La famille de Gunnar Kaufman a été présente à tous les moments charnières de l’histoire des Noirs américains, et toujours du mauvais côté de la lutte: c’est ce que nous explique le jeune Gunnar lui-même au fil des premières pages d’ « American Prophet. » Des pages hilarantes qui donnent le ton de ce roman paru en 1996 aux Etats-Unis et enfin traduit dans nos contrées reculées. En donnant la parole à ce personnage, probablement le plus marquant qu’il nous soit donné de rencontrer en cette rentrée, Paul Beatty livre un premier roman singulier, dense, acide, politique, savoureux.

Très loin du politiquement correct comme de la provocation facilement cynique, le récit donné par l’incroyable Gunnar aborde et déconstruit sans en avoir l’air tous les clichés – qu’ils soient réactionnaires ou progressistes – liés aux problèmes raciaux et à l’activisme. Mais s’en tenir à sa dimension sociologique serait passer à côté des plus belles qualités du livre: sa narration et son humour, empreints de discrète sophistication. Souvent, avec son personnage à la fois écolier et prophète subversif, American Prophet rappelle les récentes Instructions. Mais là où le certes impressionnant roman d’Adam Levin ployait quelque peu sous son ambition meta, le texte de Paul Beatty, ample mais plus serré, ne vous tombera jamais des mains. Et presque chaque page implore d’être relue, ici pour un trésor de construction, là pour un paragraphe uppercut, ailleurs pour une punchline virtuose.

Au nom du slam et du slam dunk

Si le héros commence le roman dans un quartier blanc bon teint de Los Angeles, il sera vite déménagé, toujours à L.A., dans un ghetto afin d’y prendre des leçons de nigger-attitude. Passé cet apprentissage express et douloureux, il deviendra plus ou moins malgré lui le porte-parole de « son » peuple tout en excellant de façon démesurée dans les activités que la société semble attendre des individus de sa couleur de peau: le basket-ball et la poésie de rue. C’est donc par la grâce de ces deux talents que se met en branle la croisade plus ou moins volontaire de Gunnar, qui est aussi un roman d’apprentissage freak, et qui culmine en une délirante logique de suicide collectif – mais aussi avec la découverte de l’Amour.

Délicieux en lui-même, le récit de Gunnar Kaufman est réhaussé par des personnages secondaires bluffants (le sidekick Nick Scoby surtout), des bifurcations stylistiques réjouissantes et des références historico-culturelles (certaines authentiques, certaines fake) bien senties. Si elles ne sont pas indispensables au plaisir de lecture, les quelques pages de notes ajoutées par la traductrice sont parfois les bienvenues pour s’y retrouver dans les nombreux clins d’œil à la pop culture black ou bounty (de Jim Crow à Arnold et Willy) et à l’histoire des droits civiques. Il faudrait presque y adjoindre aussi une bande-son, pour accompagner ces pages où l’on disserte sur Sarah Vaughan et où de dantesques riots filent sur les notes d’Eric Dolphy.

Tuerie

A propos de riots, les gangs angelenos ont aussi dans American Prophet une présence aussi essentielle qu’hilarante, et certains chapitres sont à l’histoire des émeutes de L.A. ce que La Vie de Brian est aux Evangiles. Et sa peinture des syndicats étudiants est du même jus. A l’humour, l’érudition et la causticité sociologique qui caractérisent le roman il faut, enfin, ajouter une essentielle quatrième dimension: la poésie. Car, comme Beatty lui-même, Gunnar la pratique en Ligue 1, et sa verve mal peignée, de haïkus aberrants en passages épistolaires et diatribes rageuses, enflamme les plus belles pages de ce livre qu’il est urgent de découvrir avant sa réédition drapée d’un bandeau « le livre qui a inspiré le film ». Il paraîtrait en effet que Will Smith a acquis les droits d’une hypothétique adaptation. On doute qu’elle ait la même force de frappe que cette tuerie de papier.

Paul Beatty // American Prophet // Passage du Nord-Ouest, traduit de l’Américain par Nathalie Bru

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1 commentaire

  1. Paul Beatty sait y faire. Rien n’est lourd ou chargé d’un bien-pensant convenu, au contraire. L’écrivain qui a également publié dans le passé une anthologie de l’humour afro-américain l’utilise ici plus souvent qu’à son tour, en faisant de l’autodérision cette arme typique des minorités pour retourner en leur faveur des situations défavorables. On rit souvent devant ses propos peu enclins au politiquement correct, ses réflexions incongrues.

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