Après deux semaines de longue haleine en flashbacks sur Présence Humaine, Bjorn Toby Wilde a testé pour vous le disque en conditions réelles: Prendre un avion, se laisser bercer par la voix monocorde, direction les DOM-TOM. La possibilité d'une île, ou la réalité d'une oeuvre.

« Le poète est celui qui se recouvre d’huile, avant d’avoir usé les masques de survie ».

Après deux semaines de longue haleine en flashbacks sur Présence Humaine, Bjorn Toby Wilde a testé pour vous le disque en conditions réelles: Prendre un avion, se laisser bercer par la voix monocorde, direction les DOM-TOM. La possibilité d’une île, ou la réalité d’une oeuvre.

Elle se tenait là, Elise, penchée mais debout dans toute sa maigreur anorexique, sur les pages d’un dépliant touristique vantant les mérites d’îles trop loin, de lagons où la friture exotique serpente entre les jambes de vacanciers amateurs de palmiers, tubas et farniente en short ; la gerbe… Elle voulait ça la gerce pour calmer ses nerfs, se tirer de Strasbourg une quinzaine, qu’on prenne enfin des vacances AILLEURS – ce dont je me foutais éperdument. Pourquoi faire au juste, puisque ce n’était de toute façon pas la saison?

« N’ai pas d’argent… Excuse non recevable mon cher, j’avance, tu me rembourseras après »

La belle affaire. Et pour où d’abord ? Les îles, connais pas, jamais foutu les pieds. New York au moins, il y a les disquaires, les rues en canaux et la langue ; exotique pour sûr !
Rien du tout : ce sera la Martinique point barre. L’avion, l’hôtel, la voiture, tout le bastringue serait compris dans la note – exorbitante pour un bougnat dans mon genre – et je n’aurais qu’à conduire là où le vent nous mènerait…

Je la regardais et savais pertinemment que c’était sans appel. Mais partir, dans son état ? Elle pouvait rester des journées prostrée au fond du lit, se forçant à déglutir une bile abondante en grimaçant dans la bassine, le ventre vide, les côtes apparentes. Tout était de ma faute, c’est évident, et la moindre contrariété de ma part rendrait la chose encore plus hideuse qu’un album d’Eric Carmen.

Réflexion faite, la Martinique serait un test. Chaleur étouffante, moustiques porteurs de germes, la peau qui se ramollit sous le cagnard incessant, le cerveau frisant l’insolation à tout instant et ce film sous forme de carte postale inaccessible, que l’on vivrait au présent. Autre : une vie de couple aussi mince qu’un fil de soie tiendrait-elle la distance devant tant d’embarras ? Oui, non, va savoir ; l’important était de préparer consciencieusement le périple en évitant le pire, c’est à dire choisir avec précision la discothèque ambulante qui ponctuerait ce genre d’hallucination. (fouiller, creuser, trouver) Restons digne : Johnny Nash, Jackie Mittoo, funk 60’s New Orleans, Supremes, Vandellas, April March, Elvis Sun Sessions (indispensable), Jackie McLean, Another Green World, des compilations bâclées à la hâte et des expériences (oser Kyuss, pour Madame) et… bon sang : Michel Houellebecq. Ce disque, là, qui me nargue à travers sa morgue et ses prophéties molles, cette chose qu’il convient d’écouter dans tous les états ; au casque très fort afin d’en apprécier chaque dentelles ciselées par Burgalat.

Transposer Présence Humaine au beau milieu des Caraïbes c’est arrêter de vivre par procuration.

L’objet cd, franchement, ce n’est pas beau ; mais n’écoutant pas d’objet, ça reste tout de même ce qu’il y a de mieux quand on ne supporte pas les formats dits compressés. Au moins avec un bon casque, c’est très audible. L’avion Air France s’était arraché de la piste sans encombre, les passagers pouvaient paisiblement vaquer à leurs occupations ; la mienne quant à moi fut de soutenir Elise du mieux que je pouvais et prier pour que les dragées de Lexomil qu’elle avalait comme des pistaches fassent effet rapidement. Penses-tu, il n’y avait rien à faire, son corps raidi tremblait de tout son long et de sa bouche tombait des filets de bave blanchâtres. Une crise, cette barge me flanque une crise un bon millier de mètres au dessus des terres : « si t’as le malheur d’appeler un putain de toubib ou n’importe lequel de ces connards, je te jure que je te tue ! ». Impossible de faire demi-tour et puis, après tout, je m’en fous.

Faisant acte de veulerie, j’enfiche le casque dans le compacteur. L’intro de Présence Humaine modifie d’un seul coup le champ de vision, le cockpit où les passagers s’affairent ; cette basse qui, 20 ans auparavant, nous aurait fait danser le proton porte aujourd’hui les sentences de M.H. « Au dessus de nos corps glissent les ondes hertziennes, elles font le tour du monde / nos corps sont presque froid, il faut que la mort vienne, la mort douce et profonde, bientôt les être humains s’enfuiront hors du monde / alors s’établira le dialogue des machines, et l’informationnel remplira, triomphant, le cadavre vidé de la structure divine». Le coup de grâce : « puis il fonctionnera, jusqu’à la fin des temps ».
La mer n’a pas disparu, du moins pour l’instant. Vue du hublot, elle s’étend à l’infini, une masse bleue que viennent trouer les premiers nuages. Je passe sur Séjour Club, version Tricatel 1997, la plus réussie sans aucun doute ; la voix de M.H baignée dans la réverbération est d’une tristesse sans commune mesure. Il faut encore goûter ces textes de convalescent toujours borderline, flottant comme une méduse perdue sur un océan de synthèse.

La fille recroquevillée à mes cotés dort à présent. « L’agitation des corps traverse ma rétine, sans éveiller en moi aucun désir vivant ». Le robot disco de Célibataires passe ensuite, comme ce train de vacuité qu’il est censé mimer. On le dirait tout droit sorti d’un article d’Yves Adrien millésimé Rock & Folk 1978, un titre fantôme, absent, moderne comme il l’aurait jadis décrit ; un morceau réussi.

Il y aura d’autres disques, la traversée se déroulera sans autres encombres.

L’article n’a pas menti : au sortir de l’avion, la peau est immédiatement recouverte par l’humidité ambiante ; ce n’est pas Tahiti, il n’y a personne pour nous coiffer d’un collier en fleurs. Une voiture se fera attendre, puis une autre de location cueillie dans la foulée, direction Le Carbet, un village de pêcheur s’étalant sur la côte ouest de l’île, qu’il faudra atteindre en longeant la mer sur une route à lacets. Elise, toujours souffrante m’impose les directives de route, arrêts subits sur les bas cotés. L’autoradio fonctionne, c’est déjà ça, mais je n’ose engranger le phénomène Houellebecq. Agacé certes, mais pas tortionnaire pour autant.
L’hôtel en question est une sorte de pension à bungalows à deux pas de la plage, avec un bar semi ouvert au ciel comme il convient dans ce type d’endroit ; une multitude d’arbres à pain, de manguiers, bananiers s’offrent à nous avant de s’approprier l’appartement qui nous est dû. Il est 18h30 heure locale, moment choisi pour le soleil de tomber VIOLEMMENT sur la mer des Caraïbes ; on pourrait aller acheter quelques bières, manger quelque chose d’autre que des biscuits, non ? Non.

Première nuit.

Jetlag aidant, impossible de fermer l’œil. « Sors si tu veux, va faire un tour, moi je ne tiens pas debout, je suis désolée, je suis une merde, je suis une merde, etc. » J’aurais pu prendre la voiture et pousser jusqu’au grand virage du Carbet centre où, au bord de la route, j’avais repéré une sorte de friterie – bar sans nom où on fait cuire le poulet mariné à même la grille, là où on peut boire de la Guinness à 7,5° ou de la Lorraine, plus rafraîchissante et fort bien nommée. J’aurais pu, mais j’échoue finalement au bar de l’hôtel, totalement vide, sinon un couple de jeunes vieillards, touristes tristes (25 ans tout au plus) aux silences éloquents. Le serveur, grand escogriffe immédiatement sympathique s’emploie à passer des disques autochtones, à essuyer ses verres ainsi que les refus de la fille du dit couple quand il l’entraînera sous les lampions à danser un zouk libidineux. Tout va très vite : les deux sinistres quittent rapidement le bar avec le regret d’une vie urbaine plus confortable, le grand machin regagne ses verres ; je prends position sur tabouret et commence à scruter les fioles alignées derrière lui. Que de rhum ! De tous âges, de toutes sortes, grands Dieux ! Le paradis sur Terre ! Sourire plus massif que la gare de Metz : « Et vous buvez quoi ? ». Evidemment pour bien faire il faudrait tout goûter ; seul hic, je n’ai pas pris assez de monnaie et retourner dans la chambre est au dessus de mes forces. Me voyant venir, il m’offre la possibilité des shots, piège dans lequel je me faufile en pur esprit rabelaisien. C’est aux trois-quarts mort saoul que je tituberai jusqu’à la plage à demi éclairée, vers le rivage d’où monte une certaine rumeur : des crabes, des centaines de crabes rouges et noirs en pleine migration.
Trop saoul pour être effrayé, je contourne l’obstacle et, casque sur tête sous la voûte étoilée, je monte le son, toujours M.H : Paris Dourdan explose. Observant la lente progression des crustacés, j’isole et repasse les phrases « Comme des blocs indépendants, ils trouent l’air sans laisser de trace …/… Il n’y a plus de temps, ni de lieu : les salariés quittent leur travail ». Ces derniers mots tragiquement accentués, meurent sur une nappe de String Ensemble. « Frappé par l’intuition soudaine (trait d’orgue zébrant le ciel) d’une liberté sans conséquence …/… la platitude de la mer dissipe le désir de vivre. Loin du soleil, loin des mystères, je m’efforcerai de te suivre ».
Suivre est impossible, inutile pour l’instant d’escalader la falaise avec ces tanks à pinces, je rentrerai bêtement m’allonger un peu avant de m’enfoncer dès demain à travers les terres intérieures de Martinique…

Jour 2ème.

« On se réveillait tôt, rappelle toi ma douce ». Le petit déjeuner est pris de préférence avant que le soleil ne pilonne ; composé de fruits frais et de jus, il s’étend au beau milieu de retraités en short couleur sable ; à les entendre on se rangerait presque aux cotés des indépendantistes pour foutre tout ce beau monde à la baille ou dans un trou de volcan. La nullité crasse française éclate ici au grand jour : non content d’exister, ces Gaulois s’avèrent incapables de se séparer 5 minutes de leur steak frites sans brailler après le service – pourtant d’une amabilité irréprochable, comme Elise qui va un peu mieux. Elle affiche enfin un presque sourire, celui tant attendu depuis longtemps (depuis le départ est plus juste).

« Tu peux marcher ? Qu’est-ce qu’on fait ? J’irais bien à Saint Pierre ou en montagne. Ou au marché acheter des trucs. Marre des gros gnafs, je te rappelle que notre voiture est pleine d’essence, cassons-nous ! Non, la plage, juste la plage, il faut que je me baigne, que je plonge, je veux voir les poissons, j’ai besoin de les toucher, il me faut du temps.
Comme tu veux. Du temps on en a, il fait beau, ça va cogner sec aujourd’hui et demain encore ; on visitera plus tard si tu veux… » La plage s’il te plait.

Et c’est parti pour un tour d’aquarium géant. Masque, tuba, sensation d’étouffement, ça prend à la gorge, les poumons, les oreilles – plus on descend, plus on a mal aux dents, qu’est ce que je fous ici ? Il faut sortir de ce bain fissa, déserter rapidement ces plages, « la platitude de la mer dissipe le désir de vivre ». Prendre la voiture et partir en montagne, vite. Sommes pourtant pas à plaindre, de l’autre coté de l’île, c’est pire ; on y pointe tous les trous pour touristes friqués. Tu parles, c’est bien la peine de venir d’aussi loin pour terminer à poil entouré de crackheads, un surin dans les boyaux ; ou sinon au François, endroit réputé entre autre pour sa « baignoire de Joséphine », où, parait-il, l’épouse première de Bonaparte trempait ses fesses sur fond de sable blanc telle une Rika Zaraï impériale. L’affaire étant pliée, nous sillonnerons les reliefs montagneux, ici trouvant une cascade cachée par une forêt ombragée, là débouchant par hasard sur une rhumerie d’exception, plus par besoin d’errance qu’éthylisme touristique. 

Morne Rouge, village perché sur les flancs de la Montagne Pelée est noyée sous une courte pluie ; un siècle auparavant elle l’était aussi, ravagée par les coulées pyroclastiques du volcan qui laisserait encore une fois un bon millier de cadavres entre ses ruines. Le village embrumé est quasiment vide, personne dans les rues, quelques voitures passent… La chaleur humide ramollit tout espoir d’activité et c’est dans une église désertique que nos propres pas résonnent. Etrangement, la foi est restée intacte en ce lieu de recueillement. Personne ne visite ça, c’est vierge de tout cliché et même quand on ne croit en rien, on est véritablement happé par une sorte de bouillonnement intérieur. Pas de quoi se laisser pousser la barbe, mais tout de même, force est de reconnaître la singularité d’un tel ressenti, au beau milieu de nulle part.
Elise se traîne, n’a pas envie, fait une scène « tu m’emmerdes avec ton disque à la con, c’est nul, c’est mou ! Comme si je n’étais pas assez déprimée bordel, t’en rajoutes une couche, t’es un salaud, tu veux vraiment me faire crever ». Plein été, le morceau vient de partir en fumée, coupé net par une main tremblotante. Ecouter ce machin prophétique à 450 m au dessus des eaux en pleine cambrousse avec comme accompagnement une quasi mourante semble effectivement hors propos, mais, rien à faire, ça poursuit son homme. Pire, c’est là, entre les silences et les bourrasques d’une île sous pression, que l’écoute forcenée du disque est fascinante ; loin de l’information inutile et permanente, du babillage sonore indigent des emmerdeurs publics qui font d’un commentaire vaseux une vérité ; loin des blogs illisibles et des guerres paysannes, on peut se boucher les oreilles comme l’ange des Ailes Du Désir ou, au contraire, se prendre en pleine pomme la critique d’une vie entièrement vidée de sa substantifique moelle, comme un volcan en ordre de marche. « Tout a lieu, tout est là et tout est phénomène / aucun évènement ne semble justifié, il faudrait parvenir à un cœur clarifié / un rideau blanc retombe et recouvre la scène ». Certes.

En visitant les décombres du vieux Saint Pierre, « le petit Paris des Antilles » – comme on disait avant le blast volcanique qui fit 30 000 morts en quelques minutes – je découvre les fondations de l’ancien théâtre dont il ne reste qu’un semblant de fontaine et la prison, célèbre, d’où émergea des décombres calcinés un certain Louis Cyparis, mis au cachot pour ivrognerie et conséquences aggravantes, quasi seul rescapé d’un paradis mis au rencart ce 8 mai 1902, quand cet orgueilleux club méd colonial vu ses bâtiments soufflés par une nuée ardente dévalant les pentes à plus de 110 km/s ; ne manqueront que l’embrasement des rhumeries et la température de la ville montera à plus de 1000°C. Qu’importe, la ville endeuillée sera finalement reconstruite et Louis Cyparis finira comme bête de foire chez Barnum…

Les couples, c’est comme la mémoire et le beau temps, ça ne dure pas. J’en ai supporté de ces scènes de grande jalouse, les doléances où rien n’est jamais comme il faut, où le moindre froncement de sourcil de ma part est immédiatement considéré comme aveu d’abandon. Ras le bol, je sentais bien que ça dérapait vers le fin mot de l’affaire. A peu près remise sur pieds, elle ne voulait plus rentrer et balançait toutes les affaires hors de la bagnole à coup de : «tu ne m’as jamais aimé, t’es comme tous les autres connards. Toi et ton groupe de merde ; t’as qu’à rentrer et enregistrer tes disques foireux, moi je reste ici». C’était pathétique, Elise pleurait et continuait de m’insulter tandis que je roulais vers l’aéroport. Je n’avais rien fait pourtant ; simplement répondu à un appel sur le portable. J’ai tiré le frein à main, la citadine de marque française s’est déportée sur le bas coté et je l’ai foutu dehors : « va te noyer ! ». Cellule de crise, atermoiements, plusieurs minutes qui ressemblent à des siècles, retour au réel.

L’avion censé nous ramener à Strasbourg via Paris décolla sans aucun autre problème majeur. Depuis le départ, je tournais autour du pot refusant la dernière chanson du Présence Humaine, ses Derniers Temps. Trop vrais mais inévitables pourtant, ces derniers mots que je n’ ose ici répéter, suis pas prêt. Pour qui est un minimum sensible, il est difficile, voire impossible de passer à autre chose ensuite ; le vide abyssal laissé par ces mots en guise de conclusion fait l’effet d’un astronaute au sortir d’une station orbitale, découvrant horrifié que quelqu’un vient soudainement de couper la lumière. Plus d’étoile et encore moins de Terre, le noir complet. Ils ne nous avaient pas préparés à ça ! Plaise au ciel que je m’endorme dès maintenant, le plus rapidement possible et sans insomnie.
Tout est redevenu silencieux. Et puisqu’il faut rester sérieux, là bas, j’ai dû laisser quelques affaires histoire de remplir mon sac de bouteilles d’un rhum hors d’âge ; tout est dans la soute, mais j’ai conservé dans une mini fiole de quoi m’assoupir.

Ce qui déjà n’arrivait pas avant, n’arrivera pas ici et n’arrivera désormais plus jamais.



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