Depuis 5 ans, Ménades s’illustre par son approche rock bouillonnante qui accompagne des textes effrontés à l’imaginaire bien nourri. À peine rentrés d’une tournée aux États-Unis qui a officialisé l’arrivée de Max Rezai – cofondateur de Lulu Van Trapp – dans l’équipe, leur premier album, « Sur Leurs Cendres » (Le Cèpe Records), les projette dans la crème de cette nouvelle génération de rockers contestataires sur la scène indé hexagonale. À cette occasion, on s’est entretenus avec le groupe au Point Éphémère, leur actuel lieu de résidence qui accueillera la release party du 9 avril.

N’avez-vous pas l’impression qu’on se retrouve submergés de projets musicaux qui se ressemblent les uns les autres ?
Eva Bottega : Maintenant, avec la MAO, il y a plein de gens qui commencent tous leurs morceaux sur ordinateur. Cette démarche crée peut-être une sensation de similarité.
François Couac : L’économie de la musique a beaucoup évolué ces derniers temps, il y a les prods qui sont peut-être un peu plus frileuses pour parier sur un projet parce qu’il sort du lot et qu’il fait les choses différemment. Elles préfèrent certainement des projets qui sont beaucoup plus faciles à faire tourner d’un point de vue technique sur scène – en raison du nombre de personnes remplaçables par des ordis. Elles s’engagent un peu moins et si elles perdent le pari, elles ne perdent pas beaucoup. Il y a aussi la volonté de s’orienter vers ce qui marche.
Dauphin Gallo : Avec 5 personnes sur scène, on fait quelquefois face à certaines difficultés. Ce type de formation devient de plus en plus rare. Très souvent, il y a deux, voire trois, personnes sur scène. Peut-être que c’est une raison qui explique pourquoi les projets finissent parfois par se ressembler. Quand on me dit que ça coûterait vraiment moins cher qu’on soit moins sur scène, je réponds qu’il en est hors de question. Si cela implique qu’on ne pourra pas jouer à certains endroits, tant pis.
La modernité dans le rock ne relèverait-elle pas plutôt des textes que des expérimentations sonores ?
D.G. : Peut-être que dans les textes, c’est l’aspect dans lequel l’influence du punk est la plus forte là où le rock traite moins de ces thématiques de révolte, de rage et de pétage de câble.
E.B. : Nos textes nous tiennent très à cœur. Quand je les écris, je cherche à ce qu’il y ait une vraie proposition pour chaque morceau avec des personnages différents par chanson. Chaque morceau de l’album développe un imaginaire ou certaines représentations qui lui sont propres. Il y a une volonté de parler de ce qui nous est proche et de ce qu’on vit actuellement. Notre musique porte une certaine radicalité. On est quand même face à la montée du fascisme, économiquement c’est de plus en plus dur pour tout le monde, il y a quelque chose d’assez sombre dans ce qu’on est en train de vivre. Je pense que la musique est un espace qui peut nous permettre d’extérioriser ces angoisses et, peut-être, d’ouvrir des espaces dans lesquels se ressaisir du quotidien avec une réflexion autour d’une forme de révolte.
D.G. : Les personnes qui sont actuellement au pouvoir, en France ou ailleurs, si elles sont censées représenter notre société, en tout cas elles incarnent tout ce qui est le vieux monde raciste, machiste et classiste. On s’exprime à leur encontre à travers les thèmes abordés.
Selon votre dossier de presse vous refusez pourtant le terme de « groupe militant ».
E.B. : Ce n’est pas vraiment qu’on le refuse en soi. Je pense plutôt que c’est au public de communiquer son ressenti. On a tous et toutes évolué musicalement et là on s’est peut-être dit qu’on avait des inspirations avec lesquelles s’accorder. Nous n’ignorons pas l’aspect politique de notre approche puisque tout l’est, d’autant que je suis une femme, mais nous n’avons pas la prétention de prétendre révolutionner le monde avec notre musique. Raison pour laquelle nous ne nous déclarons pas militant bien que dans nos vies personnelles nous savons pourquoi nous sommes engagé·es. Évidemment que nos revendications se reflètent dans notre musique mais je pense qu’il y a aussi d’autres thèmes et éléments qui ressortent de nos chansons. Nous parlons de désir mais aussi de rage et folie. Dans Angles Drive FastSmile est une chanson sur les injonctions à sourire, être polie et la sorte de prison intériorisée que cela peut créer. Il y a beaucoup de chansons qui parlent de ce type de tensions. Ça relève clairement du militantisme mais aussi de choses plus intimes et personnelles auxquelles on a envie de faire droit.
D.G. : Il y a toujours l’intériorité, les références aux émotions, au ressenti, qui font constamment écho à quelque chose qui est de l’ordre de l’extériorité, plus politique, ancrée dans le social. Il y a certains morceaux qui partent de l’intériorité comme City Cries ou Angles Drive Fast et d’autres qui viennent plutôt du monde extérieur, mais chaque morceau tend à être un peu des deux à la fois.
F.C. : Par Terre/ Baignoire [dernière sortie discographique du groupe avant l’album, NdlR] avait marqué le moment durant lequel nous testions de prendre Kevin Heuzé, notre ingé son de live, sur l’enregistrement pour que l’expérience d’écoute ressemble davantage à nos concerts. Entre ce deux-titres et l’album, il y a aussi Ambre qui nous a rejoint à la basse.
E.B. : Good Partner part plus de cette extériorité liée aux injonctions sociales. Ce truc un peu ironique d’une femme qui est une « good partner » et qui, petit à petit, se met à péter un câble. Là, c’est une révolte qui est davantage dirigée vers le monde tel qu’il est, ce qui est attendu d’une bonne partenaire, une bonne femme au foyer. Il y a d’autres chansons, par exemple Hammer, où les textes proviennent de quelque chose d’un peu plus personnel parce qu’il y a tout un rapport à la religion. À une sorte de délire un peu mystique où le texte est écrit sous forme de confession. La protagoniste se confesse à un prêtre et croit qu’on suppose qu’elle est envoyée pour tuer des gens, comme une tueuse à gage. Il lui semble qu’elle œuvre pour la rédemption. Il y a un trip un peu christique.
Comment t’est venu ce texte s’il ne parle pas de toi explicitement ?
E.B. : J’ai grandi dans un environnement très catholique, dans une école intégriste. Ce sont des thématiques qui me traversent beaucoup. Trouver le moyen avec un bagage religieux assez nauséabond de faire en sorte qu’il puisse quand même exister de manière plus subversive.
« On n’a pas commencé à faire du rock parce qu’on serait des meufs qui voudraient révolutionner la planète ».
Quel regard portez-vous sur cette scène rock indé actuelle, féministe, inclusive et contestataire ? Vous incluez-vous dedans ?
D.G. : On en avait besoin, on s’est traîné toute une tradition rock qui était quand même assez réservée à des personnes qui avaient tendance à être plutôt des mecs blancs alors que le rock vient clairement d’une culture afro-descendante et le punk a connu des meufs marquantes. Après, ça s’est noyé dans une homogénéité dans laquelle le rock est devenu un style fait par les mecs pour les mecs. Heureusement que cette scène arrive à un moment donné et qu’on peut balayer un peu tout ça et faire aussi du rock quand on est une meuf, une personne non blanche ou quand on provient de certains milieux sociaux. Je pense que ce qui est important, c’est aussi de pouvoir considérer qu’on est juste des musicien·nes et qu’on fait de la musique avant tout parce que ça nous plaît et non pour rentrer dans une mouvance ou dans quelque chose qui s’est mis à marcher maintenant.
Ambre Tholance : On n’a pas commencé à faire du rock parce qu’on serait des meufs qui voudraient révolutionner la planète. On joue la musique qui nous plaît et de fait, c’est du rock.
E.B. : Si des personnes considèrent qu’on fait partie de cette scène, c’est tout à notre honneur. On est un groupe mixte, c’est important pour nous de montrer que peu importe notre genre on peut faire de la musique ensemble et on a le droit d’exister. On assume clairement le côté militant, du fait qu’il y ait dans les textes une certaine révolte, qu’on porte quelque chose en nous qui est éminemment politique. On en est très content·es si on est associé à des groupes comme Lambrini Girls qui développent des imaginaires et un travail qui nous parlent. Après, je pense que c’est aussi important de ne pas entrer dans une nouvelle dynamique de ghettoïsation bizarre où on se retrouve à ne plus que parler de queers, de meufs, de sujets féministes, etc. parce qu’il y a aussi d’autres choses qu’on a envie d’exprimer. D’ailleurs, on aimerait que ce soit la norme et et plus vraiment une question de qui est sur scène. Si nos chansons œuvrent à lutter contre un discours patriarcal qu’on déteste, qu’on peut proposer quelque chose et prendre l’espace qu’on a toujours voulu prendre, tant mieux. On nous pose souvent la question sur le féminisme mais à terme ce pourrait être intéressant d’interroger les groupes avec cinq mecs sur scène pour savoir si ce sont des groupes masculinistes. Ils expriment une certaine virilité, ils gueulent, est-ce que ce sont des masculinistes dans ce cas ?
F.C. : C’est le côté militantisme qui quelquefois nous pose problème avec ce terme qui dans un sens ouvre les portes mais en même temps est une sorte de norme au final. Cela insinuerait que puisque tu es militant, tu fais tout dans ce sens. Le militantisme est très pluriel et des personnes pourraient nous reprocher à un moment de ne pas l’être assez ou trop alors qu’on veut juste amener notre vision. Ça rejoint aussi notre manière de percevoir le son et la façon dont le groupe fonctionne. On est un groupe mixte. Le militantisme peut nous bloquer dans la case « groupe de fille » qui joue de la musique féministe, engagée politiquement, qu’il y aurait forcément un message. Cela nous empêche d’avoir certaines libertés dans l’approche et les sujets abordés. Il y a un côté où on perd un peu l’esprit de base qui est de faire de la musique.
E.B. : La mixité de notre groupe ne tient pas à une idée de quota.
F.C. : On voulait faire un boys band mais les mecs n’étaient pas assez bons.
E.B. : Je crois qu’on ne sait pas très bien comment se catégoriser. On se fiche un peu des étiquettes.
D.G. : Le problème, c’est la standardisation. On fait du punk-rock mais ce terme suggère Sum 41, on ne fait pas ça. Post-punk, ce serait notamment Sextile peut-être, on ne fait pas ça non plus.
A.T. : De toute façon, on joue notre musique, on ne cherche pas à copier quiconque. Quand on est en studio, on lance des idées et on ne se dit jamais qu’on va élaborer un pattern ou une ligne qui ressemble à Amyl and the Sniffers par exemple. Oui, ce sont nos influences mais on écoute des choses très diverses telles que du folk, de la pop, du punk… Je n’ai pas l’impression d’avoir la volonté de vouloir m’inscrire dans un genre.
E.B. : On compose tous et toutes ensemble, cela entraîne une approche un peu hybride, je pense, liée à notre manière de procéder. Comme disait Ambre, on écoute tous et toutes des trucs qui vont de Harry Styles à IDLES en passant par Lana Del Rey ou de la country des années 50.
F.C. : Quand t’arrives dans une prod, ils aiment bien que tu aies un terme défini pour pouvoir cibler plus facilement ce que tu joues et ensuite le développer à leur niveau. Tellement de styles différents sont brassés dans la musique actuelle, c’est toujours un peu compliqué de se définir. Il y a mille manières de faire de la musique aujourd’hui.
Il y a 1000 manières mais peu d’innovations…
E.B. : Je pense qu’il y a quand même pas mal de projets innovants mais qu’ils sont surtout « sous-visibilisés ».
F.C. : L’un des premiers groupes qui me vient en tête avec ses approches hybrides c’est QuinzeQuinze qui a quand même fait des albums hyper cools. J’ai l’impression que ce type de groupe, si tu ne les découvres pas par toi-même, ça va être très difficile de tomber par hasard dessus. Il y a pas mal de projets à dimension similaire qui sont perçus, entre guillemets, comme un peu de niche. Il y a quelques jours se tenaient les Victoires de la Musique. Cette cérémonie représente quand même un paysage de la musique française qui est assez restreint. Elle n’ouvre pas vraiment la porte à de nouveaux projets et à un peu de folie. C’est toujours très compliqué de ramener de nouvelles approches et d’avoir des personnes qui peuvent arriver à t’aider sans que tu ne sois en auto-prod totale, lâché dans le grand bain comme un petit poisson dans l’océan plein de requins.
D.G. : C’est certainement pour cette raison aussi que notre projet fonctionne mieux à l’international. Ici, tout est très pop et tu n’es pas mis en avant sauf par des petites structures. Dans les gros médias, ce sont toujours la pop et le rap qui sont mis en avant. Après, je ne pense pas qu’on fasse de la musique de niche, particulièrement opaque et expérimentale. On essaye d’innover comme on peut mais sans forcément chercher à faire du jamais entendu.
« C’est quand même particulier de se dire qu’il a fallu qu’on passe par d’autres pays pour que notre projet commence un peu mieux à se développer en France ».
E.B. : On a eu moins de mal à tourner en Allemagne et aux États-Unis qu’en France. Maintenant, on travaille avec le tourneur Radical Production mais c’est quand même particulier de se dire qu’il a fallu qu’on passe par d’autres pays pour que notre projet commence un peu mieux à se développer en France. La France est quand même très saturée par l’héritage de la variété française, il y a beaucoup de projets pop avec des petites sonorités rock mais il faut garder la ligne franco-française. Je pense vraiment qu’il y a de nombreuses propositions artistiques cools et novatrices mais il y a un gros décalage entre ce que les artistes font et ce que mettent en avant les médias et les institutions. J’ai l’impression qu’il y a un fossé de plus en plus grand qui se creuse, qui entraîne d’ailleurs une beaucoup plus grande difficulté à pouvoir vivre de sa musique. Il y a plein d’artistes qui font des trucs très intéressants mais qui finissent finalement par arrêter parce qu’à un moment il y a des conditions matérielles qui font que tu ne peux pas non plus te permettre de perdurer jusqu’à ce que les autres soient prêts à t’écouter.
F.C. : À Paris et certainement ailleurs, depuis quelques années mais surtout depuis la pandémie, il y a eu de multiples problématiques sur la fermeture de nombreuses salles de concert. Maintenant, j’ai des potes qui me demandent où ils pourraient jouer. En réfléchissant à ce qui reste, on se rend compte qu’il y a plein de salles comme l’Espace B – ou l’International qui est sur la fin – qui pouvaient permettre à des petits groupes de commencer, de faire vivre un peu leur musique, de l’expérimenter devant un public. Il faut désormais déjà un niveau pour jouer dans une salle avec une assez grosse jauge parce qu’il n’y a plus la taille en dessous. Cela entraîne un coût financier, il convient de remplir la salle pour arriver à payer tout le monde. Il semble beaucoup plus compliqué de faire vivre un projet aujourd’hui. Le travail artistique se transforme en hobby : je fais de la musique en rentrant chez moi après le taf.

Ne craignez-vous pas qu’alterner des morceaux en français et en anglais soit perçu comme un manque de cohérence du projet ?
E.B. : Ce n’est pas vraiment une crainte. Sur le plan textuel, certaines thématiques me semblaient plus faciles à appréhender en anglais, d’autres avaient beaucoup plus de sens en français. Ce n’était pas réfléchi à l’avance, cela m’est venu de cette manière quand j’écrivais. On en a tous et toutes parlé ensemble et on s’est dit que le principal était que je ne me formalise pas là-dessus.
F.C. : On ne cherche pas à rester absolument un groupe français.
D.G. : Si ça nous permet de voyager, de rencontrer d’autres personnes et de voir d’autres manières de procéder, tant mieux. Aux États-Unis, c’était assez marquant d’observer à quel point le milieu de la musique fonctionne différemment en comparaison avec la France. Tant mieux si on est exportable mais on n’a pas choisi l’anglais pour s’exporter.
E.B. : On s’est rendus compte aux États-Unis comme en Allemagne que les chansons en français fonctionnaient très bien. La langue n’est pas particulièrement déterminante pour savoir si tu t’exportes mieux ou pas. On a eu beaucoup de retours à l’étranger de spectateurs et spectatrices qui disaient qu’ils et elles n’avaient pas compris en soi les paroles mais avaient complètement perçu le message et la tension exprimés.
Vous avez tourné aux États-Unis jusqu’à une semaine avant les élections présidentielles. Avez-vous ressenti une atmosphère particulière ?
D.G. : On était en plein dedans, on a fait un concert le lendemain de l’élection. On nous a dit : « Je vous préviens, il ne risque pas d’y avoir grand monde parce que tout le monde a envie de se suicider ».
E.B. : Je crois que c’était dans l’Oregon. Après la dernière chanson, une meuf m’a beaucoup marquée parce qu’elle est venue me prendre dans ses bras pour me remercier. Ça lui faisait du bien de voir un groupe comme le nôtre et de comprendre qu’il y avait quelque chose qui est de l’ordre d’une certaine révolte dans notre approche.
leurs looks me rappelent shakin’street cheat
Quelle bouillie intellectuelle. Des phrases toutes faites au kilomètre.