17 mai 2026

La nouvelle étoile noire de la Casiopop a 20 ans et elle s’appelle Suzanne Landier

Suzanne Landier jouant du synthé dans le métro parisien
photo : Louis Guattari

La claque : sortie de (presque) nulle part, une gamine reprend le flambeau de The Space Lady, Cerebral Hemorrhage ou plus récemment Eye avec un EP bricolé en forme d’arrache-coeur. Interview en forme de faire part de naissance.

Quelle que soit l’étiquette qu’on veuille y mettre, une des lignées sonores les plus stimulantes de la musique des 50 dernières années s’est fondée autour des rythmiques et des arpèges de synthés primitifs.

De tous les coins du monde et en tous temps, des artistes fauché.e.s s’emparent des pires Casio pour faire, tour à tour, de la dream pop espagnole, de la musique psyché, de la noise bendée ou revisiter un délicieux ethio-jazz. Comme si le minimalisme ultime et la sonorité brute de l’objet en faisait l’un des plus francs révélateurs de sensibilité de l’industrie audio.

En déboulant sans prévenir avec un EP balancé en tout discrétion, Suzanne Landier vient reprendre ce flambeau avec 4 morceaux passionnants, capable de conjuguer la densité psyché de Cerebral Hemorrhage, la sensibilité terrassante de Eye et la grâce pop de Tamara Goukassova. Une musique qu’on aurait bien vu sortir à l’époque sur le Syndicat des Scorpions ou, aujourd’hui chez Knekelhuis, mais qui sort surtout à l’arrache, parce que la vie est trop courte.

On s’est dit qu’au delà de vous siffler pour vous filer le plan, on ferait aussi bien de lui tendre un micro, histoire de faire les choses bien.

Difficile d’éclipser totalement cette question quand on parle à Gonzai, alors évacuons-la d’entrée de jeu : tu es la fille de Rubin Steiner. Quel rapport entretiens-tu avec lui, avec le fait d’être dans la filiation d’une figure plutôt identifiée de la musique « indé » française ?

Je dirais que c’est très récent, le fait que mon père et moi parlions de musique. Que je lui demande ce qu’il pense de ma musique, que je lui demande de me prêter des câbles quand je n’en ai plus. Depuis que je suis gamine, je fais de la musique à Tours, dans les bars, etc… J’ai rapidement compris qu’il valait mieux que je fasse mon chemin par moi-même. Du coup, j’étais plutôt dans une forme de résistance par rapport au fait d’avoir des choses à partager avec lui. Maintenant que j’ai fait mon petit bout de chemin, je crois qu’on se retrouve autour de trucs qu’on aime tous les deux.
Pour autant, en dehors de Tours, on ne m’a jamais dit : « Ah, t’es la fille de Machin. » On ne fait pas la même musique et, en vrai, on n’évolue pas dans des sphères si proches que ça. Quand je fais des concerts à Paris, c’est dans des trucs de pop et de variét’.

« J’habite dans un 10 m². Donc le matos, je le choisis en fonction de la place qu’il prend ».

Tu viens de sortir un EP d’une musique assez niche qu’on pourrait qualifier de Casiopop et, en même temps, tu pointes aux Beaux-Arts de Cergy où tu fais de la musique très atonale, très conceptuelle. Qu’est-ce que ça représente, cette espèce de dualité ?

Un mois avant d’enregistrer l’EP, je ne faisais pas de synthé. Je viens du piano, de la guitare, je fais de l’accordéon. Tout ce qui touchait à la musique électronique, petite ou grande, je n’y avais jamais touché. C’est en arrivant aux Beaux-Arts que la question du sens de la musique s’est posée. En l’occurrence, là-bas, il y a deux trucs interdits : les notes et les chansons.
Du coup, au début, j’y ai fait tous les trucs expérimentaux, avec des pianos préparés et tout ça. Et finalement, bah non. Pourquoi je ne pourrais pas faire des chansons ? Pourquoi les chansons ne pourraient-elles pas être de l’art contemporain, de la performance sonore ?
L’autre truc, c’est que j’habite dans un 10 m². Donc le matos, je le choisis en fonction de la place qu’il prend. Quand j’étais petite, il y avait un petit Casio qui traînait à la maison. Je me suis mise en tête de le retrouver, parce que ça ne prend pas de place et que c’est une sorte de « boîte-orchestre », donc qu’on peut tout faire avec. Et puis il y a le côté Beaux-Arts qui est revenu au galop, avec ces notions de création sous contraintes qui sont vachement stimulantes.

Ce qui est marrant, c’est qu’avec ce parcours-là, tu t’inscris à 100% dans une espèce de lignée d’artistes qui ont fait les mêmes constats avec les mêmes outils depuis les années 1980. Est-ce que tu avais conscience de tout ça en t’emparant de ce synthé ?

Quand j’ai eu ce synthé, je me disais que c’était impossible de faire de la musique uniquement avec ce genre de machine. Je n’avais aucune idée de son histoire, de ce qui se faisait déjà avec. Et en fait, en commençant à le bidouiller, je me suis dit qu’il y avait forcément moyen d’aller plus loin. C’est là que j’ai écouté pour la première fois The Space Lady et que je me suis dit : « Ah ok. C’est donc ça qu’on peut faire. » Tout est un peu parti de là.
Au même moment, je montais un groupe de punk avec une copine de Cergy, Bontempon. Comme son nom l’indique, ça se construit autour d’un vieil orgue Bontempi horrible sur lequel on capte la radio espagnole. Ça a été l’irruption, dans mon quotidien, de ces synthés un peu pourris qui ne marchent pas. Du coup, tout ça s’est fait davantage en créant de la musique qu’en la diggant. Après, sur le MT-65 que j’utilise, il y a quand même une énorme claque : Anadol, une musicienne turque qui a fait un album entièrement avec cette machine. Et pour moi, avec ce disque, elle a tout trouvé dans ce qu’il y avait à découvrir sur ce synthé. Après l’avoir écouté, on peut se dire : « Ça y est, c’est bon, on peut arrêter. » C’est hyper complexe, hyper étoffé, mais avec rien. C’est fou.

Tu disais être plutôt bookée dans des sphères variété, chanson. Pourtant, t’es pas tout à fait dans ce truc de la guitare et des chansons à texte auquel le public doit s’attendre…

En vrai, je suis très contente de jouer dans ces espaces dans lesquels les gens s’attendent à écouter des chansons. En arrivant aux Beaux-Arts, les quelques concerts de musique expérimentale que j’ai faits rassemblaient vraiment un public d’initiés et je me suis rendu compte que c’était de la musique que j’aimais beaucoup faire, mais pas forcément beaucoup jouer devant les gens.
Pour moi, il y a un truc important dans le fait que ce soit joyeux, rigolo, que ce soit un spectacle et que ce soit vu comme tel. J’étais un peu surprise, au début, de voir qu’on me proposait de jouer sur des line-up dans lesquelles les trois autres groupes, c’étaient des filles avec des guitares qui chantent en français. Et en même temps, je trouve ça plus facile d’introduire des interludes psyché-bizarres dans ces endroits que d’introduire des chansons dans des structures plus expés. Il y a une des scènes qui est plus rigolote et ouverte que l’autre.

Du coup, la musique que tu proposes là, elle existe un peu en réaction aux intellos de la musique savante ?

C’est une pièce à deux faces. La musique qui se fait là-bas, je la trouve hyper intéressante parce que c’est une manière d’aborder le sujet par un biais presque « littéraire ». Rechercher sans cesse la valeur de la chose que je fais, le sens de chaque chose, c’est une autre approche que j’ai découverte en arrivant à l’école. Avant, je jouais, et c’est tout.
Le contrecoup de ce truc-là, c’est que ça crée une hiérarchie des genres. Dans un environnement dans lequel on peut faire n’importe quoi, pourquoi choisir de faire la chose la plus sage ? Mais je ne suis pas complètement d’accord avec ça. Et pourtant, là-bas, il y a autant de gens qui n’écoutent que de la pop que de gens qui aiment quand je fais semblant de bidouiller des trucs compliqués. Je n’ai pas envie de me positionner dans un camp, j’ai plutôt envie qu’il n’y en ait pas, en fait.

En fait, toutes mes chansons, dans leur construction, c’est du Electrelane.

On a parlé de tes inspirations sur le volet synthétique, quid de ce truc de « chansons » ?

Au moment où je me suis dit qu’il faudrait des paroles à mes morceaux, je me suis rendu compte que je n’écoutais pas spécialement de chansons. Ni françaises, ni anglaises, ni trop rien. À part Electrelane. Et en fait, toutes mes chansons, dans leur construction, c’est du Electrelane. Des structures hyper « couplet-refrain-couplet-refrain » ou juste le fait de répéter la même chose dans tout le morceau… Intuitivement, j’écris comme ça et, du coup, c’est toujours hyper rapide. Ce qui est intéressant avec le format que j’explore, c’est que les choses ne se jouent pas sur un truc de l’ordre de la complexité, mais juste sur le fait d’apprécier une minute d’arpeggios un peu débiles. C’est ça qui me touche, en fait.

Du coup, tu t’es mise au Casio un mois avant d’enregistrer cet EP. Est-ce que tu considères ça comme une sorte de truc éphémère ou est-ce que c’est le début d’un format que tu envisages d’emmener plus loin ?

C’est pas dit qu’on ne m’entende pas à l’accordéon un de ces quatre, hein. Mais en découvrant ce synthé, j’ai la sensation de faire, pour la première fois, de la musique que j’aime écouter et que j’aime jouer. Il ne fallait surtout pas attendre de faire quelque chose de parfait, parce qu’après tout, c’est que de la musique. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais au moment où je le faisais, mais vu que j’ai rapidement trouvé des petites dates, puis d’autres encore et encore, bah, j’ai commencé à écrire d’autres chansons. Donc maintenant, j’ai un set qui correspond à un album, qui va sortir. Sûrement en septembre, dans ces eaux-là.

Tu le sors toute seule ?

Ouais ! Parce que je ne sais pas comment ça marche. Comme, d’ailleurs, je ne sais pas comment marche l’organisation d’une tournée. Et je me dis que, pour le peu de moyens que ça demande d’enregistrer ce petit synthé et des voix, j’ai envie d’apprendre à le faire moi-même. Du coup, oui, y aura un album, avec que du Casio.

https://www.instagram.com/suzanne.landier/

Suzanne Landier est en train d’organiser une tournée en juillet prochain.

 

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