A force de regarder, de lire ces histoires de groupes, on sait la fin par cœur. Mais comme le moment le plus épique de mes journées consiste actuellement à jouer Free Bir

A force de regarder, de lire ces histoires de groupes, on sait la fin par cœur. Mais comme le moment le plus épique de mes journées consiste actuellement à jouer Free Bird sur Frets on Fire, je ferme les livres et éteins l’écran pour me pointer un peu Don Quichotte à la Machine du Moulin Rouge…. Ce soir, il y a une histoire dont je ne connais pas l’issue. Celle de Cheveu & Poni Hoax.

Il ne faut pas s’accoutumer aux sentiments précieux d’un concert: la montée de sève à l’arrivée sur scène, le son plus direct des instruments. En attendant, j’arpente la salle. Entre le bar et les chaises, je crains le naufrage. C’est soit trentenaire et costumé ”sortie de bureau” ou vingtenaire looké rock dilué. Une tignasse par ci, une paire de boots par là; au fond je suis un peu raccord. Les tables ont sous leurs surfaces transparentes des légumes étranges, des éponges de mer, comme des mollusques et des étoiles collés aux flancs d’un bateau. Je m’avance vers la fosse. On descend, salle des machines.

Cheveu ne tergiverse pas. Son chanteur, c’est un peu Ron Perlman période Guerre du Feu en T-shirt blanc. Talk ever, t.o.c. over, entre la Tourette et l’ivrogne. Je n’aimerai pas le voir faire ses courses. Il agite ses grands bras recroquevillés de primate autiste, baragouine franglais après un borborygme : ”On des barjots, on est barjots. On va vous jouer Like a deer in the headlights, comme un cerf dans les…”
Son claviériste le coupe, envoyant direct les boites à rythme. On n’est pas là pour discuter. Les lumières vertes tournent dans mes yeux. Aveuglé, j’ai l’impression d’être en état d’arrestation, des scaphandriers à ma poursuite. Ca tangue tellement, dans ce maelstrom de rugissements, qu’on s’accroche aux rambardes. De la piraterie post-quelque chose, des audaces rugueuses qui redoublent. Leur navire fantôme qui a déjà vogué jusqu’en Israël pour un deuxième album à venir, gonfle les voiles. Quelques rats moins apathiques finissent par s’approcher.

”Il faut vraiment qu’on se fasse mal”

Pourtant tous n’ont pas vu la terre promise. Quand dans l’assistance l’un crie ”Encore !”, l’autre murmure ”Ca ira merci…”. Sur un mauvais pressentiment, le rideau est tiré. La proue est redevenue paisible et bleutée. Mais derrière ce hublot, des silhouettes s’agitent, des notes fuient.

C’est Poni Hoax à l’abordage. Trop vite, trop fort, la batterie cale. Les mécaniques en chauffe, Nicolas Ker assure. Il est le chef indiscutable, buddha pailleté dont la faciale glam scintille aux projecteurs roses. Dandy, etc. C’est lui le Sick Crooner, il bondit comme un faune et son public hésite à danser. Ca et là, on esquisse un pas, mais… non. Finalement non. Un solo de batterie ne suffirait plus à faire hurler ? Pourtant un peu plus tard, les élans délavés vont disparaitre et le public devenir plus expansif mais il y a un souci. C’est palpable, dès maintenant. De la mezzanine, on observe assis dans la pénombre le divertissant orchestre venu scander le rythme de croisière. Poni Hoax joue ses hymnes atemporels et le public tape dans ses mains. Les deux synthétiseurs se partagent les graves – uppercuts de contrebasse bionique – et les aigus de train fantôme. Je déraille. C’est new-wave et tout le monde danse. Tout le monde s’éclate. La hypeuse sévère derrière ses Ray-ban se déshabille, un peu. Pourquoi n’auraient-ils pas compris Cheveu, mais s’enthousiasmeraient pour Poni Hoax ?

Pourquoi ça leur échapperait que… J’ai compris. C’est cet aller retour charley/caisse-claire qui les embrouille. Ils dansent bien sûr. De Poni Hoax, ils n’entendent que le groove de salle des fêtes. Derrière l’exorcisme de mauvais goût genre tête réduite, ces cons là ratent le lyrisme, le maniérisme gueule de bois. Ils sont ici pour s’amuser. Tant pis si dans cette musique les mots rock-star ou punk ne sont que des jouets cassés. J’aurais dû comprendre ça lorsque le type me précédant dans la file avait pertinemment remarqué: ”Oh putain Julie, ça me rappelle la queue à Space Mountain”. Au fond on pourrait être dans une boite de nuit de province, la sono qui pulse dès le parking. C’est une caution qu’ils sont venus chercher pour leur extase des boules à facettes. Poni Hoax c’est de l’italo-disco, oui. Mais de chemises noires.

Ou alors je suis un type sinistre.

Cheveu et Poni Hoax sont des mutants. Des mutants dégarnis. Sur Lola Langusta, Cheveu agrippe un picking à la telecaster et je me souviens que l’effectif de Poni Hoax a des racines côté Free-jazz. C’est peut-être ça qui leur manque, que Nicolas Ker envoie au ténor quelques chorus de barrière émétique histoire de bien signaler les backrooms de leur discothèque. Sans quoi, ca risque de faire Depeche Mode du pauvre. Parce que Poni Hoax est une grosse machine qui sait où elle va. C’est maîtrisé jusque dans les rock’n’roll ending. Le nouveau single We are the bankers et on est en plein stade, sous les groupies qui gémissent ”Nicolaaas”. Le batteur à la hurleuse: ”Tu l’as déjà sucé ?”. Nicolas et son maquillage de folle égyptienne arrose son guitariste, Nicolas balance de la bière ou s’allume une clope. Mais pro. Le public lui, fait tout à moitié. Demi-sourires et yeux mi-clos, ils rappellent à peine. Car chacun sait que le groupe va revenir. De nos jours, le rappel c’est une question de principe. Ca tourne un peu en rond d’ailleurs et tout le monde se casse au premier silence. Non attendez ! Il y en a même un deuxième ! Mais qu’ils sont studieux… On termine sur un malentendu : une ballade conclue par le chanteur : ” Restez pour la Chatte. La Chatte, c’est bien bien barré”.

Alors j’attends moi. J’attends la chatte.

Les gens ont l’air d’avoir passé une bonne soirée. La seule chose à reprocher aux groupes et de ne pas être descendu pour mordre la foule, lui cogner dessus. N’importe quoi pour du mouvement. Il n’y a eu que des pas de danses solitaires, des gestes sans importance. Moi-même, je suis un peu hostile. Qu’on ne m’agrippe pas, qu’on ne s’avise pas de me piétiner. Pourtant, belle scènes ou zéniths froids, la grande salle est peut-être l’institution du spectacle à faire sauter. Un bon groupe c’est un catalyseur de gens serrés. Yannick Noah devant des milliers de fans collés, ça fait un grand concert, on sent l’électricité, ah ça oui. Bien sûr, avec toute cette mentalité du festif recyclable, ça tourne un peu à vide même si l’on est venu voir Poni Hoax. J’ai connu des concerts plus intenses assis dans un étroit club de jazz que debout. Je sortais en sueur et des morceaux de mystique dans le visage. Plaquer le spectateur au son pour qu’il y trouve plus. La transe au-delà de la danse. Et forcer la promiscuité, insister pour la compression. Alors que le rock n’a jamais marché que sur la synergie de la masse, je veux qu’on me colle à mon voisin. Relier les maillons de la chaîne, si l’on veut que quelque chose s’agite. Ne plus avoir le choix de la connivence, c’est la seule raison pour ne pas rester seul avec son casque. Des caves, des toits, des appartements : s’il le faut on branchera nos écouteurs sur les amplis, pour ne pas ennuyer les voisins. Mais voyez grand, faites petit!

Ce n’était pas un aphorisme. Groupe en rab’. Jaquette surprise. La Chatte arrive, trio au guitariste en tunique blanche, mené par un gros noir. Un travelo ? Non c’est une femme. Enfin je crois. Presque chauve. Pailletée. Des coussins bleus sur les épaules pour ressembler à… un dragon ? Un Pokémon peut-être. Une sorte de dimension parallèle en fait, d’un Nicolas Ker hermaphrodite. Ils nous servent un electro-clash semoule sur lesquelles “le” chanteur geint aigue, traine sa voix fausse comme un bredin dans un microphone. Malgré les apparences, ils n’ont pas assez de folie pour se passer d’une vraie batterie. Il faut que je me colle aux murs pour sentir un vague battement. Beaucoup sont partis, les derniers s’échappent en pleurant, secoués de haut-le-cœur. Reste le noyau dur et maintenant, c’est Woodstock fin de soirée. Il y a toujours une fille pour onduler ou convulser quelque soit la musique, c’est un peu bouleversant. A ma gauche un mec bouge en coming-out, entre le hippie sous acide et le Tai-chi du jardin du Luxembourg. Pourtant c’est décalé hein, c’est certain. Sur une tessiture Rita Mitsoukeste est répété un mot comme ”Cosmétique” ou ”Colimaçon”. Je me caresse la barbe. Est-ce de la provocation ? Est-ce de la vraiiiie poésie ? Difficile de faire plus glauque que l’ironie au 1er degré.

Je me casse, à moins que la Vérité ne me/leur tombe dessus, je n’ai plus rien à rater. Au pire je manquerai peut-être une exhibition de porte-jarretelles ou un collage de plug. Cheveu décoiffe. La Chatte m’a rasé. Le monde au fond, tourne rond. Sur le Boulevard de Clichy, je me félicite d’avoir choisi de rentrer à pied pour prendre le temps de noter mes jeux de mots; un duo de trentenaires propret est en grande discussion:

” – Quelle soirée… Bon on a claqué 240 euros, mais on a rien eu.
– Oui mais c’est ce que je te disais aussi : une pipe à 240 euros, ça sent l’arnaque”.

Photos: Cyprien Lapalus

http://www.myspace.com/cheveu
http://www.myspace.com/ponihoax
http://www.myspace.com/lachattemusic

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