En marge d’une carrière quasi intégralement dédiée à la musique de film, le compositeur connu pour Le Grand Blond avec une chaussure noire ou Les Aventures de Rabbi Jacob s’est par cinq fois laissé aller à l’écriture de génériques pour les dessins animés. Outre Oum le dauphin blanc ou Rahan, celui des Mondes engloutis laisse entendre presque 40 ans plus tard une symphonie électronique refusant de choisir entre l’aile et la cuisse, quelque part entre le Rectangle de Jacno et un thriller souterrain avec Lino Ventura.

« Quand tu me que tu m’aimes, à qui tu penses » ? Souvent, quand on se remémore honnêtement les disques qui ont compté, ce n’est pas seulement la force du morceau qui l’emporte, c’est aussi l’endroit où l’on était, la pièce où la musique fut jouée pour la première fois, le temps qu’il faisait dehors, le gros casque filaire qui s’enroulait avec plein de nœuds, l’humeur dans laquelle on était, l’âge qu’on avait. Cette « demi-mesure », au sens où le souvenir personnel est au moins aussi important que la partition qui nous a marqué, c’est ce que certains ont pu appeler le « calendrier émotionnel » : chaque album de la discothèque, pour peu qu’on soit un fétichiste modéré, renvoie à un moment clef de notre vie. Et si certains albums-mausolées renvoient à trop de mauvais souvenirs, d’autres contiennent entre les sillons une part d’enfance, un bout d’un « autre nous », plus vierge, quand on était encore prêt à se faire asperger d’un truc au premier degré, peu importe sa qualité et sa côte sur Discogs.

Sur le registre de l’enfance, on a beaucoup évoqué le cas des Mystérieuses Cités d’Or, dont la bande-son écrite par Haim Saban et Shuki Levy avec l’aide du groupe Apollo a transporté toute une génération dans des pyramides aztèques pas très éloignées de Blade Runner, pour ses ambiances synthétiques flippantes – on soupçonne même Koudlam d’avoir été traumatisé par ce disque longtemps hors de prix, jusqu’à sa récente réédition. A la même paire Saban-Levy, on doit également le thème d’Ulysse 31, et si vous doutez encore de l’impact de ces mélodies eighties sur le cortex des petites masses tendres, sachez que l’un d’entre eux a récemment rendu hommage à ces génériques pré-pubères et électroniques sur son premier album solo, nommé « Escapades », et que cet homme se nomme Gaspard Augé, moitié de Justice.

Où veut donc en venir l’auteur de ce papier avec tout ça ? A Nina Wolmark, une scénariste née en 1941 en Bielorussie, en pleine guerre, et à qui l’on doit deux des dessins animés les plus crypto-futuristes des années 80 : Ulysse 31, d’abord, mais aussi Les mondes engloutis, largement relégué au fond de l’inconscient des adultes et qui, pourtant, mérite une petite réhabilitation. Le pitch ? Plus stressant que le programme de Yannick Jadot : sur une planète éloignée, bien avant la naissance de Jean Castex, un peuple souterrain souhaite comprendre pourquoi son soleil artificiel, dit le Shagma, est tombé malade. A Arkadia, Bob et Rebecca les deux jeunes héros, se foutent un peu du débat sur la sortie du nucléaire ; ils vont alors s’embarquer dans un gros vaisseau jaune (le ShagShag) avec une espèce de clone de Cléopatre (Arkana) pour comprendre pourquoi tout a merdé. On passera rapidement sur les protagonistes secondaires (les deux pangolins Bic et Bac, les méchants Maxagaze et Seskapile), la vérité est ailleurs : en 52 épisodes qu’on aurait du mal à faire regarder à un gosse de 2021, Les mondes engloutis anticipent réchauffement climatique, grand effondrement et déclin de l’humanité. Certes, ce n’est pas vendu comme ça sur Antenne 2, mais les faits sont têtus : si le dessin animé n’a pas passé la barre des années 90, c’est peut-être parce que tout en étant fictif, il était aussi trop visionnaire.

 

Quand soudain, un Roumain

Une règle d’or prévaut dans la nostalgie des vieux dessins animés : l’importance d’un générique qui puisse durablement se caler quelque part dans le cerveau, puis ressortir 30 ans plus tard comme un retour d’acide. Dans le cas des Mondes engloutis, qui de ce point de vue porte bien son nom, la mission a été confiée à un homme sorti de nulle part. Enfin, par nulle part, on veut dire que rien ne le prédestinait à finir dans les crédits. C’est Vladimir Cosma, 45 ans à l’époque de la sortie d’un autre dessin animé mythique de la même époque, Jayce et les Conquérants de la lumière. Plus vraiment en âge de faire joujou avec des figurines, Vlad est alors déjà un ponte de la bande originale. Tout au long des années 70, il a violonné pour les plus grands, d’Yves Boisset (Dupont Lajoie) à Claude Zidi (L’aile ou la cuisse), de Gérard Oury (Les aventures de Rabbi Jacob) à Pierre Richard (Je suis timide mais je me soigne, etc). Quand vient finalement son nom sur la table pour la musique en musique de ce dessin animé post-apocalyptique, Cosma comprend qu’il n’a pas été le premier choix. Avant lui, Nina Wolmark (qu’on retrouve aussi à l’écriture des paroles des chansons) a pensé à Didier Barbelivien et Haim Saban, puis Herbert Léonard (!), sans que les essais soient transformés. C’est donc à ce déjà plus très jeune chef d’orchestre à demi-chauve qu’incombe la mission, dont Lalo Schifrin aurait dit qu’elle était impossible. Mais c’était mal connaitre l’ancien élève de Nadia Boulanger, auteur de quelques 300 bandes originales. C’est pas deux pangolins couleur jaune pourrie qui vont tacher sa discographie. Pour répondre à la commande, un groupe de 5 gamins est monté illico presto, Mini-Star ; une sorte de version Antenne 2 de Kids United (qui d’ailleurs reprendra le thème des Mondes engloutis en 2017) chantant avec les meilleurs sentiments du monde ce qui n’est pas encore un hymne écologique en puissance.

Variations sur le même thème

On ne sait pas si Cosma s’est imprégné de la topline du titre La danse des pirates (« Si nous sommes de sacrés pirates, nous ne sommes pas de ceux qui ratent »), mais l’ensemble de la bande originale écrite pour le dessin animé s’avère, si ce n’est impeccable, du moins surprenante. Il y a d’abord le thème principal, collant au cerveau comme des hémorroïdes après un accouchement, mais aussi toutes ses variations orchestrales donnant l’impression d’être complètement sorti de la cour d’école, destination un opéra avec Henri-Georges Clouzot. On imagine d’ici la gueule des gamins des années 80 bassinant les parents pour acheter le vinyle, et tomber sur ça. Et puis, il y a des ritournelles électroniques faisant écho aux jerks de Pierre Henry et Michel Colombier, à la limite du plagiat du Rectangle de Jacno. Là, on entre fasciné dans une troisième dimension : comment un garçon aussi austère en apparence que Cosma a-t-il réussi l’exploit de sonner plus moderne que les gosses qu’il était sensé divertir ?

 

Trente-sept ans après, on défie quiconque de se replonger dans les deux saisons que durèrent ces Mondes engloutis, et on n’a pas poussé le vice jusqu’à regarder le dessin animé jusqu’au bout pour savoir si ce putain de soleil artificiel allait repartir ou pas. Ce qu’on retient plutôt, c’est l’harmonica lead du thème original, avec cette impression cosmique d’entendre Stevie Wonder perché sur un nuage hippie, et cette basse funky sur le Thème des mondes engloutis, rappelant à qui veut bien l’entendre que l’enfance n’est qu’une question d’imagination perdue, puis retrouvée. A eux deux, Nina Wolmark et Vladimir Cosma ont 162 ans. Et ils sont toujours en vie.

A revoir : notre interview vidéo avec Vladimir Cosma.

 

3 commentaires

  1. Dans le même genre et à la même époque, la musique de Jean-Pierre Bourtayre (le Téléphone pleure) pour les Maître du Temps de René Laloux est aussi intéressante et plus proche de François de Roubaix, voire pour le générique du début, du funk à la Mandrill que des Yéyés.
    Le dessin animé, scénarisé par Manchette, a été un peu pompé par les Monde Engloutis et même Interstellar de Nolan.
    Un cran encore au-dessus il y a Heavy Metal de Gerald Potterton qu’il faut voir…

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