Le Covid a fait un grand nettoyage dans les événements culturels de cette rentrée – une fois de plus, Amy Winehouse n’aura toujours pas pu se produire à Rock en Seine – mais le vernissage le plus attendu de 2020 aura bien lieu : il s’agit des dernières toiles de Thomas Lévy-Lasne. L’occasion de papoter avec l’un des artistes les plus volubiles et talentueux de notre époque.

Dans les secrets les mieux gardés de l’art contemporain trône la peinture de Thomas Lévy-Lasne, artiste parisien bientôt fringant quadragénaire. Loin de l’esbroufe d’artistes vivants grâce à des mécènes aux goûts de chiotte, son art traite de sujets graves ou triviaux avec légèreté.

Par exemple, je vous invite à admirer la toile représentant un coiffeur ci-dessous, et opportunément nommée « Le Coiffeur ». Si l’ensemble impressionne d’emblée par sa maîtrise, vous pouvez maintenant vous arrêter aux détails qui ne manqueront pas d’attirer votre œil : la mèche, le bracelet, le bouton ouvert, la concentration parmi tant d’autres détails. Lévy-Lasne peint justement et tout concourt à humaniser ce sujet : c’est à mon sens ce qui donne toute sa force à sa peinture qui n’est pas que question de technique. L’ensemble impressionne par sa maîtrise et c’est la subtilité de tous ces petits détails qui font de Lévy-Lasne l’un des plus passionnants artistes de son temps.

Bref, je suis convaincu que les tableaux de Lévy-Lasne ne se faneront pas comme certaines tulipes qu’on peut trouver aux abords du Petit Palais.

Le coiffeur (métier simple)

Précisons que nous connaissions Thomas avant de l’avoir interviewé : c’est un homme érudit, charmant et rigolo qui prend des photos à 3h du mat en teuf pour éventuellement s’en inspirer un jour dans sa peinture, que les discussions avec lui sont jalonnées d’anecdotes très drôles. Si vous voulez le rencontrer pour toucher sa barbe fleurie, je vous invite à vous balader aux puces de St-Ouen et vous restaurer à la Péricole – un super resto situé à quelques mètres de son atelier (qui est aussi son appartement). Sinon, suivez-le sur Instagram avant de vous ruer contempler ses dernières toiles à la Galerie des Filles du Calvaire : elles y seront exposées du 3 septembre au 24 octobre 2020.

Ce sont objectivement ses toiles les plus abouties : ce ne sont pas des photos mais bien des peintures, regardez bien. Il a abandonné la trivialité pour saisir la gravité à bras le corps, clôturant ainsi un cycle de deux années de travail. On pourrait évoquer l’hyperréalisme même s’il s’en défendrait à coup sûr. Il est probablement la personne dont les propos sont les plus pertinents pour parler de sa peinture, alors laissons-lui la parole.

Tu es revenu à Saint-Ouen après un an passé à la Villa Médicis en 2018 et 2019. Comment s’est passé ton retour ?

Ce n’a pas été facile. J’ai vécu comme un bourgeois avant d’être déclassé ! Les affaires ont été rendues difficiles par la Covid. L’annulation de l’expo Drawing Now juste avant le confinement m’a foutu dans la merde mais les affaires ont repris un peu ensuite : des collectionneurs confinés m’ont racheté des œuvres, ils avaient le temps de s’intéresser à ce que je faisais.

C’est une bonne nouvelle car on dit que les ventes pour les artistes se font souvent de manière informelle avec les clients : on boit un ou deux verres, on parle de tout et de rien et on digresse, ce qui facilite les transactions.

J’en profite car mon exposition en cours est un peu triste, je ne sais pas si je vendrai beaucoup de tableaux du coup !

Pour ma part, j’ai trouvé les œuvres touchantes et drôles pour certaines.

Généralement, je peins des choses sur le rapport qu’entretiennent les humains avec le réel comme sa fuite au moyen de la technologie, avec un téléphone portable par exemple. Là, ce qui m’intéressait dans la préparation de l’exposition, c’était le retour au réel. Le fait de l’avoir fui fout un peu la merde : le mal survient, il s’incarne dans le réchauffement climatique, le fait de ne plus vraiment habiter là où on est, d’être un touriste dans son propre lieu. J’ai donc peint des catastrophes en cours ou le résultat de catastrophes historiques passées parce que je crois sincèrement – et scientifiquement – que nous vivons au milieu d’une catastrophe. Et l’Humain a une telle capacité de dénigrement qu’il ne croit pas en ce qu’il sait.

“Je peins des catastrophes en cours ou le résultat de catastrophes historiques passées parce que je crois sincèrement que nous vivons au milieu d’une catastrophe”.

Je m’autorise à peindre l’entrée d’Auschwitz car quand on lit des témoignages de déportés, ils insistent sur le fait qu’ils n’arrivaient pas à y croire alors qu’ils étaient entassés dans des wagons de bestiaux, pensant que ça irait mieux après. Je peins Tchernobyl car quand le réacteur a explosé, on a dit que ça n’était pas possible parce que c’était la Centrale Lénine et que Lénine ne peut pas avoir de défauts. Quand le Covid a touché les Chinois puis les Italiens, on les regardait en rigolant avec leurs masques. On a arrêté de rire quand ça nous et tombé dessus et puis le plus amusant, c’était de voir comment les États-Unis rigolaient en nous regardant. Encore une fois, on ne peut pas croire ce qu’on ne veut pas croire et ça ne nous empêche pas de nous le prendre en pleine face. Cela fait 30 ans que les scientifiques nous alertent et que nous continuons à ne pas prendre en compte leurs avertissements. C’est extrêmement humain mais terrifiant aussi car il n’y a aucun plan B pour la suite.
En tant que peintre, j’ai besoin de la conservation d’une forme de qualité de vie ne serait-ce que pour que les humains continuent le jeu de l’Art.

À Auschwitz (C) Thomas Lévy-Lasne.

Tu as une vision pessimiste de l’avenir, ou peut-être réaliste, l’avenir nous le dira. Comment vis-tu avec ça au quotidien ?

J’ai le sens du tragique. Cela ne me pourrit pas la vie, je dirais que je vis avec comme avec l’idée de la mort. J’en fait quelque chose finalement, à ma petite échelle, au travers de ma peinture. Cela me nourrit. Ce qui me pourrit la vie, c’est cette tristesse de constater qu’au sortir du confinement, on va donner de l’argent à Renault ou aux compagnies aériennes. Et qu’on l’on continue à parler de croissance sans conditions. Je ne me sens pas particulièrement écologiste. Les écologistes me désespèrent souvent par manque d’engagement politique, celui qui consiste à se salir dans un rapport de force violent.
Nous sommes d’abord dans une question de survie, pas d’écologie. La conservation de la “nature” c’est déjà une blague. Il nous reste à travailler à ce que le cadre dans lequel nous allons vivre soit plus doux et moins violent que ce qui est prévu. Une bataille aride et sans conclusion, la temporalité du climat dépassant largement les générations humaines. Dans cette perspective, tout le monde est finalement d’accord : un mec d’extrême-droite n’a aucun intérêt  à constater les millions de réfugiés climatiques déjà annoncé par l’ONU, tout comme un mec d’extrême-gauche peut trouver dans la finitude des ressources la plus belle critique du capitalisme. Et quant au reste, c’est pareil : on a tous besoin de vivre dans un cadre de vie maîtrisé, rationnel. Reste à anticiper plutôt que de subir et c’est bien dans les conséquences de cette anticipation que vont naître les conflits.

Bords de mer (C) Thomas Lévy-Lasne.

Or l’écologie draine historiquement une idéologie qui traite de tas d’autres sujets à côté – les sans-papiers, le mondialisme, une certaine morale etc. – autant d’effet repoussoir pour beaucoup de Français. Ce luxe peu stratégique me laisse penser qu’ils n’y croient pas eux même à ces histoires. Les déchets ménagers, c’est par exemple 3% de la production de gaz à effet de serre en France, les transports 31%, l’énergie consommée dans les bâtiments 19%, l’agriculture 19%, l’industrie 18% etc. Cruellement, ce n’est pas une accumulation de beaux gestes individuels qui va remplacer des choix politiques et techniques urgent.

Selon le GIEC, il nous reste six ans pour agir. Qu’on annonce le déclin des banquises cet été et on s’agite autour de Dupond de Ligonnès sur les plages étouffantes. J’ai creusé ces sujets à la Villa Médicis qui sont certes terrifiants mais plus concret qu’abstrait, on appellera fatalité nos renoncements successifs.

La centrale 4 de Tchernobyl (C) Thomas Lévy-Lasne.

Tu traites ces sujets de manière drôle et subtile, l’humour n’est jamais frontal dans ta peinture. Ce n’est jamais la provoc gratuite de Koons ou la poésie balourde de Banksy. Par exemple, tu donnes à contempler un bâtiment avec un très beau saule pleureur verdoyant. Et puis on réalise que ce bâtiment, c’est l’entrée d’Auschwitz. En regardant un peu mieux la toile, on voit un vieil homme que sa femme photographie à l’aide d’un smartphone. C’est l’harmonie du tableau qui frappe, tu peux être ironique mais jamais cynique. Tu vas peindre un bord de mer avec des débris plastiques – alors qu’on s’attend à ne contempler que la nature Comment te considères-tu par rapport aux autres artistes contemporains ?

Avant de répondre, je tiens à préciser que je ne crois pas non plus en la nature ! Notre nature contemporaine est selon moi une invention du XVIIIème siècle, on a utilisé l’ordre naturel pour remplacer Dieu. Je préfère parler de réel, d’un chaos sans ordre. Concernant le saule pleureur, il y a un côté souriant même si la personne qui regarde mes tableaux y projette ce qu’elle veut. J’ai représenté Auschwitz comme je l’ai vu : quelque chose à plat, banal, un chaos uniforme, sans volonté de grandiloquence ou de cinéma. C’est probablement plus terrifiant car c’est ce qu’on peut retrouver en bas de chez soi. « Arbeit macht frei », on ne me parait pas si loin du « travailler plus pour gagner plus ». Enfin, le saule pleureur témoigne d’une certaine indifférence du monde à ce tragique humain. La Terre nous survivra.

“J’aime bien Banksy – qui est mille fois plus reconnu que moi – mais l’impact de ses tableaux ne dure pas longtemps.” 

Pour ce qui est du cynisme des artistes contemporains, je crois que c’est la même nuance qu’en poésie ou en musique : c’est la différence entre quelqu’un qui hurle et quelqu’un qui essaie de parler. Le cynisme est cinglant et je crois qu’un tableau vraiment rigolo n’est pas intéressant parce que sa durée de vie sera limitée. On ne répète pas une blague douze fois : une fois qu’on a compris le truc, on passe à autre chose sans que cela nous hante. J’aime bien Banksy – qui est mille fois plus reconnu que moi – mais l’impact de ses tableaux ne dure pas longtemps. C’est du flux, comme un mème : ce qui est cynique l’est à un instant t et est voué à disparaître. Je reste épaté récemment par son bateau pour les réfugiés.
Il y a une certaine durée dans ce que je fais, j’essaie de m’intéresser à l’invariant de l’humanité ou de notre monde, et que cela nourrisse d’un coup quelqu’un qui verrait mes tableaux dans trente ans. C’est un peu mégalo, mais j’assume !

Devant l’arbre (C) Thomas Lévy-Lasne.

C’est marrant car tu dis être dix fois moins connu que Banksy mais j’ai vu que tu avais ta notice Wikipédia.

Il y a un mec qui a intentionnellement détruit ma notice ! Il a écrit des choses du genre « Thomas Lévy-Lasne est au bord de la dépression, ce sale con a fait ça, etc. » Un jour, un Canadien me parle de ma notice en me disant « Dis-donc, ta page Wikipédia est vachement ironique ! » Je la consulte et prends connaissance des insultes, je me suis débrouillé pour la faire corriger. Lors d’une fête à 5h du matin, un mec saoul m’aborde et me balance « Tu sais, c’est moi qui ai piraté ta notice ! » Je le connaissais vaguement et lui demande pourquoi il a fait un truc pareil. Il m’a répondu qu’il était bourré avec un pote en Bretagne un soir et qu’il avait voulu me faire du mal. Du coup, je l’ai invité à bouffer mais ça ne s’est pas fait ! Il était pourtant sympa en plus.

Tu es quelqu’un de très connecté, on te voit prendre des photos avec ton portable en soirée, tu réponds très rapidement quand on t’envoie un message. Pourtant, quand on voit tes tableaux et la minutie requise, on imagine l’artiste totalement coupé du monde, perdu dans tes pensées et dans ton art, capable de bosser quinze heures d’affilée.

J’ai découvert Facebook quand je suis parti pendant trois ans en Picardie, près de Soissons, à travailler. Cela m’a sauvé de pouvoir garder contact avec les gens par ce biais. Je me suis exilé volontairement pour maturer ma peinture, j’avais besoin de ça. J’ai travaillé préalablement avec Hector Obalk ce qui m’avait permis d’économiser : j’ai ainsi découvert le survivalisme en 2008, en cultivant mon potager et à vélo ! Vingt-cinq ans sans sexualité, ça n’est pas facile ! Les débuts de Facebook étaient cool, on pouvait même dessiner en numérique. C’est vrai que j’ai une activité numérique plus intense que mon activité physique. Je travaille beaucoup la nuit, c’est le moment où je ne fais pas beaucoup d’IPhone. Je suis très connecté, je fais beaucoup de stories, j’aime bien ça, je pars du principe qu’on ne peut pas tout faire dans la vie et c’est un moyen de vivre d’autres vies.

Comment parvient-on à un tel niveau de maîtrise de son art ?

J’ai déjà dit et écrit que je n’avais aucun talent. J’ai dû travailler énormément pour y parvenir n’ayant jamais eu aucune facilité dans quoique ce soit. Mes profs de dessins au collège étaient très contents de mon enthousiasme ,mais moins convaincus par ce que je faisais. De la même manière, certains de mes anciens camarades me regardent en me disant « Et bien, tu t’es accroché, ça n’était pas du tout gagné ! »
J’ai toujours été laborieux. La peinture à l’huile est un procédé que je ne maîtrise pas totalement et pourtant, je prends beaucoup de plaisir à la pratiquer, c’est un truc en rapport avec le sentiment d’évolution, je trouve ça très chouette. Et je travaille à rendre le travail accompli caduque, ce qui me rend mélancolique : par exemple, cela fait dix ans que j’ai commencé mes aquarelles qui représentent des fêtes. Je n’ai pas tout à fait fini car je veux en peindre cent. Et bien, la progression est assez importante, les dernières font mal aux premières. La peur que j’ai, et qui peut survenir dans toute vie d’artiste, c’est qu’il y a parfois des chutes.

Propriété privée (C) Thomas Lévy-Lasne.

Autant pour le cinéma et la musique, plein d’artistes se cassent la gueule, mais on retrouve donc ce phénomène aussi dans la peinture ?

Oui. Je n’ai jamais eu ce sentiment mais c’est quelque chose qui me fait très peur. La raison, c’est la vie : on a parfois du jus, et parfois plus. Ça peut être lié à une nouvelle femme qui te pourrit la vie, l’arrivée d’enfants qui vont te fatiguer, il y a plein de choses. J’ai connu une grosse baisse de vitalité liée au Covid qui m’a rendu très malheureux. Là, je suis plutôt dans une phase où je mors la vie à pleines dents après avoir beaucoup subi l’ennui.

Quel rôle a joué Hector Obalk dans ton parcours ?

Je voulais absolument peindre quand j’avais 20 ans et que j’étais étudiant aux beaux-arts : on m’expliquait que la peinture était complètement ringarde. Et du coup, un monsieur très rigolo passionné de peinture est apparu : je me suis senti moins seul, il est devenu un ami de jubilation si l’on peut dire. Hector Obalk a commencé à travailler ensuite pour la télévision et a donc eu besoin de filmer tout un tas d’œuvre dans les musées : une fois par semaine, nous allions donc dans un musée européen pour découvrir des peintures. Il fallait ensuite derusher et monter les bandes ce qui a fait de moi un geek de la peinture. En travaillant sur la documentation avec Hector, j’ai accumulé une somme d’informations. J’ai dû arrêter car j’essaya is de peindre dans le même temps et ce n’était pas facile après avoir passé une semaine à travailler sur Rembrandt ! Cette période était super : comme si la peinture était du vin et que j’avais le droit de boire tous les meilleurs vins du monde…

Ta culture encyclopédique vient de là, donc. A suivre les œuvres que tu postes sur Instagram, on découvre un tas d’artistes méconnus mais dont le travail est remarquable. Tu sembles d’ailleurs plus t’intéresser aux grands artistes classiques qu’aux contemporains, ça fait de toi le Gombrich 2.0.

L’un de mes grands-pères étaient photographe de guerre et possédait un grand nombre de livres d’art chez lui et je faisais un truc que personne ou presque ne fait : je lisais les livres d’art. J’avais déjà le goût pour l’art mais Hector a été un accélérateur. Je m’intéresse aussi aux artistes contemporains mais si je te donne des noms de Français, je vais passer pour le mec qui se place dans la concurrence ! Bon j’ai organisé quand même une conférence à la Villa Médicis pour présenter 120 peintres français vivant en deux heures.

Pas mal de peintres m’intéressent aujourd’hui en France, il y a une vitalité très forte. Chez les étrangers j’aime entre autres, Robert Longo, Jonathan Wateridge, Eric Fischl, Michaël Borremans (NdA : Borremans est l’artiste belge qui a réalisé la pochette de l’album « Vantage Point » de dEUS)… Il y en a plein. J’aime aussi David Hockney, il a un rapport généreux et décontracté à l’art même si je ne suis pas convaincu que son œuvre tienne dans le temps.

Qu’est-ce qui distingue un artiste d’un grand artiste du coup ?

Et bien je ne trouve pas le rapport d’Hockney à la matière très intéressant. Les reproductions de ses tableaux sont super cool mais lorsqu’on les voit en vrai, ils manquent de sensualité. Les tableaux réussis ont un aspect spectaculaire : ils sont sales lorsqu’on les admire de près, il y a plein de petits problèmes partout qui accrochent l’œil. L’un des artistes qui m’a le plus influencé est Lucian Freud. Lorsque je me suis retrouvé à son exposition en 2002 à la Tate Modern avec Hector, justement, à filmer son expo. Freud était toujours vivant à cette époque. En sortant du lieu, j’étais totalement déprimé, je ne pouvais plus faire semblant : il était possible de faire une peinture puissante à mon époque. Plus d’excuses. Et en plus j’ai suivi ses nouveaux tableaux dans le monde et il était terriblement meilleur. J’étais constamment dans le doute : contrairement à la photo ou la vidéo, tu n’as aucun résultat immédiat en peinture. Il faut peindre des croûtes et des croûtes avant de parvenir à un résultat convenable : on peut réussir une photo par hasard mais pas un tableau.
Ce qui est bien avec la peinture ancienne, c’est que le brassage du temps a fait son œuvre : les meilleurs ont eu le temps d’émerger. L’histoire de l’art permet une forme d’émancipation car elle donne énormément de liberté. Aux beaux-arts, une pression bizarre s’exerce sur les étudiants car on attend d’eux qu’ils développent une identité artistique forte, qu’ils deviennent en quelque sorte des artistes logos. Le parcours de peintres majeurs comme Manet ou Courbet m’a décontracté et donné envie de faire ce que j’avais envie de faire en passant d’un sujet à l’autre par exemple : je peux peindre la montagne, puis un champ puis des débris sans me poser de question. Cette liberté de sujet dans l’objet m’a été offerte par l’histoire de l’art. De la même manière, on me poussait aux beaux-arts à ne pas peindre sa famille. Manet et Courbet ont commencé à peindre leurs parents, leur petit cercle en somme. Le savoir était émancipateur.

“A Rome, j’ai fait un casting mondial de pinceaux”.

En résumant, les beaux-arts vont inciter les étudiants à trouver des gimmicks et les exploiter jusqu’à l’envi.

Voilà : on nous demandait, à nous étudiants, d’innover alors que nous étions totalement incultes. Comment faire quelque chose de nouveau quand on ne sait pas ce qui a été fait préalablement ? Du coup, les étudiants sont voués à répéter des choses sans s’en rendre compte tout en subissant cette pression d’exister artistiquement. Cela peut créer des artistes, je pense à tous ceux qui font toujours la même chose. Quant à moi, j’aime l’idée de rester vivant et de ne pas hésiter à tenter différentes choses : peindre une scène de cul puis un animal par exemple.

Tu es l’anti-Ben finalement.

Ben est dans ce cas, oui. Même si je le trouve bien plus intéressant que ce qu’on dit. Ses expositions sont très généreuses. Je pensais plus à des gens comme Claude Rutault, tous ces artistes qui, lorsqu’on consulte leur site Internet, ne propose que des variations d’un même travail depuis des années, sans véritable évolution à part celle des commandes institutionnelles obtenus.

Le guide de Tchernobyl (C) Thomas Lévy-Lasne.

Jérôme Mesnager, qui propose toujours les mêmes corps représentés sous forme de fresques, ou Andy Warhol finalement.

Oui, même si Warhol a fait de la vidéo en plus du reste. Il a touché à d’autres choses. Quand on se rend à une rétrospective de Francis Bacon, on s’ennuie un peu. C’est intense, c’est bien, mais c’est le même type d’intensité tout le temps, comme s’il avait joué la même note toute sa vie. Je préfère me laisser porter et vivre le truc.

Qu’a changé ton passage à Rome sur ton art, lorsque tu étais pensionnaire à la Villa Médicis ?

Je le ne sais pas encore ! Cela m’a donné confiance en moi : ça n’est pas rien que la France te dise : « On croit en toi, on va t’aider un petit peu. » C’était agréable car personne ne me disait rien depuis seize ans. Rome m’a peut-être donné une plus grande décontraction dans ma peinture, ce que j’étais venu chercher initialement. Peut-être n’est-ce pas encore totalement le cas. Mais je me fais plus confiance et me laisse plus aller, en étant moins crispé.

Es-tu fier de ta peinture actuellement ?

Non, pas du tout ! A Rome, j’ai fait un casting mondial de pinceaux. Depuis que je peins, je ne suis jamais content de mes pinceaux alors j’ai creusé le sujet en claquant plein de thunes pour acheter du matériel un peu partout dans le monde et me le faire livrer. Mes tubes de peinture, je les avais trouvés en Belgique en 2004. Seize en plus tard, je découvre enfin mes pinceaux à Rome sur un site anglais, j’en ai acheté pour 2000 €, c’est n’importe quoi !

En rentrant à Paris, après la Villa Médicis, je me suis attelé à des œuvres énormes, notamment un grand fusain géant, j’ai investi. Bon, les circonstances actuelles m’imposent de me calmer bien sûr. Je me verrais bien habiter une grande maison dans quelques années à Bruxelles avec un grand atelier dans la grande maison. Ou sinon en bon Parisien, devenir très riche à Paris !

www.thomaslevylasne.com

Galerie des Filles du Calvaire, 17 Rue des Filles du Calvaire, 75003 Paris – Exposition du 4 septembre au 24 octobre 2020.

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