“Ah t’as écrit tes questions et tout”.
– “Eh oui j’ai bossé”.
– “Ah bah t’as pas l’air…t’as l’air de chiller, tu te drogues à quoi ?”

Nicolas Rey publie un nouveau roman, forcément magistral, La marge d’erreur, aux éditions du Diable Vauvert. Pendant une heure, au détour de quelques piques dont une que vous pouvez lire plus haut, l’écrivain à succès, enfant chéri du germanopratisme des années 90 suscitant fascination et répulsion, a répondu de façon touchante, brillante, comme lui finalement, à mes questions de l’écrivain raté que je suis.

La Marge d'erreur

Nagui et son émission N’oubliez pas les paroles revient de façon récurrente dans ce roman. Mais est ce vraiment un roman ? Et pourquoi ce rappel régulier de l’émission ?

Je vais te décevoir, c’est un roman assez autobiographique. J’aime par ailleurs beaucoup l’émission N’oubliez pas les paroles, je l’assume pleinement, et souvent je regarde l’émission en replay avant d’aller me coucher. Tu peux même noter que la recordwoman de l’émission s’appelle Margaux, avant c’était très longtemps Kevin. J’ai un faible pour l’un des maestros qui s’appelle Jérémy, un jeune étudiant en médecine, une sorte de fou chantant. Il chante assez faux mais il est plein de générosité. J’avais, un jour, repéré une jeune chanteuse qui était dans la compta ou l’informatique, un métier pas drôle du tout, mais quand elle chantait c’était une merveille. Elle s’appelait Alexandra, elle avait un talent fou. En la regardant, je me suis dit que la chance ne souriait pas qu’aux audacieux, mais aussi aux talentueux.

Est ce que la romance avec ta voisine, Diane, est un hommage à la chanson de Renan Luce, Les voisines ?

Absolument pas, même si je connais cette chanson. Mais non, pas du tout. Il fallait que ce soit sa voisine, parce qu’au départ du roman Gabriel Salin (le “héros” du livre, ndlr) est totalement agoraphobe, misanthrope, il ne sort pas de chez lui. D’un point de vue romanesque, la seule façon pour lui de rencontrer quelqu’un c’était que ce soit sa voisine d’en face. Il ne pouvait pas aller à une soirée, il ne pouvait pas aller sur Tinder, il a un vieux Blackberry, il ne sait pas se servir d’un seul réseau social. Draguer en terrasse, ça l’effraie.

Est-ce que c’est cette rencontre qui lui redonne goût à la vie ?

Non, c’est le fait que le temps lui est compté. Il lui reste trois mois à vivre. La question qui se pose est la suivante : quand il te reste trois mois à vivre, tu fais comment ? Est-ce que tu coches toutes les cases en te disant que tu vas faire du saut en parachute, aller aux Maldives, faire un safari en Tanzanie, un peu comme quand t’es à Eurodisney et que tu veux faire toutes les attractions ? Ce n’est pas le genre de Gabriel. En revanche, il va se dire que ces trois mois il va les vivre sans cette camisole chimique. Pleinement, “en arrêtant de mettre quelque chose entre moi et le monde”. C’est ça qui va l’aider à se débloquer. Après avoir rencontré Diane, il va se dire : “j’ai pas envie d’être un légume, j’ai envie de bander”. Car ses médicaments l’en empêchent.

Ton œuvre est aussi l’œuvre d’une souffrance amoureuse que, paradoxalement, tu vis de façon charnelle ? La souffrance amoureuse est-elle libératrice ?

La souffrance permet évidemment d’écrire. Cioran avait une très belle phrase, dans Syllogismes de l’amertume, où il écrivait qu’un “chagrin d’amour ça faisait d’un apprenti coiffeur un émule de Socrate”. Dès mon premier livre, 13 minutes, je l’ai écrit parce que j’avais eu un chagrin d’amour. Tous mes livres sont comme ça. Je l’ai écrit parce que j’ai trouvé totalement inadmissible qu’une fille me quitte. 

« À chaque fois que tu termines un livre, tu te dis : “plus jamais”. C’est Mohamed Ali versus Georges Foreman ».

Le voyage que vous faites au Bénin est-il similaire au dernier voyage de François Mitterrand en Égypte avant sa mort ?

J’ai une passion folle pour François Mitterrand. Je le considère comme le grand-père que je n’ai jamais eu. J’ai eu la chance d’assister au dernier tour de chant de Barbara, je suis allé la voir deux fois : une fois aux Pyramides de Port-Marly, il y avait beaucoup de ses fans, des vieux homos, c’était top ! À la fin du spectacle, dans cette salle polyvalente pourrie, alors que les techniciens avaient tout remballé, toute la salle s’était placée devant la scène et chantait les chansons de Barbara. Et au bout d’une heure et quart, elle est revenue pour chanter. À Châtelet, elle a chanté Un homme, une rose à la main, la chanson du Parti Socialiste de l’époque. Pour répondre à ta question : non, Mitterrand, ce fameux hôtel au bord du Caire, c’était Noël, avec Mazarine. C’était très important pour lui, c’était particulier, ça signifiait tout. Moi, dans le livre, le voyage au Bénin m’a été imposé par mon rédacteur en chef, je n’ai pas envie d’y aller. Il se trouve que l’ambassadeur est cool, j’ai un bon trip avec sa fille, que je vois un sorcier vaudou, tant mieux, mais ça n’a rien à voir. 

Samuel Beckett, que tu cites, c’est aussi et peut-être surtout le génie de l’absurde, non ? A t il guidé ce roman et plus généralement ton œuvre ?

Figures-toi que j’ai une seule phrase au-dessus de mon bureau, que mon père a même encadrée, il y a 15 ans. Une phrase au marqueur de Samuel Beckett : “Je ne peux pas y arriver, je vais y arriver”. À chaque fois que j’ai des difficultés énormes à commencer un bouquin, je regarde cette phrase. À chaque fois que tu termines un livre, tu te dis : “plus jamais”. C’est Mohamed Ali versus Georges Foreman.

Nicolas Rey, ange déchu de la littérature - TECHNIKART

Un écrivain est donc toujours en perpétuel commencement d’un nouveau roman ?

Oui. Si on me donnait le choix, je n’écrirais pas une seule ligne. Je serais bien rentier. Je saurais très bien comment dépenser mon argent, je ne serais par exemple pas du tout philanthrope. Je rendrais les gens que j’aime heureux, je saurais me débrouiller. 

Ce livre c’est aussi le message pour les “condamnés” qu’il y aura toujours de la vie en nous non ?  

Tu connais le généticien Axel Kahn ? Tu vois ce qu’il est en train de vivre en ce moment ? [Il est mort depuis, Ndr] Il est condamné, et il l’a dit. Il a dit qu’il lui restait quelques semaines, au maximum un ou deux mois, et qu’il allait affronter ça en face. Ce qui m’a bouleversé, c’est l’apaisement avec lequel il l’a annoncé. Never explain, never complain.

 

Si tu étais une pub pour le roman avec un grand R, quel en serait le slogan ?

Ce serait une pub télé, un plan fixe sur un roman. On verserait une larme sur le roman, avec une voix off qui dirait : “Alors, ils n’ont pas voulu de vous dans votre bibliothèque ?” et le roman répondrait : “Non, mais je m’en moque”. 

Est-ce que tu repenses parfois à tes années un peu folles, où tu t’acoquinais avec le gotha dans des soirées ?

Oui, mais pas avec nostalgie. Je ne regrette rien, ceci dit. J’ai dit à Gaëlle (son attachée de presse, ndlr) en sortant d’une interview sur Europe 1, que s’il me restait réellement trois mois à vivre, je ne ferais que des trucs très sains. Mon amoureuse fait à la perfection une salade de lentilles par exemple. On ferait ensuite toute la nuit dans un hôtel, et ensuite on irait boire un verre de vin, à l’aube, sur la plage, au bord de la mer avant d’aller se coucher.

Ce que tu voudrais qu’on retienne de toi à la fin de cet entretien ?

(Il réfléchit de longues minutes) Je vais te citer une phrase d’Oscar Wilde : “J’aimerais qu’on retienne que je ne suis pas un pervers, parce que la perversité est un mythe inventé par les bonnes gens pour expliquer l’étrange attrait de certains autres”.

Nicolas Rey // La marge d’erreur, aux éditions du Diable Vauvert.
https://audiable.com/authors/nicolas-rey/

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