Pourquoi Arte reprogramme-t-elle Twin Peaks, vingt ans après sa première diffusion ? Sans doute, comme l'a établi le malicieux Pacôme Thiellement, parce qu'avec la multiplicité des intrigues et thématiques qu'elle entrelace, la série rêvée par l'auteur d'Eraserhead "invente le feuilleton qui doit impérativement être revu". Pour qui ne l'a encore jamais suivie, Twin Peaks est même rediffusée en doublon les mercredi entre 3 et 5 heures du matin, ce qui est une façon détournée de donner deux fois raison à Thiellement.

Essentiellement constituée d’images fixes conçues comme des toiles de maître, du plan d’ensemble à l’insert, Twin Peaks force une attention quasi-photographique de la part du téléspectateur (1), et une approche dépassant de bien loin la notion traditionnelle de « culte » : au sortir du visionnage, il ne suffit plus dès lors de mémoriser par cœur puis de se lancer entre amis les répliques de Dale Cooper ou Gordon Cole, mais de tâcher de les comprendre pour soi. Un peu comme si un disque vous demandait d’apprendre à jouer d’un instrument de musique, plutôt que de vous contenter d’en imiter les sons. Ou encore, comme si David Lynch posait pour pré-requis l’axiome suivant : tu ne regarderas cette série qu’à la condition sine qua non de dépasser le pacte tacite de ta foi de spectateur, en faisant tienne la quête du héros à l’échelle de ta propre existence. Le culte est bien là. Il est cependant transporté vers un degré supérieur de pratique.

En seulement deux saisons et trente épisodes, Twin Peaks se présente ainsi comme un évangile à déchiffrer semaine après semaine, raconté par plusieurs disciples récurrents, et s’achevant comme la vie terrestre de Jésus : l’agent Cooper est le Christ d’un FBI ésotérique dont les apocryphes pulluleront dès X-filesMilenniuMFringeTwin Peaks prophétise à ce titre, dans la poïétique fascinante qu’elle sécrète goutte à goutte, ce FBI ridiculement parfait et messianique qui après elle va obstruer les séries télévisées policières US jusqu’à éclatement. Une Église fédérale synthétisée en un seul homme, cet impeccable Dale Cooper qui connaît tout sur tout, de la méditation transcendantale jusqu’au goût du laxatif pour bébé, et sait systématiquement employer science et expérience personnelle à point nommé au cours de ses investigations.

De fait, la thaumaturgie est omniprésente dans le sillage de cet agent vraiment spécial, au point que le petit monde de la ville de Twin Peaks est criblé de figures et situations miraculeuses détournées du Nouveau Testament : le disparu qui revient d’un au-delà alien (le Major Briggs), l’infirme qui se métamorphose en force de la nature (la borgne névrotique Nadine Hurley), les délires liés à la possession par le démon (Leland Palmer, Windom Earle), la scène de pêche comme la multiplication des doughnuts ou l’importance religieuse du partage du repas. A l’instar de l’entourage du Nazaréen, les hommes qui l’épaulent (la police du comté de Twin Peaks), comme ceux qui sont amenés à le juger (ses supérieurs hiérarchiques), commençant par douter, finissent par s’incliner devant le flegme et la sagesse de Cooper. Sans l’empêcher de se jeter dans la gueule du loup.

Le dernier épisode s’ouvre avec le fervent Notre Père d’une ancienne religieuse, alors qu’elle est entraînée en enfer par l’un des avatars de l’Adversaire que Cooper doit affronter, combat dont il ne se relèvera pas, et qui le verra échangé contre un sosie antéchristique. Mais parce qu’il échoue dans sa mission, le héros fait perdurer la série très au-delà de son époque de diffusion dans le cœur du public, la laissant éternellement ouverte. Tel un Messie en cravate offrant, par la publicité même de son injuste mort, l’immortalité à sa conduite et son discours. Et comme les apôtres de la Bible devant le tombeau, le spectateur pourra revoir Dale Cooper une dernière fois avant son élévation vers la Loge Blanche, ce paradis : dans le prequel que tournera David Lynch à partir de Twin Peaks, le long-métrage Fire walk with me. Un Cooper transfiguré, souriant aux côtés de sa Marie de Magdala de substitution. La scandaleuse Laura Palmer (2) par laquelle tout arrivera.

Twin Peaks, ou la possibilité de réaliser comment quatre scénaristes de génie du premier siècle de notre ère surent, à coups de cliffhangers et de flashforwards, rendre passionnante la vie de Dieu (3).

Exercice proposé : fabriquez vous-même votre analogie entre les neuf saisons de Dynastie et l’histoire politique secrète des États-Unis.


(1) De tous les fansitesInTwinPeaks.com est celui qui permet le mieux cet indispensable arrêt sur image, séquence par séquence, comme des versets. A commenter en écoutant Sycamore trees en boucle.

(2) Rédigé par Jennifer Lynch – témoin privilégié en tant que fille du principal artisan de la série -, Le Journal Secret de Laura Palmer (Presses Pocket, 1991), plus qu’un produit dérivé, est lui-même le récit non-canonique et proto-testamentaire nécessaire à prolonger Twin Peaks en amont puis entretenir sa légende.

(3) Script souvent porté à l’écran, mais dont nous retiendrons surtout l’excellente adaptation par Pier Paolo Pasolini (1964), et le remake fleuve télévisuel de Franco Zeffirelli (1977).

4 commentaires

  1. Bien joué pour l’article. La fan attitude est souvent embarrassante, et c’est vraiment pour twin peaks l’essai est transformé.

  2. Je viens de recevoir The Secret Diary of Laura Palmer, écrit par la gamine de Lynch, on va se lancer dedans pour voir ce que ça donne.

    1. N’oubliez pas de nous faire un retour sur vos impressions et analyses ici même.
      Merci pour vos contributions.

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