On en trouve à peu près partout, des nourris au Buko and co qui ont eu la bonne idée d'en faire leur mode d'emploi. Le problème, c'est qu'il y a toujours un moment où ils se mettent à vouloir écrire des trucs eux aussi, avec la 8.6 et les putes de rigueur jamais très loin. A première vue, Sébastien Ayreault ressemble au dernier rejeton boutonneux de l'espèce mais "Sous les toits", son dernier roman paru au Diable Vauvert, joue la carte de la bonne surprise et annonce tapis avec une paire de deux.

31QqE7Zl+bL._La couverture ne dit rien qui vaille : une machine à écrire posée par terre, sous les toits forcément, pas un meuble dans le champ. Une vraie carte postale de rmiste. Une image de ZEP d’Epinal… J’ai pas encore ouvert le livre que je la sens, la vieille angoisse nerveuse qui monte, vite. Le holster qui chatouille, toute la panoplie du type qui compte se montrer hostile et finir le boulot s’il doit le commencer… Encore un auteur qui va se la jouer Bukowski à la mords-moi le nœud en faisant boire de la bibine à un poète qui publie pas et finit sa nuit la tête dans les premières cuvettes qui passent ? Avec un taux de clichés/page au moins équivalent à la moyenne quotidienne du paparazzi officiel de Kim Kardashian ?

Pour corser l’addition, le bouquin est pas épais et les chapitres très courts. Le mec s’est pas trop surchargé la quiche quoi… sauf que voilà, si j’écrivais un roman moi-même ça ressemblerait à bien pire que ça, pour être honnête, un truc tout fin en police taille 26 et quadruple interligne, deux trois heures d’écriture, dix minutes pour les corrections et l’économie d’un timbre en me farcissant les 30 bornes qui me séparent des éditions du Diable Vauvert pour déposer mes dix feuilles A4. Je troquerais juste la bibine contre du LSD et Buko contre Hunter S. Thompson, enfin ce serait juste une autre façon d’appréhender le foutage de gueule. Sauf que faux sur toute la ligne.

Si j’ai effectivement entamé la lecture de ce livre avec la zone Jean-Edern Hallier de mon cerveau en état d’alerte, prête à envoyer des stimuli chargés comme des Panzer, j’ai pris un retour d’obus de plein fouet qui m’a mis la tête en échelle de Richter. Les pages montent dans les tours, incontrôlables, denses, et ne lâchent plus le morceau jusqu’au terminus. Tout le monde descend à Atlanta après être passé par Katmandou et Bruxelles. Avec cet arrière-goût de voyage dont on est revenu trop vite, la carte SD aux trois-quarts vide. Et l’envie, le besoin d’en savoir plus sur un auteur bien réel qui sait où est sa place et dont la page Wikipédia se résume à « Pour créer Sébastien Ayreault, suivez le guide ».

Sébastien Ayreault n’aurait que faire d’un wiki à lui de toute façon, son récit tape si fort dans le vécu que ça suffit bien largement. Dans Sous les toits, il nous raconte ce qu’est suivre – et assumer – la notice Bukowski quand on est calibré pour croupir dans le rayon lambda du magasin. C’est la première prouesse du bouquin, revendiquer une filiation sans tomber dans le piège facile de confondre « s’inspirer de » et « suivre derrière comme un clébard bien dressé qui remue la queue en, putain, jappant ». David, le narrateur, débarque à Paris avec d’épaisses couches de province sur lui, et la volonté de devenir écrivain, comme Fante. Ou Bukowski, donc. On le voit venir, le mec va s’inventer des bars enfumés avec des on va régler ça dehors et des caniveaux bien pourris entre deux séances d’azerty. On se goure sur toute la ligne. Sébastien Ayreault n’a aucune intention de se la raconter, que ce soit clair. Pas de colorants ni conservateurs. Juste 150 pages de matière brute et rien de plus, démerdez-vous avec ça.

Quand on fonce droit sur la cible en ne baissant jamais les yeux, on augmente les chances de terminer sa course dans le mille. Ayreault a le regard des taillés pour le baroud d’honneur et ne perd pas de temps à tirer de grosses ficelles usées pour amuser la galerie beat. Il conduit une voiture avec son panthéon d’auteurs en guise de passagers, certes, mais ne les laisse jamais prendre le volant. Son livre ne s’embarrasse pas de fantasmes rabâchés, de tours de passe-passe, ne cherche pas le rock and roll à tout prix, et si David a besoin de cotons-tiges il va s’acheter des cotons-tiges. La queue au Franprix, c’est pas trash, mais quand on vous oblige à regarder, c’est déjà plus la même. Car vous feriez juste exactement pareil.

Ouais, ça pourrait être vous et moi. Bon là en l’occurrence c’est moi, pas de panique.

ayreaultC’est que l’enfoiré, il s’est débrouillé pour torcher une histoire semblable à la mienne, à une petite différence près, il a eu les couilles d’aller au bout du manuscrit. Au cours de la lecture, je me suis revu dans un taudis HLM de Lunel, attendant la nuit pour écrire des poésies pleines de belles jetées dehors et de whisky sans éveiller les soupçons. Ça avait l’air facile, vu de L’Amour est un chien de l’enfer... Mais quand le champ de courses le plus proche est la chaîne Equidia, qu’il faut arrêter de jouer les marginaux et être à l’heure à Pôle Emploi, souvent à 8 du mat, pour gagner durement ses allocs, la rigolade prend une sacrée dégelée de plombs dans l’aile. Sous les toits présente ce même côté classe moyenne des débraillés, comment embrasser une carrière de raté romantique en se cognant les impératifs de l’époque sans jouer au plus malin. Un peu le syndrome de l’Ariégeois qui se sent femme à l’intérieur mais ne peut pas sortir de chez lui déguisé en Lova Moor parce que ses voisins bergers ne sont pas encore prêts. Garder profil bas pour ne pas attirer tout un troupeau d’emmerdeurs au milieu de la route. Pas le temps.

Y a juste un bémol dans le tableau… Un truc que j’ai pas pigé… Un truc qui ressemble à une tache dans ces pages suintant la justesse aiguisée, et je vais pas y aller par quatre chemins. Une scène où David lit deux ou trois de ses poèmes, à la demande d’un ami, à la terrasse d’un café, et COMME PAR HASARD la nana juste derrière est une lectrice de Bukowski. Et en plus elle lui file un rencart la fille. Juste deux trois poèmes, merde. Sébastien Ayreault, sérieusement, t’as vu ça où ? J’ai essayé de lire à voix haute mon dernier billet Gonzaï à la terrasse du café Ô Délices à Nîmes, un jour d’affluence, ça a donné ceci :

⁃    C’est pas mal, c’est de qui ?
⁃    C’est de moi.
⁃    Ah ok. Par contre c’est à peine tolérable comment t’as une sale gueule, t’as pas une version plus récente de Photoshop ?

Ce n’est pas bien grave à côté du genre de cadeau qu’on trouve rarement dans un roman, ces passages à cœur ouvert qui mettent les défauts de fabrication sur le tapis et sonnent comme une épaule qui nous attend quelque part si tout a foutu le camp.

Paris n’était pas pour moi. Je n’étais qu’un péquenot, je portais des fringues de péquenot, je parlais comme un péquenot. Ils étaient l’ELITE ; j’étais l’ordinaire. Ou comment un auteur est passé du statut de tête à claques potentielle et prometteuse à celui de rare personne avec qui je pourrais imaginer partager une bière sans me rendre malade à l’idée de devoir sortir de ma grotte. Je sais que ça finirait pas dans un caniveau bien pourri. Et je sais que le mec de Paris Dernière viendrait pas se fourrer là-dedans. Tranquille quoi, entre péquenots.

Sébastien Ayreault // Sous les toits // Au Diable Vauvert
http://ayreault.blogspot.fr/

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