(C) Robin Le Rallic

C’était il y a une éternité, avant le couvre-feu et la fin de la bamboche : j’ai décidé de fuir Paris en zone d’alerte maximale pour me réfugier en zone libre au Havre le temps d’une soirée, pour une expérience inédite pour le jeune homme valide que je suis : assister à un concert de rock assis.

Sur le papier, ma soirée ne fait rêver personne : je vais me taper plus de 2h de train pour arriver au Havre et rester le cul vissé sur un siège pour écouter des groupes que j’ai déjà vus au moins trois fois chacun. Ceci étant, à Paris c’est la sinistrose, et j’ai un amour inconditionnel pour Le Havre et Servo. Pas le temps de cogiter, je suis déjà arrivé au Tetris, la SMAC locale, après avoir fièrement gravi les escaliers qui séparent la ville basse de la ville haute et flattent mon cœur de grand sportif. Ce soir, c’est Fake Live qui organise la soirée. Au programme : Servo, MNNQNS et Structures.

L’expérience commence. J’ai l’impression d’aller au cinéma, sauf qu’au lieu de prendre du popcorn j’ai englouti un picon-bière avant d’entrer car l’alcool est interdit dans la salle. Protocole sanitaire oblige, chaque spectateur doit rester (sagement) assis, à distance des autres spectateurs, et porter le masque. Pour ma part, je suis un peu sceptique. Sur le principe, assister à un concert assis m’excite à peu près autant que de regarder Taratata avachi dans le canapé familial autour d’une pizza Sodebo. Mais faute de grives, on mange des merles, comme on dit. Je m’installe dans les gradins qui donnent à la salle l’allure d’un multiplexe. Le spectacle commence. Car c’est plus à un spectacle qu’on assiste qu’un véritable concert et les gens s’en rendent vite compte, malgré leurs simulacres de danse.

(C) Robin Le Rallic

À l’heure où les récits de slams ou de mosphits font penser à des légendes ancestrales, ou à des histoires d’anciens combattants, il est difficile de trouver sa place en tant que spectateur : il faut bouger juste un peu mais pas trop, pour ne pas sombrer dans la léthargie. À titre personnel je m’endors chaque fois que je vais au théâtre ou au cinéma donc je redoute particulièrement le moment. Autour de moi, chacun a sa petite stratégie pour rester concentré et vivre pleinement l’intensité du concert : certains tapent du pied, d’autres remuent la tête. Quelques rangs plus bas, je vois un groupe de personnes inertes juste au-dessus d’un autre qui réinvente le pogo sur place. C’est un vrai ballet de corps assis et balourds. Je me dis que je vais enfin comprendre ce que ressentent ces types intrigants qui assistent à des concerts un peu remuants (genre Idles au Bataclan en 2018) depuis les gradins.

Une amie m’a d’ailleurs confié que ce qui lui manquait le plus depuis la fin des concerts debout, c’était l’odeur de la bière renversée.

Au changement de plateau, on fait le point avec quelques potes. Pour le public, les sentiments sont mitigés. Pour certains, un concert assis vaut mieux que pas de concert du tout. Pour d’autres, comme pour Julien, bénévole au Tetris et membre de l’association Fake Live, le compte n’y est pas vraiment. Pour lui, il est difficile de ne pas penser à tout ce qui faisait le sel des concerts d’avant : « Ce qui me manque le plus, c’est de pouvoir bouger. C’est difficile de rester en place. Tu sais pas trop comment te placer et ce que t’as le droit de faire ou pas : si t’as le droit de te lever, de bouger… ». Pour Charline, chargée de production au Tetris, l’ambiance est quand même au rendez-vous, malgré une nécessaire adaptation : « Pendant le concert de Francky Goes To Pointe-à-Pitre mercredi dernier, les gens dansaient mais différemment. Ils se trémoussaient sur place, bougeaient les épaules, les bras, la tête.». Son enthousiasme n’est pas forcément partagé par Lynda, bénévole au Tetris : « C’était frustrant d’être assis, surtout avec ce genre de musique qui donne envie de bouger. Tu ondules vaguement des fesses sur ton siège mais c’est pas pareil. C’est mieux que rien mais c’est différent. T’es moins perturbé, mais t’es aussi moins dedans. Il y a une distance entre le groupe et le public » Etienne, qui s’occupe de la prog du Tetris, me parle des Inouïs du Printemps de Bourges où il a expérimenté les concerts assis en tant que spectateur : « J’ai trouvé l’expérience plutôt cool. Bon, sur la techno, c’est un peu frustrant… T’as un peu envie de te lever et de danser, c’est un peu plus fort que toi. Juste bouger la tête ça suffit pas. Tu prends le temps d’écouter, tu fais gaffe à d’autres trucs, aux lumières, aux textes. T’es plus attentif au concert, c’est assez plaisant je trouve. Après, tu participes moins… T’as parfois envie de lancer une ola, un truc. Mais c’est mon ressenti de programmateur. De toute façon, à chaque concert, j’suis dans le fond, pas au milieu du pogo. »

(C) Robin Le Rallic

Autre point de crispation pour ce public corseté : l’absence de boissons alcoolisées. On sent bien que l’alcoolisme mondain de certains s’accommode mal de ces nouvelles restrictions. Le concert, pour beaucoup, est un moment de désinhibition plus ou moins associé à la consommation d’alcool. Cela fait partie du folklore. Une amie m’a d’ailleurs confié que ce qui lui manquait le plus depuis la fin des concerts debout, c’était l’odeur de la bière renversée. Je l’ai regardée d’un air perplexe mais je crois que je vois ce qu’elle veut dire : ce qui manque, c’est le contact et l’inattendu, que l’alcool favorise. Je ne partage pas non plus l’avis de cet autre pote qui m’a dit que la sueur lui manquait, mais je peux comprendre. Il y a dans l’expérience du concert, rock a fortiori, une sorte de promiscuité désirable.

“C’est étrange, tu te demandes ce que les gens pensent, t’arrives pas à savoir. Ils se dandinent un peu sur leur siège, tu vois leurs yeux, tu les vois bouger un peu mais en fait tu vois pas leurs expressions. Tu sais pas s’ils apprécient”. 

Une salle de concerts n’est pas un théâtre

J’enfonce des portes ouvertes mais on ne va pas au concert comme on va au théâtre. Chacun trouve dans l’expérience du concert ce petit quelque chose de grisant, ce tout petit supplément d’âme comme dirait Michel Berger, qui fait qu’on ne vit pas passivement le spectacle seul dans son coin. Le concert doit donner l’impression qu’on participe, même furtivement, à une expérience collective. L’enjeu est double pour les salles de spectacles : il s’agit d’adapter les concerts aux nouvelles normes sanitaires (et c’est déjà un sacré casse-tête) sans faire fuir les anciens publics. C’est un peu ce que m’a dit Etienne, le programmateur du Tetris, quand je lui ai demandé ce que ça changeait pour lui de programmer des concerts assis : « Au début on s’était dit « programmons des trucs qui passent bien en assis ». Mais le risque d’adapter sa prog aux normes sanitaires, c’est de faire passer plein d’esthétiques à la trappe. On voulait pas sacrifier des publics. Donc finalement on a décidé de se fermer aucune porte. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à programmer Kompromat, qui a priori se prête pas du tout à la configuration assise. ».

 Ce qui est certain, c’est que la configuration assise ne convient ni à tous les groupes ni à toutes les esthétiques. Ce soir c’est Servo qui tire son épingle du jeu parce que leur musique à la fois lourde et planante convient parfaitement à l’ambiance contemplative qu’on nous impose. Les stroboscopes, les images projetées directement sur les amplis, tout concourt à créer un spectacle total, qui tient le spectateur assis en haleine. Les autres groupes ne s’en sortent pas si mal, mais on sent qu’ils ont davantage besoin de l’énergie du public.

Côté artistes, justement, qu’est-ce que ça change de jouer face à un public assis ? Arthur, le chanteur du groupe Servo, a mis du temps à trouver ses marques : « C’est étrange, tu te demandes ce que les gens pensent, t’arrives pas à savoir. Ils se dandinent un peu sur leur siège, tu vois leurs yeux, tu les vois bouger un peu mais en fait tu vois pas leurs expressions. Tu sais pas s’ils apprécient. ». Même constat pour Grégoire, le batteur de MNNQNS : « J’aime bien regarder les gens habituellement mais avec le masque j’ai du mal à interpréter leurs réactions, d’autant que je vois pas super bien. Je voyais juste une foule de gens, avec le blanc des masques qui ressortait. Au début je me disais que c’était un peu pareil, juste les gens sont assis et réagissent pas de la même manière. Mais en réalité, c’est assez différent. Ça m’a rappelé mes premiers concerts dans des ensembles jazz ou classique. Pour MNNQNS, c’est pas forcément idéal comme configuration. » Pendant le concert, Adrian, le chanteur de MNNQNS, demande avec insistance aux spectateurs si ça va, visiblement mal à l’aise face à ce public masqué : « Ça fait pas chelou d’être assis ? ». L’interaction entre l’artiste et son public reste à réinventer dans ce nouveau cadre. Pris de court, les artistes n’ont pas forcément pris le temps d’adapter leur set ou leur configuration aux nouvelles normes sanitaires, et s’efforcent de jouer comme avant, ou presque, comme quand Pierre, le chanteur de Structures, demande aux gens de se lever et s’avance au plus près de son public le temps d’un refrain. Pourtant, c’est peut-être l’occasion d’inventer de nouvelles façons de proposer des concerts, dans un autre cadre.

(C) Robin Le Rallic

Mon pote Jules me parle justement du concert un peu spécial organisé par le 106 et le groupe We Hate You Please Die ! avec une vingtaine de types enfermés dans des bulles : « C’était un événement sur invitations. On était dans des bulles et on se rentrait dedans, pendant une trentaine de minutes. ». Sally, régisseur plateau au Tetris, a bien aimé l’expérience elle aussi, enfin je crois : « Ça donnait super chaud. On pensait que ce serait plus spectaculaire mais on avait peur de se péter une jambe, parce que c’était un peu violent. C’était très physique, mais hyper drôle. J’ai eu ma dose de cardio pour la semaine. À la fin j’étais morte, j’ai changé de t-shirt » Mais, évidemment, on ne peut pas proposer de tels concerts chaque semaine. Le concert assis, synonyme de concert au rabais pour certains, risque de rester la norme un temps, si tant est qu’on puisse encore ouvrir les salles de spectacles dans les semaines à venir. Or, qui a envie d’aller voir des concerts assis à 16h ?

Pour ma part, j’ai quand même passé un bon moment. Pour autant, je reste persuadé que le concert assis n’est qu’un pis-aller. J’ai assisté à un concert, au lieu de participer à un concert. Je m’en contente mais le concert, ce n’est pas vraiment ça. Un avis partagé par Grégoire de MNNQNS : « C’est important que ça existe mais il faut pas se leurrer : c’est pas ça un concert. C’est de la poudre aux yeux. C’est une solution provisoire. » En attendant le retour aux anciennes jauges, sans distanciation… Mais dans combien de temps ?

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