’ on.


Trafic : 20 ans, 20 films – Serge Daney au Jeu… par centrepompidou

Conférence de Serge Daney pour le lancement de la revue Trafic, Jeu de Paume, 5 mai 1992. Aux côtés de Serge Daney : Patrice Rollet et Raymond Bellour. Modérateur : Christophe Jouanlanne.
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[1] Étaient présents à cette journée d’études : Serge Toubiana le Pâté Marconi, Françoise Huguier la mama morale, Melvil Poupaud l’enfant du pays, Jean Hatzfeld l’alèze Blaise, Charles Tesson le ventriloque globe-trotter, Olivier Séguret le hamster saxophoniste, Stéphane Delorme le Versaillais en goguette, Jean-François Rauger l’ingénieur en agronomie, Axelle Ropert la femme de goût, Olivier Assayas le désossé anxieux, Claire Denis la statue de cire, Jean Douchet le doyen débonnaire et j’en passe et mes humeurs humoristiques.

[2] Celui qui disait, à la fin de sa vie, s’être éparpillé et qui finissait ses phrases par des « après tout », aurait été tout de même heureux de voir réunis en trois, bientôt quatre, pavés chez l’éditeur qu’il avait lui-même choisi (Paul Otchakovsky-Laurens alias POL) et sous l’impulsion de Patrice Rollet (membre du comité de rédaction de la revue Trafic créée en 1991 par Daney) ses chroniques dans Les Cahiers du CinémaLibération et bien d’autres feuilles de choux moins officielles. Sort ces jours-ci La Maison cinéma et le monde, volume 3, Les années Libé 2 (1986-1991). Daney, l’homme du monde ? Oui, mais pas celui des mondanités, oh non ! Sans la posture d’un politique, ou à défaut d’un sociologue bien connu sur lequel Daney ironisait (« Celui-là, à force de se pencher sur les ouvriers, il faudra bien qu’un jour il tombe dedans »), lui va sur le terrain… voir les vraies gens ? Non, plutôt se fondre dedans. Fondu au noir.

 

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